Chroniques de l’éveil

Pierre-Alain Tâche

L'expérience poétique de Pierre-Alain Tâche a, depuis toujours, ses lieux. Elle a pris racine dans un jardin bien réel, où sa parole aura sans doute appris à être au monde, à grandir, à s'affirmer jusqu'à prétendre un jour affronter la totalité de ce qui est, à user la durée, à prendre le risque et la liberté de l'instant. Tel est, en effet, dans le temps qui leur est propre, l'enjeu des recueils assemblés en une trilogie, qui trouve ici son explicite unité.
Le livre ainsi reconstitué – augmenté de quelques inédits – donne à suivre un parcours qui va d'une forme ou d'un genre à l'autre pour vérifier, jour après jour, que la poésie est partout où l'on veut bien qu'elle soit. Mais c'est aussi bien la chronique des années décisives où l'œuvre tend à trouver son assise et la pluralité de tons dont elle aura besoin pour se réaliser pleinement, par la suite.

Quelques questions par e-mail à Pierre-Alain Tâche

par la rédaction

Publié le 20/02/2002

Autour de Chroniques de l'éveil (Vevey, L'Aire 2001) et de L'inhabité suivi de Poésie est son nom et de Celle qui règne à Carona (Lausanne, Empreintes, 2001).

Pierre Alain Tâche, vous avez réédité six recueils, dont quatre au moins ont été augmentés de manière conséquente. Comment avez-vous préparé ces rééditions, choisi de grouper les recueils, décidé l'introduction de nouveaux poèmes?

Les trois recueils parus à L'Aire étaient, dès leur première publication, conçus pour former une trilogie. Chroniques de l'éveil tend à rendre cette démarche explicite. L'occasion d'une nouvelle édition m'a incité à mettre mieux en évidence la mutation commencée avec Le jardin du Midi. La correction du texte existant et l'adjonction de poèmes m'ont alors paru nécessaires pour en désigner la source et pour en manifester le véritable enjeu (que l'on pourrait décrire comme une tentative de saisie du monde, à partir de l'instant). Dans la foulée, si je puis dire, Le mensonge des genres m'est apparu mieux ajusté, d'emblée, à son propos. Le recueil n'a donc pratiquement subi aucune modification, alors que Jour après jour s'est enrichi de quelques poèmes parachevant, en quelque sorte, le processus. Et c'est ainsi que Chroniques de l'éveil retrace aujourd'hui le chemin qui va d'une expression retenue à une forme de lyrisme affichant que la poésie est partout où l'on veut bien qu'elle soit!

Le volume publié par Empreintes, dans la collection Poche Poésie, procède de la même démarche, mais dans un registre plus intériorisé. À partir de la figure d'Hélène de S. (personnage jouvien voué à traverser l'œuvre ultérieure de manière récurrente), L'inhabité introduit une forme d'interrogation qui portera aussi bien sur la poésie elle-même que sur tout ce qui, d'une manière ou d'une autre, relèverait d'une expérience transcendante. J'ai tenu à préserver la spontanéité de ce recueil inaugural, à bien des titres; les retouches ont donc été limitées au strict nécessaire. Poésie est son nom constitue, dans la perspective que je viens d'indiquer, le segment aussi central que caractéristique de cette option plus méditée, de cette tentation verticale. Mais, il ne me paraissait pas possible d'en rester là; il fallait trouver moyen d'en préserver l'élan, tout en ne la figeant pas dans un discours. C'est dans cette perspective que Celle qui règne à Carona trouve naturellement sa place; il a cependant fallu étoffer le mouvement de ce poème unique. Ce fut d'autant plus difficile que l'expérience n'allait pas sans une profonde remise en question des certitudes – d'où, sans doute, le ton énigmatique de ce long fragment.

Les poèmes inédits sont-ils contemporains des recueils dans lesquels ils ont été introduits?

Dans Chroniques de l'éveil, tous les poèmes inédits, sans exception, sont contemporains (ou peu s'en faut!) des recueils auxquels ils appartiennent. En fait, tout s'est passé, dans ce cas particulier, comme si la reprise des anciens textes en avait libéré d'autres, inachevés ou inaboutis. Quelques poèmes "oubliés" ont également pu être intégrés à la présente édition.

Il en va de même pour les rares inédits que l'on trouvera dans L'inhabité et dans Poésie est son nom. En revanche, la seconde partie de Celle qui règne à Carona, qui complète un petit livre paru en France, de manière confidentielle, a, comme je viens de le laisser entendre, été écrite récemment.

Celle qui règne à Carona compte deux parties, dans votre nouvelle version. En quoi la figure jouvienne d'Hélène, qui hante votre œuvre, se trouve-t-elle modifiée?

Il m'est très difficile de dire en quoi tient une modification effectivement bien réelle. Peut-être, dans la première partie, Hélène apparaît-elle avant tout comme une caution: elle conditionne, en quelque sorte, l'attention portée au village tessinois où – comme me l'avait appris un important Cahier de l'Herne – Jouve a séjourné avant de lui préfèrer les grandes maisons Salis du val Bregaglia. Hélène, ici, offre une clé, ménage un accès - mais nullement facilité - à un lieu dont j'ai d'emblée su qu'il ne se livrerait pas facilement. Peut-être, parce qu' il m'avait été offert d'un seul coup. Dans la seconde partie, l'apparence est dépassée, le relais est moins sûr – et c'est, en définitive, la figure même d'Hélène qui est remise en question (autant qu'elle me questionne) à la faveur du dialogue esquissé de l'éros et de la mort, où elle retrouve sa vraie fonction. Elle resurgit ainsi dans son ambiguïté première.

Il y a deux pôles dans votre œuvre, le "monde naturel", et le "monde de la culture", présent par la musique, par la peinture, par l'architecture et bien sûr par les œuvres littéraires que vous aimés. Comment s'articulent pour vous ces deux mondes?

Le "monde naturel" (soit tout ce qui s'offre au regard et se propose en tant qu'image poétique potentielle) est la matière première; il constitue le grand réservoir des rencontres imprévues, des impressions, des révélations. Il n'y aurait pas, sans lui, de poésie. Mais, il n'y aurait pas de variations possibles sans le "monde de la culture", qui autorise la reprise du "monde naturel" dans un jeu de miroirs et qui favorise la multiplication des métaphores. Le "monde de la culture" est encore le passage obligé vers l'histoire du poème, car il établit une relation féconde à la durée, au temps sans lequel l'œuvre n'aurait pas d'épaisseur.

Chaque volume est introduit par une très pénétrante étude. Comment lisez-vous ces textes, et qu'en faites-vous?

La préface de Patrick Amstutz cerne, très précisément, l'enjeu des Chroniques de l'éveil en mettant bien en évidence, notamment, l'importance de l'instant. Elle m'aura permis de mieux prendre conscience du développement de mon projet, à partir de références sûres qui l’explicitent et qui devraient permettre au lecteur de mieux situer le propos et, pour tout dire, l'ambition de cette trilogie.

L'étude de Christian Doumet, quant à elle, excède largement le cadre des trois recueils repris par Empreintes. Elle couvre, en effet, l'ensemble de mon œuvre, dont elle dessine la trajectoire avec l'élégance d'une rare intelligence. Il faut peut-être préciser que je n'ai pas discuté de son contenu avec son auteur. On comprendra, dès lors, ma vive surprise à la lecture d'un texte, qui m'a (pourquoi ne pas l'avouer?) beaucoup appris sur moi-même, en révélant certains mécanismes dont je n'étais pas conscient ou auxquels je n'avais pas porté suffisamment attention. Oserais-je dire que la cohérence du travail apparaît? Si tel est bien le cas, ce serait la meilleure récompense que puisse espérer tant l'auteur que le préfacier!