Le Mineur et le canari

Catherine Safonoff

Une femme s'éprend de son thérapeute, le Docteur Ursus. Une situation qui, d'emblée, empêche l'expression simple des sentiments et des désirs. Aussi bien est-ce, pour cette femme, l'occasion idéale d'aimer. Dans ce cadre protégé, surveillé, rien de malheureux ne peut lui arriver. Enchantée au sens fort du terme, la patiente écrit. Dérivé en récit, l'amour imaginaire se trouve ainsi conforté, amplifié. Tout de cet homme plaît à la narratrice, son regard, sa voix, ses vêtements, sa bienveillante et imparable logique. Elle l'écoute, le dévore des yeux, le respire. Il suffit, ici, que la bonne distance soit observée et l'amour impossible ira à l'infini... Mais un livre doit finir, et le récit lui-même, qui a longtemps porté la narratrice, l'avertit de revenir à la «vraie vie». Quant au canari, son symbole vient d'une ancienne tradition. Naguère, on emportait au fond du puits de charbon un petit oiseau chanteur, qui avertissait du grisou mortel son compagnon le mineur.

(Quatrième de couverture)

Critique

par Odile Cornuz

Publié le 06/01/2013

«Elle avait vécu et en avait retenu quelque chose». Si cette citation résonne presque comme une épitaphe, elle avertit le futur lecteur du Mineur et le canari : la narratrice va lui transmettre une part de ce vécu, entre superficie et profondeur, extrait d’une mine dont l’oiseau est le gardien vigilant. Cette narratrice s’incarne en une Genevoise de septante ans qui consulte un psy parce qu’elle souffre de dépression et de dépendance aux médicaments. Elle vit seule, se rend à ses séances à vélo, chute à plusieurs reprises mais se relève toujours avec une interprétation du sens de sa chute. Hormis les rencontres avec son psy, elle décrit celles avec ses amis et son entourage familial, notamment son petit-fils qu’elle aide à faire ses devoirs. D’autres personnages surgissent en filigrane, ce sont les écrivains qu’elle lit et cite : de Quignard à Bouvier, en passant par Ernaux, Duras, Perec et Woolf, entre autres. Aussi Catherine Safonoff nous décrit-elle, de la vie, ce qu’elle retient de l’expérience présente, passée, des échanges humains, de la lecture et de l’écriture, avec une grande finesse d’observation.

Le parcours tracé dans ce roman est un parcours à la fois chronologique et digressif. La narratrice tombe amoureuse de son psy, qu’elle nomme Ursus : la régularité de leurs séances, les stratégies de séduction élaborées par la femme – et peut-être par l’homme à l’élégance si appuyée ? – se multiplient afin de construire une relation. Celle-ci s’avère parfois décevante, parfois exaltante, parfois nulle: elle se révèle surtout en tant que relation comme une autre, évidemment pourvue d’un code, d’un cadre, d’une hiérarchie plus affirmés, mais au fond comme un lien entre un homme et une femme, vu par la femme ou désiré par elle comme relation de séduction, où s’engagent le désir, la dépendance, les attentes et l’espoir.

Ce n’est pourtant pas de cette trame première qu’est l’analyse – les rendez-vous analytiques – que dépendent les digressions, l’éclosion dans le temps et dans l’espace d’autres personnages, de relations et désirs antérieurs – ainsi que l’envers des séances que constitue la vie quotidienne, contemporaine, de la narratrice. Le lecteur n’est pas sommé d’accompagner une forme d’anamnèse, mais il est plutôt invité à entrer dans le tissu complexe d’une vie, tissu qui comporte plusieurs trames serrées entre elles et forment le dessin du texte. C’est grâce à l’égalité de poids, de statut, de ces différentes trames – qui n’entretiennent entre elles aucune relation de subordination – que le récit gagne en force et cohésion. Aussi l’épisode de l’arrestation en état d’ivresse au volant et la nuit au poste qui s’ensuit, ancré des années plus tôt, figure-t-il au même plan que la chute de vélo la plus violente de l’ouvrage, celle qui mène la narratrice à l’hôpital sous bonne conduite, ou la visite à une jeune femme dont le visage doit être chirurgicalement recomposé. Ce qui apparaît, dans ce choix narratif, c’est que la vie est affaire de présence – à soi et aux autres – et que les chutes, les mauvais pas, les épreuves, toutes les impasses émotionnelles et physiques évoquées par la narratrice se conjuguent dans le même élan pour lui construire ou reconstruire un corps.

Le Mineur et le canari, comme certains ouvrages antérieurs de Safonoff, s’appuie sur le désir : le désir de l’autre, de l’amant en l’occurrence, réel ou fantasmé, mais aussi le désir de soi, plus subtil, plus ténu peut-être. Ce que je nomme ici désir de soi ne repose pas sur une volonté explicite de connaissance de soi, d’exploration de ses propres sinuosités, mais plutôt sur une forme de distance à soi, de scrutation extérieure d’un personnage qui serait soi, mais envisagé comme une autre. Aussi le désir de l’homme – ici Ursus (ailleurs H., ou Lancelot, dans d’autres livres) – ne se développerait-t-il qu’en un second temps, après le désir de soi, dans l’attente que quelque chose se révèle, doucement ou brusquement, dans la lucidité de la chute ou de la séparation. Cela se lit comme un abandon à soi, une reddition à ce qui constitue son être, sans concessions – de convenance ou de confort. Ainsi la narratrice vit, rencontre ses proches et moins proches, expérimente l’humain échange en leur présence, mais surtout elle se définit, définit son propre désir d’exister par rapport à eux, en elle, sans volontarisme, conservant un regard étonné sur le corps qui est le sien, la maison qui est la sienne, les êtres et les objets auxquels elle se trouve liée, et dont il faut, bon gré mal gré, s’occuper. 

Les brefs chapitres, qui comportent tous des titres et mènent le lecteur dans l’épaisseur d’une vie, des relations et réflexions qui la tissent, sont unis au-delà de leur teneur temporelle et de contenu par un ton sans complaisance aucune. De même que les éléments du texte ne sont pas subordonnés les uns aux autres, le ton de la narratrice est fondamentalement libre. Cela ne signifie pas qu’il soit dégagé ou cynique, au contraire : grâce à cette liberté de ton elle peut se permettre d’aborder tout sujet, d’évoquer un détail ou une expérience fondatrice avec la même acuité. En refermant Le Mineur et le canari, le lecteur se trouve dans un état qui touche à l’exaltation, inspiré par cette liberté de ton, par cette force qui permet d’envisager la vie comme une variation de désirs tournés vers soi ou vers les autres, de chutes signifiantes ou nulles, qui permettent au corps d’exister en intelligence. L’accueil enthousiaste des lecteurs rejoint celui de la critique : Le Mineur et le canari a figuré en deuxième sélection pour le Prix Fémina, et a obtenu un des Prix fédéraux de littérature 2012, décernés pour la première fois.

Catherine Safonoff, si elle fait retour sur certains de ses livres dans ce récit et y inscrit ses doutes ou interrogations sur l’écriture même, constate aussi les dégâts que peut occasionner l’écriture de soi – et de ses proches – sur un environnement familial qui n’est pas prêt à se faire coucher sur le papier. La force de l’auteure consiste certainement à poursuivre dans l’exigence renouvelée d’une écriture au plus proche de soi, du désir de soi et de l’autre, qui implique d’entrer dans la complexité sans s’y perdre. Cela serait impossible sans son regard lucide et sa liberté de ton, qui tendent au lecteur une invite semblable à celle d’Henri Michaux, mettant ainsi un point final à Plume : «Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose. Entre eux, sans s’y fixer, l’auteur poussa sa vie. Tu pourrais essayer, peut-être, toi aussi ?».

Note critique

Dans Le Mineur et le canari, la narratrice de septante ans consulte un psy pour dépression et dépendance aux médicaments. Elle tombe amoureuse de cet homme et retrace leurs séances ainsi que sa vie quotidienne, tout en faisant quelques incursions dans son passé. Ce choix narratif offre au lecteur d’entrer dans une réelle épaisseur de vie, aux prises avec le désir – des hommes et de soi. Catherine Safonoff aborde également la difficulté de l’écriture de soi en ce qu’elle implique l’entourage familial. Avec un ton sans complaisance, elle réaffirme sa liberté d’écriture, tout comme sa liberté vitale. (Odile Cornuz)

Revue de presse (sélection)

En exergue figure une citation énigmatique de Claude Lévi-Strauss: «En passant de l’homme à la femme, le verbe s’est fait chair.» Voici l’épineuse question de l’écriture féminine. «Quand j’ouvre un livre dans une librairie sans lire le nom de l’auteur, je sais tout de suite s’il s’agit d’un homme ou d’une femme.» C’est aussi évident quand on ouvre un livre de Catherine Safonoff. Une femme écrit par son corps, un acte «particulièrement antifamilial et antisocial». Une «anormalité» qui confère à ce livre drôle et bouleversant une proximité qui devrait inviter tout un chacun, homme ou femme. (Isabelle Rüf, Le Temps, 01.09.2012)

«De quoi parle votre livre?», lui demande le Docteur Ursus, psychiatre spécialisé en addictologie. «D’une septuagénaire qui s’amourache de son psy», écrit la narratrice dans son carnet une fois de retour chez elle. C’est ce fil rouge amoureux que déroule Catherine Safonoff dans Le Mineur et le canari, en 81 brefs chapitres où récit de la relation avec le médecin et anecdotes du quotidien s’enchaînent de manière fluide, par associations d’idées. L’auteure genevoise construit son texte à la manière d’une cure thérapeutique, les fragments juxtaposés finissant par tisser du sens sans jamais l’épuiser, dans une structure ouverte et dialogique: ce huitième roman s’avère un régal d’intelligence et de sensibilité, qui allie de façon presque miraculeuse légèreté et sens du burlesque, profondeur, authenticité et prise de risque. (Anne PitteloudLe Courrier, 08.09.2012)

Ton piquant, autodérision, lucidité et justesse tranchantes mêlent leurs eaux fraîches aux courants plus lourds. Le désir l'emporte à nouveau, même si l'amour est fantasmé. «L'écriture porte l'illusion, elle devient l'illusion. Tant que je peux écrire, j'aime, et tant que j'aime, j'écris.» Et l'on savoure ces courts chapitres comme autant de miniatures, instants volés, événements minuscules, subtiles méditations, réflexions essentielles, le temps, la mort, le désir. Au bout du compte, c'est la vie qui gagne. Et la littérature. (Michel Abescat, Telerama, 10.11.2012)