Critique

par Elisabeth Vust

Publié le 11/07/2011

Son premier roman, La mort du prince bleu (2009), avait retenu l’attention sans vraiment convaincre de par son inégalité de style. Avec cette seconde parution, le Vaudois Reynald Freudiger séduit complètement. En premier lieu, en imposant d’emblée un ton, un univers tout à fait singulier et captantÀngeles délivre onze monologues (douze si l’on compte la préface sur laquelle on reviendra), situés dans une Amérique latine intense, habitée de croyances et de violences, de légendes et de visions insolites. Le recueil est traversé d’anges aussi divers que nombreux : anges de chair ou de bric et de broc, anges de plumes collées, de plastique, anges palpables ou invisibles, anges kitsch, métaphoriques, anges chimères, anges vision. Notons, qu’aucune de ces créatures plus ou moins spirituelles ne visite le récit Madame Burkhalter, peut-être par découragement devant la dureté de l’époque évoquée (le temps des dictatures). Cela dit, exactions et tragédies ne se cantonnent pas à cette seule situation, puisque tout au long du livre, la violence côtoie la dérision, l’humour, la folie et les rêves. 

Dans les premières pages, une avorteuse « devenue, au fil des rides, une véritable institution » va allumer mille et un cierges blancs pour les mille et un anges qu’elle a « fait » et qui s’ennuient là-haut. L’auteur met dans la bouche de cette femme quelques expressions détournées bien piteuses, et bien peu représentatives du reste. Puisque les discours sont généralement serrés, rapides, comme mis sous tension d’un destin capricieux et avare d’explications. D’où des récits aux chutes tout à fait imprévisibles, parfois intrigantes, où les anges passent et les narrateurs se succèdent. Restent les histoires, qui se transmettent, se transforment au fil du temps. « C’est toujours beau une histoire, même quand c’est un peu triste, même quand ça fait pleurer », soliloque un homme après avoir tué celui qui n’a plus d’histoire à lui raconter dans La rivière de cailloux. Ce récit serait « la cerise sur le gâteau » selon l’auteur, qui propose pour ainsi dans la préface une critique en kit de Àngeles.

On le contredira en mettant plutôt en avant le délicieux et cocasse Barbu de la discorde, relation d’une apparition surnaturelle d’un barbu aux passagers d’un bus : chacun y reconnaît le Christ, sauf un qui y voit Don Quichotte. 

Du côté des textes plus sombres, Jeux d’enfants saisit d’effroi, avec cette jeune Colombienne envoyée par son père en Suisse pour être préservée du machisme ambiant, et qui va subir la perversité de collègues lors d’une soirée de fin d’année. Et parions que l’ange le plus mémorable se trouve dans La ville pour horizon sous les traits d’unejeune femme, qui se tient au sommet d’une tour, prête à prendre son envol dans le vide : elle porte des ailes bricolées, « faites de plumes, de tissus et de sac de café, de lanières et de bouts de ficelle, et d’une structure de fer ». 

 On le voit, vie et mort dansent très serrées avec Reynald Freudiger. Avec une empathie bellement mêlée de détachement, l’écrivain parle du rapport à soi et à l’autre, de tolérance et d’intolérance, tout en installant un climat de réalisme fantastique justement propre à la littérature sud-américaine.

Note critique

Après un premier roman, La Mort du prince bleu (L’Aire, 2009), qui avait retenu l’attention sans vraiment convaincre, le Vaudois Reynald Freudiger séduit complètement. Àngeles délivre onze monologues situés dans une Amérique latine intense, habitée de croyances et de violences, de légendes et de visions insolites. Le recueil est traversé d’anges, de chair ou de bric et de broc, palpables ou invisibles. Et au fil des récits aux chutes intrigantes et imprévisibles, l’auteur parle du rapport à soi et à l’autre, de tolérance et d’intolérance, tout en installant un climat de réalisme fantastique justement propre à la littérature sud-américaine. En 2012, Àngeles a valu à son auteur le Prix Le Roman des Romands. (ev)