Critique

par Christian Ciocca

Publié le 10/02/2011

C'est à nouveau sous le signe d'un combat sourd que Mary-Laure Zoss a publié son troisième recueil Dans la continuité de sa prose poétique, Où va se terrer la lumière, précédé d'un premier poème Aubes de fer, poursuit la forme expérimentée dans les titres précédents, Le Noir du ciel (2007 – Prix Ramuz Poésie 2007) et Entre chien et loup jetés (2008). Forme caractérisée par une suite de paragraphes sans majuscule initiale et sans point final qui apparente chaque page à une gravure de lettres sombres.

Ecriture ramassée à l'extrême, quasiment distillée, balançant entre le questionnement sans adresse et le constat sans écho d'un monde perdu. Cette tension dans l'expression n'est-elle pas le combat lui-même, constitutif du texte ? Prose cheminant dans le labyrinthe du monde comme un fanal, lumière fragile creusant des sillons de sens dans l'obscurité, ténèbres apparentées à l'abandon, à la déréliction.

Sans la béquille du lyrisme, tentant dans cette espace qui garderait la trace d'une prière archaïque, sans l'échappée du rêve, en l'absence même de toute facilité métaphorique, Mary-Laure Zoss réussit en sourdine, paragraphe après paragraphe, à frayer des itinéraires au cœur du réel sans en sortir : « Devant nous le monde n'attend pas, la mort parle sa langue par saccades, tire des lacets autour des mots, dans le défilement sans frein des traverses de fer, et, qui ont croulé dans l'herbe, les pommes jaunes, les ombres immenses qui rapprochent les feuillus ». Le temps n'est plus de fuir dans l'utopie, de recomposer les restes de l'ancien monde à la manière d'un Philippe Jaccottet et de sesPensées sous les nuages , citées en exergue d' Aubes de fer : « Mais chaque jour, peut-être, on peut reprendre/le filet déchiré, maille après maille,/et ce serait, dans l'espace plus haut,/comme recoudre, astre à astre, la nuit… »
La poésie ici étend à même le sol les signes fragmentés de ce monde désenchanté qui ne serait même pas le reflet de l'imaginaire du poète. Constat sans écho donc, mais expression d'une lutte singulière, d'un combat pour se redresser après la sidération, après la catastrophe peut-être. Poésie quasiment post-traumatique et voisine de la survie. On comprend dès lors que chaque paragraphe laisse filtrer cette menace de l'effondrement, menace pourtant inqualifiable, à la fois immanente et lointaine. Bien qu'elle ne soit jamais nommée, elle sourd comme signe de l'absence de l'autre ou plutôt comme absence de la réponse de l'autre. Rien de moins solitaires que ces proses d'appel où le « vous » mis à distance n'est ni tout à fait mort ni tout à fait vivant. « Demandez-vous, et nous, on reste un os fiché dans les poumons : la stupeur de l'absence ».

Et pourtant, l'impression de clôture qu'on pourrait ressentir n'agit pas comme un lieu clos. La topographie poétique joue plutôt comme une dislocation de l'espace dont les mots seraient les seules balises. Jamais le sol ne risque de se dérober sous les pas. Si ce monde est inhabitable mais s'en échapper aussi fou qu'impossible, que reste-t-il à dire ? Eh bien, c'est le miracle de chacun des tableaux : il reste à recueillir autour de soi dans un souci de désencombrement le moindre signe… de vie : « à l'arrière-plan des crêtes, la lune s'enroule aux sapins, comment on rejoint là le silence, pour l'heure on ne s'en soucie guère, son repère présent désenfoui, quand nos mains abritent comme le verre d'un falot un reflet du temps, qui nous éclairerait un peu, sous le plafond bas d'une soupente ? ». Extrêmement fragile, cette promesse d'une renaissance n'apparaît au mieux que dans la soupente. Dehors, la glèbe massive est le fondement de la démarche, de l'itinéraire, d'une avancée incertaine dans l'entre-deux comme des banlieues assombries par le crépuscule, « par une syllabe de novembre croule du bois de feu, tus les chantiers sous les fontes, la pente se rompt des trottoirs contre les bennes, qui sommes-nous là ? » La voix s'égare aussi dans d'autres paysages mus par d'autres forces moins pesantes parmi lesquelles les bêtes – sont-ce vaches, bétail au souffle chaud ? – semblent des aires de repos, de présence brute où reprendre source : « [ ...] et on ne lâche pas, pour se donner la chance d'entrer encore une fois dans le temps, un peu dans sa tiédeur, à l'orée d'un pâtis, une main sous le mufle d'une bête immobile, cette fois il semble qu'on se rapproche » .

Ce qui paradoxalement peut nous rassurer dans ces proses, c'est le sentiment d'exil, familier dans la poésie contemporaine. Mais ce qui pourrait malgré tout l'en distinguer c'est l'attachement au réel, hors de toute célébration, adossement au monde non humain des végétaux, des animaux – les bêtes – ces présences d'avant la dislocation, d'avant la fracture. Comme si ces créatures sans tremblement, hiératiques mêmes, témoignaient d'une permanence, d'un temps enfoui que les humains ne saisissent plus.

Proprement désorientée, la poésie de Mary-Laure Zoss ne se perd pas pour autant. Au contraire, cette quête souvent rageuse de l'élan vital, cette tension vers la voix de l'autre, altérité sans dialogue mais cernée obstinément, tisse en marge du texte un horizon d'attente qui renverse l'effroi. Cette descente dans la durée, cet espoir fragile d'habiter un jour le temps, dépasse bientôt le premier constat. Par ce travail du sol, de la terre, par les infimes mouvements du paysage, les mots n'entrent pas en déshérence.

Note critique

C'est à nouveau sous le signe d'un combat sourd que Mary-Laure Zoss a publié son troisième recueil. Dans la continuité de sa prose poétique – où le paragraphe sans majuscule initiale et sans point final s'offre au regard comme une gravure –, Où va se terrer la lumière poursuit la forme expérimentée dans les titres précédents, Le Noir du ciel (Empreintes, 2007 – Prix Ramuz Poésie 2007) et Entre chien et loup jetés (Cheyne, 2008). La forme ramassée à l'extrême balance entre le questionnement sans adresse et le constat sans écho. Cette tension expressive n'est-elle pas le combat même, niché au cœur du texte, prose cheminant dans le labyrinthe du monde comme un fanal creusant des lignes, des sillons de sens dans une obscurité apparentée à la déréliction ? Proprement désorientée, la poésie de Mary-Laure Zoss ne se perd pas pour autant. Au contraire, cette quête souvent rageuse de l'élan vital, cette tension vers la voix de l'autre, altérité sans dialogue mais cernée obstinément, tisse en marge du texte un horizon d'attente qui renverse l'effroi. Par ce travail du sol, de la terre, par les infimes mouvements du paysage, les mots n'entrent pas en déshérence.

(Christian Ciocca, Viceversa Littérature 5, 2011)