Je vous salue l’enfant maintenant et à l’heure de notre mort

Jacques Roman

Le rythme de Jacques Roman, c'est ça: un renversement inspiré, tonique, de la bien-pensance, considérée comme une statuaire. Parfois, il ne veut pas le savoir, ou feint de ne pas le savoir. Ainsi, quand il affirme: «Il n'y a pour toi écriture que devant une écriture qui superbement t'ignore.» Mais comment l'écriture pourrait-elle l'ignorer, lui, puisqu'il l'a dans le sang, dans le sperme, dans ses tissus cavitaires et jusqu'en ses coulées pariétales? Puisque cette écriture anticipe, là où elle se trouve, sur les raisons et déraisons qu'il se donne, quoi qu'il fasse, de lui être consubstantiel. Au XVIIe siècle, le dictionnaire définissait ainsi l'enthousiasme: une fureur poétique ou prophétique. Jacques Roman est un fou furieux de cette espèce, celle qu'on n'enferme point, sous peine de se priver de l'éclat de ses étranges bontés, et générosités drues, telle une danse de vie piétinant cruellement, dans sa foulée, la matrice indifférente des robots. Il faut lire Jacques Roman, c'est un acte qui relève des Droits de l'homme autant que de ses devoirs envers l'honneur perdu du Verbe s'étant fait chair.

Critique

par Elisabeth Vust

Publié le 29/07/2008

Dans ce recueil divisé en quatre parties, Jacques Roman suit «les rails de la Nuit» qui le ramènent à d'autres nuits, celles de mille neuf cent soixante, où, enfant, il guettait une mort annoncée par sa belle-mère. Ainsi, a-t-il attendu des jours durant que «la maladie bleue» progresse sur sa peau, puis l'emporte. «J'ai habité la mort comme une grande Maison». L'écrivain n'a pas été frappé par la grande hache pendant cette année, mais avait reçu sept ans plus tôt des coups de tisonnier administrés par des «grandes personnes».

Compagne de Jacques Roman depuis l'enfance, l'insomnie est devenue en quelque sorte sa muse ou alors sa maison de poète. Là, «le flux d'encre ne fait pas surgir l'enfant évoqué d'un passé en allé mais l'enfant invoqué qui naît à l'instant où tu l'écris». Thème présent dans d'autres recueils, la peau devient ici centrale. Elle est la «tunique de passion» sous laquelle brûlait un feu consumant l'enfant; la «peau de chagrin» qui hurle les maux, les mots pas dits, parce que tus, ou pas éclos dans l'esprit. Sous elle, les rêves et les peurs activaient – et activent peut-être encore – leurs épines. Respirante, parlante, souffrante, la peau est lieu réel et métaphore; elle reçoit les coups physiques et psychiques; elle exprime les douleurs et émotions; elle permet au poète de dire le «silence sur le mode épidermique», comme le note Marcel Moreau dans une postface inspirée et élogieuse. Pour vivre et pas simplement survivre, l'homme doit «prendre peau», tout comme sa parole cherche à s'incarner, à devenir vivante, poème. Mais pour qu'il y ait vie, et pour qu'il y ait écriture, il faut de la présence humaine. «Pour se faire, la peau à besoin de toute la peau de l'Autre».

L'écriture prend corps sous différentes formes. Après deux parties - Je vous salue l'enfant maintenant et à l'heure de notre mort et La tunique de passion - où récit et poèmes alternent -, l'écrivain juxtapose souvenirs (pages de droite) et réflexions autour de la création littéraire (pages de gauche) dans Je ne me souviens pas ou souvenirs de la maison basse. «L'écriture est la scène, la cure où les fantômes de la mémoire, lentement s'en viennent quitter leurs draps de tourments». L'encre pour ainsi dire révèle les non-dits de l'enfance, les interdits, les oublis même; mais peut-elle les neutraliser, les rendre inoffensifs ? Bien que gorgée d'inconscient et de conscient, elle naît de cette «peau de silence» donnant son titre à la dernière section du recueil: le poète essaie de se débarrasser ou d'éviter cette «peau de mensonge» qui recouvre l'homme baigné de tromperies et d'illusions. L'écriture suit le sillage du silence. «Le silence c'est nous-mêmes errant entre des mots à qui notre errance confie le sens jamais capturable mais durable en son mouvement. Silence, terreau de ma foi en la langue geste», note Jacques Roman, «enfant grandi du silence en quête du sentier incertain».

Revue de presse (sélection)

[ … ] Jacques Roman revient une fois de plus, la rage au souffle et le feu sous la peau, à cette quête essentielle qui le sauvera sans résoudre rien, infiniment reprise, mais non tant comme une plaie qu'on gratte: plutôt comme une question qui n'a jamais, en enfance, reçu de réponse, ou comme un geste de mère, un acte de père à imiter. Vivre sa mort à 12 ans, parce que l'annonce en a été faite, et constater qu'elle n'est pas venue, défection de plus, avant que ne pleuvent les coups de tisonnier pour un péché de grand, relance ainsi un drame de "fou furieux". (Jean-Louis Kuffer, 24 heures, 24.06.2008)