La Poésie en chemins de ronde

Alexandre Voisard

À la fin de chaque page, au moment de reprendre souffle,
j’aimerais m’en convaincre : les vocables que j’ai convoqués,
les phrases que j’ai alignées rendent hommage aux êtres,
aux choses et aux aléas qui, en me marquant au fer, m’ont donné leçon.

Alexandre Voisard

Critique

par Françoise Delorme

Publié le 14/10/2010

Le dernier livre d'Alexandre Voisard La poésie en chemins de ronde rassemble des réflexions en fragments de prose, réflexions sur une impossible définition de la poésie. Certaines de ces courtes assertions se contredisent résolument, levant parfois un désaccord qui se dissoudra bientôt dans un assentiment à une autre proposition. En se construisant comme un paradoxe aux mille facettes, elles laissent ainsi, quelques questions comme en suspens sur le faire du poète – ses espoirs comme ses échecs, ses espoirs comme sa mélancolie -, ramifiant ainsi pour le lecteur de nombreuses directions, des chemins, d'où le pluriel troublant du titre, peut-être…Chemins de ronde, on aurait cru n'en parcourir qu'un…

Je me suis étonnée, au premier abord de ce titre. Il induit inévitablement, bien sûr, l'idée d'une veille, permanente, difficile, perspicace, ardente aussi. Mais qu'il s'agisse de « calmer la fougue des mots », de « l'attente inquiète de l'avènement du poème », de « braver les mots », de « prospecter, creuser, insister», de « harceler l’ébauche, la pousser à bout », de ranger les mots « en ordre de bataille », Alexandre Voisard décline la métaphore militaire jusqu' à d'extrêmes conséquences. Le travail du poète s'assimile ainsi à une épreuve, un combat, une lutte âpre, parfois victorieuse, mais toujours à recommencer. Ce serait une guerre permanente et nécessaire pour ordonner et inventer le rapport si vite convenu, aveuglant et assourdissant, entre mots et choses : il m'arrive ainsi de penser que je suis né pour braver les mots. Non pour y mettre de l'ordre en bon sergent de ville mais plutôt pour les aligner en ordre de bataille . Il s'agirait alors plutôt de leur insuffler une sorte de désordre fécond ?

Ordre et désordre, comment savoir d'ailleurs ce qu'il faut combattre, à propos de quoi en découdre, quel pas il faut gagner ? Comment définir cette quête ?

Lutter, c'est aussi éveiller. Une autre métaphore irrigue ces fragments, celle de la lanterne, de la lumière, fragile et précaire qui éclaire le(s) chemin(s), les fait apparaître… « Passant nuitamment, paupières lourdes, fiez-vous à la lanterne qui tutoient tous les secrets des sentes. ». Malgré une assurance, fière et réaffirmée sans cesse, la lumière des poèmes reste ténue, risquant à tout moment, d'être cachée, blessée par les mots qui devraient porter un caractère d'évidence, célébrer : «  La poésie est clarté. Seuls les mots sont troublants. ». Ne parlons pas d'un possible retournement des effets bénéfiques de cette lumière, menaçante aussi :« Comme l'ombre rampant vers sa proie, la lampe de poche du poète sur les mots engourdis. »: ces mots concentrent puissamment en eux la dynamique oxymorique et en partie décevante du travail du poète. Les poèmes, en tenant dans une même forme tous les paradoxes que la poésie se doit de confronter et d'interroger, naissent du seul effort du poète ; la poésie ne naît pas des phénomènes du monde : « Non, la poésie n'est pas cette litanie du vent modulée dans les arbres, ni ces flamboiements du couchant à l'horizon. Elle est dans la main qui en transmet au papier la perception, effervescence de mots, de figures et de sons. ». Mais ce n'est pas si simple. La poésie risquerait de s'abimer dans les miroitements de son propre surgissement. Il est probable qu'aucun poète ne s'en contenterait, ni aucun lecteur. Aussi, le quatrième de couverture, qui reprend un des fragments, rappelle que le poète a aussi pour tâche de « rendre hommage aux choses, aux aléas qui, en me marquant au fer, m'ont donné leçon. »

De plus, être poète, c'est « faire corps avec ses semblables » (dont on imagine qu'animaux et végétaux, éléments –plus particulièrement l'eau et le feu ). C'est pétrir mais aussi rompre le langage commun, chercher une voie, chercher et trouver une voix, sa propre voix : « de tout temps m'est venue l'idée que j'aurais à inventer une langue qui serait tout à fait mienne. » Et Alexandre Voisard affirme à plusieurs reprises que nommer les choses, « donner un nom aux êtres et aux choses, c'est se les approprier, c'est les faire siens. » Peut-on jamais faire sien quelque chose ? Et ne serait-ce pas aussi renoncer à cette appropriation qu'accepter de se confronter au trouble du langage ? Ce n'est pas si sûr. Tiraillé entre ces deux positions, le poète avance, et écrit : «  Je m'obstine à frapper à la porte des mots, qui en sortent engourdis et débraillés. Ce ne sont peut-être pas ceux-ci qui me diront d'où ils émergent ni vers quel affluent ils se laisseront dériver ». Finalement, dans un fracas d'embruns, toutes gouttelettes divergent, se heurtent, se bousculent, tout pourrait éclater contre des écueils toujours renouvelés, toujours porteurs de dangers. Les poèmes d'Alexandre Voisard, dans la lignée de ceux d'un Jean Follain, se proposent alors de condenser dans leurs formes si denses et si concises «  une place pour chaque chose  », même et surtout s'ils parviennent simultanément à en prononcer l'éphémère merveille, la précarité absolue, la soumission certaine à une dissolution annoncée.

Et contrairement au poème, chaque fragment de ce livre brille comme une seule facette d'une pierre légère qui brille un instant dans la lumière du soleil et disparaît, trace parmi des traces distinctes d'un arc-en-ciel changeant. Une fois de plus, ces textes sur la poésie pointent la difficulté de cerner dans l'élan d'un seul mouvement ce qui fait justement la spécificité du poème, sa splendide et cruelle nécessité. Ces fragments fusent, l'un après l'autre, mouvants et contradictoires dans «  l'enclos de la clarté et de la règle  », alors que dans le même paradoxe qui se renverse, le poème en «  nous attirant vers les marges  » nous ouvre dans le labyrinthe profus qu'il compose la possibilité d'une complétude sans fin :

afin que nul n'oublie
l'autre chant si pur
des étincelles malmenées
par le vent.

(Fables des orées et des rues, Bernard Campiche Editeur)

Dans ces proses rapides, le poète réaffirme une grande et allègre confiance en la poésie, peut-être contrepoids à la sombre mélancolie qui irrigue bon nombre de poèmes. Se lève alors une joie, celle de mener à bien une aventure, de « trouver un ton au bout d'une note que chacun s'accorde à trouver juste. » En ne reculant pas devant la difficulté de la tâche, en ne se cachant pas les échecs possibles de ce combat, Alexandre Voisard reconduit cette joie, du moins lui invente des chemins pour qu'elle se déploie en «  ouvrage de lumière  » et diffuse dans le corps de la société comme de chaque lecteur, non comme un baume, mais comme son sang même : « Et sur la place publique il arriva, à la stupeur des cantonniers somnolents, que les vers enfin libres crépitent comme des feux d'artifice et illuminent des pans entiers de solitude. /  Et nous ouvrîmes des sentiers, puis quelques chemins à ceux-là qui ne croyaient plus pouvoir mettre un pied devant l'autre. »
S'il peut arriver, et ça arrive toujours, que l'on s'abandonne à des doutes destructeurs, un tel enthousiasme est propre à revigorer l'esprit qui se serait peu à peu engourdi. D'ailleurs les mots « éveil » et « engourdi » reviennent souvent dans ce petit livre fervent. Ils se confrontent, et, de leur lutte, jaillissent des mots renouvelés qui « viennent comme du pollen sur la bouche. »
Des photogrammes, si délicats, de Jacques Bélat, accompagnent de leur mouvant et fécond murmure, les textes plus terriens, plus violents aussi, du poète. Plumes légères, nervures si fines d'une encre que l'oiseau ; le mot « oiseau » teinte de toute sa fragilité comme de son irrépressible envol, toujours espéré. Qu'il soit au moins comme celui en filigrane sur la vitre d'« une arabesque de givre »…

Note critique

Alexandre Voisard, poète jurassien, revient après de nombreuses publications – la première date de 1954 – sur le statut du poète dans un petit livre vif et frondeur: La Poésie en chemins de ronde. Il y rassemble des fragments très assertifs sur la poésie, se contredisant souvent, mais en toute cohérence. Le poète décline la métaphore militaire jusqu’à d’extrêmes conséquences: le travail du poète, guerre incessante et nécessaire, peut réinventer le rapport si vite convenu entre mots et choses, entre mot et mot. Lutter, c’est aussi veiller. Une autre métaphore éclaire ces fragments, celle de la lanterne, lumière précaire qui fait apparaître le(s) chemin(s) en renouvelant les mots qui «viennent comme du pollen sur la bouche». Malgré une grande assurance, la lumière des poèmes reste ténue, parfois blessée par les mots eux-mêmes: «La poésie est clarté. Seuls les mots sont troublants.» Ces proses brèves réaffirment une allègre confiance en la poésie. La joie de vivre une belle aventure surgit, celle de «trouver un ton au bout d’une note que chacun s’accorde à trouver juste».

(Françoise Delorme, Viceversa Littérature 5, 2011)