L’Elan, l’abandon

Jacques Roman

«Tout a commencé ainsi. Tu as écrit sur une page blanche: l’élan, l’abandon. Et, tu peux le dire, si étrange que cela puisse paraître: d’avoir écrit sur cette page ces deux mots te la rendait plus blanche encore. Entre élan et abandon, tu as tracé une virgule. Cette virgule ! Précisément le geste qui pointant l’en-haut comme plongeoir dans l’élan se jetait vers l’en-bas comme nageur en la vague. Ce geste d’écrire la virgule était lui-même élan, abandon (il est vrai que toi tu es encore du monde où la main pense). Que d’images en foule se levèrent à l’apparition de ces deux mots accolés. Cette fulgurance, ce raccourci, naître et mourir.» (Jacques Roman)

Critique

par Françoise Delorme

Publié le 10/09/2012

«Tout a commencé ainsi. Tu as écrit sur une page: l'élan, l'abandon. Et, tu peux le dire, si étrange que cela puisse paraître: d'avoir écrit sur cette page ces deux mots la rendait plus blanche encore. Entre élan et abandon, tu as tracé une virgule… Ce geste d'écrire la virgule était lui-même élan, abandon. Ainsi commence le texte intitulé … ébloui dans l'ombre de l'autre …»

Il n'y a pas souvent une virgule dans un titre de livre. Je me souviens de La mort, quartier d'orange entre les dents de Marie-Claire Bancquart (Ed. Obsidiane) qui avait déjà suscité en moi un étonnement lumineux. Mais je n'avais pas songé, tant l'orange brillait, que la virgule pouvait avoir contribué à un intense sentiment de vérité. Sur la couverture de ce livre L'élan, l'abandon, il semble qu'elle porte toute une charge symbolique, pourtant en suspens. Entre inspiration et expiration, elle soulève toutes les aspirations humaines et leur condition, cette gravité légère, … de tout son poids, de tout son peu … Jacques Drillon, dans son Traité de la ponctuation française, écrit: «La virgule a une double fonction, directement déterminée par sa présence ou son absence (principe de l'interrupteur). Chacune des deux fonctions est elle-même double, et contradictoire». Joie d'allumer, joie d'éteindre… écrit Jacques Roman.

La présence de la virgule, ici, jaillit. Et Jacques Drillon précise: «Par sa présence, la virgule indique que les termes qu'elle sépare doivent être reliés entre eux par une identité de fonction. Ils font partie, dirait-on en mathématiques, du même ensemble […] Par sa présence, elle indique aussi et concurremment, que les termes qu'elle sépare ne sont pas de fonction équivalente. C'est un des pouvoirs les plus mystérieux de la virgule, que d'indiquer une chose et son contraire». Ce serait en quelque sorte le plus petit oxymore connu, un concentré symbolique du principe oxymorique de la vie ? Mais aussi de la parole qui en rend compte, qui la porte, qui en invente la durée ? Ainsi Gilles, l'une des personnes convoquées dans ce livre, à qui quelqu'un aura dit: «Gilles, tu es de la terre qui parle...»

Cette impressionnante virgule signe l'apparition des mots et des significations en rompant une sorte de lallation enfantine lélanla lélanla qui trouve sens ensuite avec l'apparition de nouvelles consonnes qu'elle a induites par son surgissement en transforment le l en b, puis en d. Claire Krähenbühl, dans la courte et sensible préface qui ouvre le livre, remarque que les syllabes, passant de deux à trois, changent le tempo et que les trois dernières, l'abandon , «scandent un mouvement qui s'étire, se donne, baisse le ton.» La virgule «souligne le sens profond du livre», car elle n'est pas ici un signe de ponctuation, mais «il est geste, respiration, fulgurance; il ne sépare pas, il signifie.»

Dans l'élan, le poète construit un ensemble de vingt-neuf textes que l'on peut lire chacun comme un tombeau, d'un ami, d'un amour, d'un poème même, d'une couleur, celle provocatrice d'un clown par exemple. Les titres de chaque texte, sans majuscule, sont enserrés entre des points de suspension qu'on pourrait ici qualifier de points de continuité, reflets contradictoires et pluriels de la vivace et singulière discontinuité portée par la virgule. Mais la virgule a existé, une fois. Chaque monument de mémoire se lève pour magnifier chaque apparition, et aussi célébrer une lumière, une lumière humaine, un passage de relais d'une excessive et fervente fragilité, un relais d'éternité . Et à chaque fois, « La vie, en cet instant, avant que tu ne déposes l'urne au repos, ainsi un enfant dans son berceau, eut soudain la folle étendue mystérieuse de la senteur des fleurs, la providence inouïe d'un arc-en-ciel sous une pluie de larmes. »

J'insiste sur la qualité humaine, et plus encore vivante, de cette lumière: «De quel côté le désert peut-il reculer sinon du côté du cœur vivant?» C'est, je crois une des directions de ce livre incandescent que d'en affirmer la qualité combustible et qui ne se régénère que grâce à une prise de relais passionnée et aventureuse par un être humain, ici un écrivain, un comédien. Et c'est un relais de parole(s). C'est ainsi que je peux comprendre ces mots: «et c'était souriant à l'idée de ta propre mort que tu as murmuré son prénom charnel sur tes lèvres et tu t'es dit que c'était toi l'esprit, une belle mission confiée à accomplir en silence. Tu apprenais qu'une prière venait de s'élever qui n'était ni tournée ni écrite sous la férule d'un ordre mais qui dans l'élan et l'abandon qui venait de te retourner comme terre à semer, traçait un dessin commun à toute éternité.»

Jacques Roman signe là un beau livre, comme si l'élan et le mouvement parfois déchiré et déchirant qui caractérisent son écriture pouvaient trouver, au contact d'un abandon et d'un acquiescement plus proches, plus menaçants, des couleurs paradoxalement plus épanouies, moins rétives, créant un autre dynamisme.

Le tutoiement intérieur qui anime le livre dans son ensemble nous prend et nous entraîne, nous, lecteurs, dans le chatoiement d'un anonyme cœur vivant qui prend corps et chair dans chaque singularité évoquée. Créant des volumes sans cesse changeants, qui s'ouvrent et se ferment, se décousent, se blessent, cicatrisent, comme en témoigne le dessin expressif de Vincent Ottiger sur la couverture, chacune sans cesse en éclaire une autre. La «mort», devenue au cours du livre «les morts», puis «la voix des morts», puis la «voix», brille et brûle. La vie de même. Si mortelle, elle nous consume et demande notre accord, quoi qu'il en soit, même si nous sommes alors pris de vertige: «Epoux d'une unique mariée, accompagne encore la flamme et deviens, pour elle, la flamme à laquelle toute flamme clame son désir d'épousailles.» À ces mots qui terminent l'avant-dernier texte s'ajoute, pour conclure, l'évocation émue d'un travail de broderie qu'effectuait un vieil oncle, dans son lit d'hôpital. Il brodait des fleurs qu'il savait ne plus pouvoir revoir, prenant à témoin le souvenir de la beauté. ... des fleurs qu'il disait de mémoire...

Ce livre développe la grammaire enfouie dans le surgissement de cette virgule magnifique, englobante, pourtant si fugace: la coordination d'un et, réducteur certes mais efficace, les propositions imaginaires de nombreuses prépositions, l'élan «vers» l'abandon et réciproquement, l'élan «contre» l'abandon, l'abandon «à» l'élan, «avant», «après», «pour», «avec», etc …, passé, présent et avenir mêlés jusqu'au paroxysme d'un étonnement esthétique où l'on reconnaît le geste poétique passionné de Jacques Roman, une réciprocité lyrique, violente et fervente: «Tu inspires, tu penses: l'élan. Tu expires, heureux, tu penses: l'abandon.» Ainsi, dans une durée inventée par le poète, naît une sorte de joie. Elle respire, vivante et recueillie en partage dans les yeux et la voix du lecteur.

Note critique

Comédien et metteur en scène né à Dieulefit en 1948, Jacques Roman est une figure boulimique du théâtre et de la poésie romande. Dans le grand chantier de ses écrits, les textes s’enchevêtrent dans un surgissement nocturne qui allie cri et hommages aux grandes figures maudites de la poésie (Bataille, Arnaud, Pasolini), imprécation et creusement d’un sillon dans les âges. La traversée de la nuit insomniaque, les rencontres avec les poètes et les peintres (Bellmer, Sevilla), le combat intime charpentent cette œuvre au noir. L’Élan, l’abandon poursuit cette exploration sans trêve («Tu marcheras toute la nuit. À tes côtés marcheront des années de toi-même») et l’abandonné y découvre la possibilité de l’abandon («cette nuit-là n’est plus l’obscur mais l’amitié d’un souffle que la vie elle-même respire»). Le rythme engendré par le mouvement entre l’élan et l’expiration résonne comme un mantra tout au long du recueil: «[la mort] te dit que les flots du passé et de l’avenir referment leur anneau en un moment sans fin, un seul battement de cœur».

Pierre Lepori, Viceversa Littérature 5, 2011)