«Le son mat de sa racine»

par Pierre Lepori

Publié le 11/09/2012

Un écrivain italien de la jeune génération (Igor De Marchi) a proposé de considérer l'activité du poète comme celle d'un «stalker»: le personnage central du film éponyme de Tarkovski arpente un paysage post-atomique, traqueur au but incertain et à l'ambition démesurée (comme l'ancienne hybris des Grecs) : rejoindre «la chambre», située au milieu d'une «zone» sous protection policière, où l'imaginaire pourrait prendre la place du réel (ou vice-versa) : leurre ultime ou salut mystique ?

Comment ne pas songer à cela – à ces images-là, impossibles à dévoiler dans l'espace de la parole – en parcourant le nouvel opus de Mary-Laure Zoss, tout empreint de la couleur de l'hiver. Nouvelle perle sombre de cette auteure lausannoise, qui nous avait surpris il y a une année seulement avec un premier recueil éclatant, Le Noir du ciel. Entre chien et loup jetés s'inscrit dans la continuité de l'ouvrage précédent : car c'est encore un paysage hostile et farouche que cette prose poétique noircit, dans la ligne qui de Gustave Roud conduit à Antoine Emaz, en écartant toute tentation naturaliste, voire bucolique. Cette chair de terre, à nouveau sillonnée dans la fuite et la déroute, semble afficher dans ce nouveau livre une rage presque rimbaldienne.

Ce sont peut-être des enfants, tombés hors de la parole («la hargne a poussé trop haut dans ce début d'hiver, à quoi bon s'époumoner contre l'hirsute des taillis, dans l'épuisant commerce avec la colère?»), qui sont jetés entre chien et loup dans la « Zone», «impossible pour eux de rester jamais là où ils seraient censé être, ni d'en partir» : lieu affreux d'un voyage immobile et pourtant décisif. Ancienne est la malédiction («il y a bien quelque chose de taré au fond de nous»), tapie dans un passé indicible («est-ce que ça ne s'est pas passé pourtant avant qu'ils naissent?»), dans la contrée désolée des trahisons maintes fois décriées (est-ce un hasard?) par d'autres femmes poètes : Ingeborg Bachmann, Danielle Collobert, Jolanda Insana. Une foule sans nom cherche à «régler leur sort» à ceux qui étaient avant, générations perdues – immanentes dans une nature aux allures de cauchemar. Jusqu'à une trêve à peine esquissée, «le champ clair de la lune (…) comme s'il fallait devenir rien, légers dans le froid, s'écartant des bornes», brûlant d'un soubresaut du corps les questions (car elles sont dangereuses en elles-mêmes) «jusqu'à cette lumière de janvier répandue, pour avoir une chance de revenir au monde, un peu, malgré tout».

S'ouvre alors une deuxième partie, L'angle mort du temps  : «ils ont peur, encore, de descendre de ce côté, mal assurés dans le pays sourd, quand bien même ils installent leur bivouac dans le territoire de la lampe». On dirait, là, que le seuil est franchi, «ils» se retrouvent dans «ce pays de murs et de gravier humide» dont il faudra revenir, dans la cacophonie des «chiffons illisibles», lambeaux d'une réponse inouïe et nécessaire. Mais il ne s'agit jamais d'une chanson grise. C'est que le peuple muet qui poursuit sa déroute est égaré dans un paysage où les images grondent. Chez Mary-Laure Zoss, la distinction entre image intérieure et réelles présences est impossible : «  à tordre ces quelques images, ils ne récoltent que l'eau d'une menace». Comme dans toute poésie métaphysique, le mot (le seul qui pourrait s'ériger comme une lampe dans le noir) est constamment menacé par le néant. Mais c'est déjà «l'envers du refus». C'est pour cela que la voix poétique prend maintenant de l'assurance, et que de la profération litanique se dégage peu à peu l'injonction : «soyez prudents», «parlez, parlez encore (…) tout est bon à récolter», «levez-vous» (en écho au puissant «debout, alors, debout, ordre de pauvreté» dans Si vivre est tel de Monique Laederach), «parlez-nous encore» («père et mère du premier pays»). Les emblèmes demeurent doubles, bien sûr, dans ces «morceaux d'un soliloque», mais déjà l'horizon se dégage dans le «désir d'une voix qui sèmerait autour des clairières des fagots d'échardes et d'étoiles», jusqu'à «une image qui les héberge très loin en eux-mêmes».

S'agit-il donc d'un voyage initiatique ? D'une flèche dérobée au destin pour s'adresser à un possible salut ? L'auteure n'ose pas l'affirmer, brouillant une fois de plus les pistes (car elles sont brouillées de l'intérieur, le chemin s'efface à mesure qu'on le trace): le recueil est construit sur une impasse temporelle. Les trois sections, datées «Hiver 2001-2002», «Hiver 2004-2005», «Hiver 2003-2004», par leur ordre discontinu, affirment l'absence d'une téléologie. Le pays de l'ombre et celui de la lumière se superposent, dans un contraste qui fait toute la grandeur de cette poésie à la lisière du mysticisme d'Artaud ou de Bataille. Mâtinée d'un faible espoir : «voilà qu'on traverse de mieux en mieux les matières de l'ombre», tout en charriant le «sac des voix muettes», pour un répit provisoire «nous sauvant du désastre». La poésie, au plus profond d'elle-même, hurle ici sa nécessité : «il faut descendre dans un mot – un seul, jusqu'à éprouver le son mat de sa racine».