Hangars

José-Flore Tappy

La première personne n'est jamais, dans la poésie de José-Flore Tappy, une voix du surplomb. Actrice du quotidien, elle incarne par ses gestes la précarité du vivre humain. Nombreux, anonymes, les «nous», «tu», «ils» ou «elles» témoignent de la participation solidaire du poète au monde des hommes, à leur souffrance.

Par la nature scripturale de sa langue poétique, par l'omniprésence d'une subjectivité située, incarnée dans le monde, ne se prévalant d'aucune certitude, l'œuvre de José-Flore Tappy appartient à l'histoire déjà longue du lyrisme moderne français.

Claire Jaquier

Entretien avec José-Flore Tappy

par Marie-Laure König

Publié le 06/02/2007

La couverture de Hangars présente un dessin de Pierre Oulevay. En quoi cette œuvre originale donne-t-elle le ton de ce dernier recueil qui étrenne par ailleurs une nouvelle collection aux éditions Empreintes?

Ce dessin a été réalisé avec du bitume et du graphite. Du bitume dilué, ou «lavis de bitume», un matériau qui semble grossier et presque industriel, mais qui, mélangé au graphite, et selon l'intensité de la dilution, donne des nuances extrêmement raffinées. Ce gris fumée, ces tons orageux, ces valeurs sourdes et douces de suie et de sable me touchent particulièrement. Un tel travail sur la lumière à partir d'un matériau brut et sans apprêt s'associait bien, je crois, au contenu du livre.

Un fil rouge se dégage de l'ensemble de votre travail poétique: les métaphores, taillées dans la matière, concrétisent la relation affective au monde. L'intériorité prend corps. Dans cette optique, quelle est la spécificité de Hangars? De manière plus globale, comment situez-vous ce recueil dans l'ensemble de votre œuvre?

Peut-être que dans ce recueil, la relation humaine l'emporte sur le paysage ; la relation à l'autre, plutôt qu'aux autres en général. L'altérité s'est individualisée, ou rapprochée. Comme s'il m'avait fallu beaucoup de temps, d'années pour dialoguer avec l'intime. Je l'avais déjà fait dans les précédents recueils, mais sur quelques pages seulement, ici ou là. Peut-être est-ce un signe de l'âge, que de pouvoir se dévoiler davantage, prêter sa voix sans trop le craindre aux présences – ou absences – les plus proches, à ce qui nous implique le plus. On gagnerait en concentration intérieure ce qu'on perd en jeunesse…

Donner de la matière à une expérience intérieure, un corps à ce qui n'en a pas; donner une cohésion, rassembler le disparate vous intitulez «Limaille» et «Gravier» (la première et la troisième section du recueil), lui donner une forme, une place dans l'ensemble, est-ce cela «devenir quelqu'un de plus précis»?

Les trois parties voudraient dessiner un parcours. «Limaille»: du métal en désordre, fragmenté, qui s'aimante, ne trouve pas la sortie. «Gravier»: des éléments disparates eux aussi, mais autonomes et séparés, qui peuvent rouler, se disperser vers le dehors. Et au milieu, «Elémentaires»: peut-être un questionnement plus abstrait, situé une tonalité en dessus, un questionnement sur le sens des choses et sur les forces qui nous travaillent. Est-ce «devenir plus précis», je ne sais pas… disons plutôt que c'est un parcours vers quelque chose de plus ouvert et plus confiant, même dans le trouble; la recherche d'un sol où poser pied, d'une verticalité, d'un «redressement». J'ai toujours en moi cette image de L'Homme qui marche de Giacometti. Figure debout, de bronze mais on la dirait faite de terre, de boue, arrachée à la nuit et à la poussière, à l'enlisement. Aimantée par une force invisible. Sans appui, sauf le socle.

Dans vos poèmes, la matière «s'adosse au vide», «cherche l'équilibre dans le déséquilibre»: il ne s'agit pas d'un corps à corps mais d'un corps Face à ce qui se dérobe, pour le dire avec Michaux, un auteur que vous appréciez. Matière à doutes, à réflexions ?

Il s'agissait pour moi d'éviter un langage émotif ou psychologique. Les choses humbles, sans prestige, banales, les choses «de peu» sont venues à ma rescousse. Elles se sont mises à parler pour moi, m'ont permis d'amarrer le vertige quelque part et de le dire: une vieille bâtisse désaffectée (à l'image d'un autre abandon, plus intérieur), des machines hors d'usage, des outils, une certaine végétation, parfois un animal, des gestes aussi, dans leurs tâches domestiques, tout cela a pris le relais. C'est l'espace qui s'émiette, déserté.

L'espace intérieur n'est jamais invoqué dans vos poèmes, excepté cette «bâtisse» dans la première partie, bien vite «livrée au vide». L'espace intime, le dedans semble réduit au corps, lui-même jeté dans le monde, pris dans son épaisseur…

Le dedans et le dehors sont d'autant plus poreux l'un à l'autre que la cloison entre eux a disparu. On est jeté «hors de soi» au sens propre, ou inversement «pré-occupé» sans cesse par autre chose. C'est une des formes de l'aliénation, de la détresse. Et l'angoisse est grande de se perdre tout à fait. En travaillant sur les mots, j'ai cherché des marques, des limites, des repères, pour retrouver un territoire, le tracer, le faire mien. «Hangars» renvoie sans doute à cette fragilité-là, mais peut désigner dans le même mouvement une sorte d'abri, de refuge provisoire, de toiture pour nous protéger du froid.

En faisant référence à l'écriture théâtrale, Peter Brook parle de la nécessité du vide pour laisser entrer les mots en résonance. Cet «espace vide» évoque-t-il quelque chose pour vous. Vide de quoi? Et qu'est-ce qui vous accompagne?

En poésie, le vide fait partie intégrante de la parole et de sa mise en espace. Je travaille longtemps la nécessité des blancs entre les vers, leur disposition sur la page, serrée ou aérée, les intervalles entre les strophes, le décrochement d'un vers, d'un mot, comme si la voix devait modeler le papier, lui donner un volume. Savoir ce qu'on dit, et ne dit pas; ce qu'on dévoile, et ce qu'on cache. C'est la retenue qui a du sens. Surtout taire l'essentiel, juste en dessiner les contours. Comme Pascal Quignard (dans Les Ombres errantes, je crois), «j'aime les bols obscurs»… mais il faut pouvoir le tenir dans les mains.

Ce qui m'accompagne? les livres, la parole d'autrui, toutes ces voix qui bruissent et me réchauffent… Même fermés, les livres me parlent. Ils sont les traces concrètes du désir d'exister, de partager, de vivre ensemble. Se tenir aux mots pour tenir la route, je n'ai pas d'autres clés…

Voici un montage scriptovisuel de Jacqueline Nicod, artiste lausannoise, inspiré par une strophe d'un de vos poèmes (extrait de Errer mortelle). Comment l'expression d'une expérience du monde profondément affective et subjective acquiert-elle une dimension collective?

Je ne sais pas et je n'y réfléchis pas vraiment, quand je travaille. Les interprétations qu'on peut en faire ne me concernent pas dans le fond, même si je m'en réjouis, et j'avoue que je ne me suis pas reconnue dans ces quelques vers hors contexte. Mais en même temps, le livre publié ne m'appartient plus tout à fait. Disons qu'il y a une quête de l'impersonnel, pour moi, dans l'écriture, un «je» qui tendrait presque à l'anonymat. Derrière l'ancrage anecdotique qui nous est propre, l'autre nous ressemble.

Il y a aussi un préjugé de l'unité intérieure. On est divisé, complexe, paradoxal. Ecrire serait une tentative de coordonner ces parts de soi qui se déchirent, de les écouter, de transformer leur fragilité en force, en cohésion. Voilà des choses qui concernent chacun. Henri Michaux a cette belle formule: «on veut trop être quelqu'un» (dans la postface de Plume) ou encore celle-ci que je ferais volontiers mienne: «Moi n'est qu'une position d'équilibre, un mouvement de foule. Je signe ce livre au nom de beaucoup». C'est magnifique!

Y a-t-il un poète, une oeuvre que vous admirez tout particulièrement?

Les poèmes d'amour de Pablo Neruda.