Fables des orées et des rues

Alexandre Voisard

L’œuvre d’Alexandre Voisard existe! Elle s’est affirmée dès 1954, avec la caution d’un maître qui l’avait généreusement aidée à naître. Elle s’est confirmée en bientôt un demi-siècle, livre après livre, reconnue par les lecteurs et la critique sous tous les aspects que l’on peut attendre d’une œuvre littéraire digne de ce nom: nécessité, originalité, cohérence, variété.

Nécessité: c’est par la poésie qu’elle s’affirme dès le début comme quelque chose de nécessaire, et pas du tout comme une activité qui serait «facultative» ou accessoire. Originalité: elle s’affirme d’emblée en tant que langage spécifique, et cela ne cessera de se confirmer au fur et à mesure de la parution des volumes. Cohérence: cette œuvre est tout orientée autour d’un centre, à savoir le désir du pays d’enfance. Variété: il suffira de feuilleter les volumes de l’œuvre complète à venir pour s’aviser avec quel bonheur Voisard est passé d’un genre à un autre, comment il a fait évoluer son style, comment il a su varier les tons.

Je suis poète. Je le suis profondément ("Pourquoi j’écris"): cette proclamation n’est pas de la prétention, elle est un constat. On pourrait le modifier quelque peu: «je suis écrivain». Cela voudrait dire entre autres choses que Voisard a toujours besoin de dire son rapport au monde et qu’il s’est forgé une langue à cette fin. Deux aspects concomitants: le besoin irrépressible de dire son rapport au monde ne peut s’apaiser qu’à travers un langage qui s’expérimente en tant que langage, non en tant que reflet du monde, ce qui veut dire qu’il s’adapte, se modifie – s’adapte aux choses à dire, se modifie par le fait que le langage génère du langage.

André Wyss

Alexandre Voisard, Fables des orées et des rues, Orbe, Bernard Campiche, 2003.

Critique et entretien avec l'auteur

par Yves-André Donzé (Le Quotidien Jurassien) et Catherine Favre (Le Journal du Jura)

Publié le 25/11/2003

Alexandre Voisard dans un dialogue sans fin avec les vrais anges croisés sur sa route

par Yves-André Donzé

Le poète jurassien sort cette semaine simultanément deux recueils de nouvelles et de poésie.
"DANS cet enfantement (du pays), je ne serai qu'un léger, qu'un irréductible remous", écrivait le poète patriote Alexandre Voisard dans les années de braise jurassiennes. Cette braise, le souffle du poète la ravive sans fin. Tant qu'il y aura un souffle éclateront des mots, des phrases, des poèmes, de nouvelles affabulations fleuriront des recueils. Viennent ainsi de sortir aux Éditions Campiche deux beaux objets, deux publications, une de nouvelles, L'Adieu aux abeilles, l'autre de poésie, Fables des orées et des rues. L'une pour dévoiler une surprenante fragilité, l'autre pour maintenir le remous, assurer un chant pur des deux rives du réel et de l'imaginaire.

Le pays qui respire
C'est vrai qu'à chaque fois que retentit la voix intérieure d'Alexandre Voisard, c'est le pays qui respire. Le poète reste là, immobile dans sa pose de poète, espérant quelque pépite d'éternité au bord de sa rivière de mots diamantés. Pourtant il a peur. Peur du silence, peur du tumulte, peur de se faire flinguer dans les anciennes ornières de la mémoire par les voyous de la critique, par les "escarpes" embusqués qui font des gorges chaudes du moindre faiblissement du verbe.

Mais non, Alexandre Voisard n'a rien à craindre, lui qui trône pour bien des éternités encore au panthéon de la francophonie. Mieux, ces deux nouveaux recueils pérennisent un peu plus la présence de l'auteur et surtout rappellent à la jeune génération que l'écrivain n'a rien perdu de son mordant. Dans un souci de disponibilité, ils rapatrient en plus quelques textes éparpillés dans des revues ou gisant dans des coffrets d'art comme ces poèmes des Sornettes et sonneries qui referment les Fables des orées et des rues dédiés à Tristan Solier et illustrés par ce dernier dans leur première édition.

Ce qui frappe au premier chef dans ces présentes nouvelles, c'est une forme d'abandon poétique, une suspension du temps, presque une résignation: "Les journées passent – écrit-il dans la nouvelle au titre éponyme de l'ouvrage –, on se demande bien comment, tandis que, pour l'oisif que pense être désormais Sylvain, elles ne sont que caprices de lumière entre ciel et terre et égarements d'abeilles à la fenêtre." Le livre serait donc un Adieu à la lumière comme dans la tragédie grecque? L'abeille, reine de la nature, celle qui transforme en lumière les sucs vitaux, serait-elle cette insidieuse passeuse d'éternité? Le poète ne veut croire qu'à un "égarement". Il relègue la mort dans la remise à métaphores. Pourtant l'absence est maîtresse des présents récits. De la petite mort à la grande faucheuse il n'y a qu'une illusion de vie. Une vie qui vous visse à la place subalterne qui est assignée à l'écrivain maudit. Et l'ironie domine sur l'inaccessible beauté: un compositeur qui sublime son fiasco amoureux, un facteur qui flingue "en charpie de mots" une prétendue lettre d'amour adressée à l'objet de son désir, une pasionaria dont "chacune [des] caresses me révélait une des trois cent quatre-vingt-neuf facettes de la folie", une odalisque posant pour un peintre empêtré dans son passé et inoculant l'illusion de l'art. À cette impossibilité de créer une œuvre parfaite répondent les "interminables funérailles de l'amour". Heureusement, la femme, la vraie, serait l'épousée qui vous a précédé du côté de l'imaginaire ou celle de vos rêves éveillés: "C'est ainsi que la vie passe, la belle vie, dans un dialogue qui n'en finit pas, avec les anges, les vrais anges qu'on a croisés sur sa route et qu'on a pris une fois par la main et qui tout en bavardant vous accompagnent sans défaillance, en vos allées et venues le long des précipices où la réalité vous guette."

Dans un retournement dont Voisard a le secret, on comprend que la réalité se trouve du côté du poème. Un sapin? "Faites-en donc une artère principale", s'était exclamé le poète (présenté et commenté dans le tome III de l'Histoire de la littérature en Suisse romande, chez Payot Lausanne en 1998). Or, "Plus on vole haut plus la route est étroite", expliquait le poète de Fables des orées et des rues en "avant-dire". C'est pour mieux "rattraper l'aventure… Celle qui est d'ici. Dans le plus proche", rectifie le préfacier poète fribourgeois Jean-Dominique Humbert.

La parole comme viatique
Dans une continuité tenace, "l'Artiste… / dans le désarroi des oiseaux migrants /… s'en remet pour l'avenir aux liturgies de la flore / aux jurisprudences de la faune…" Alexandre Voisard n'en finit pas non plus de poser la parole comme viatique, "de hameaux secs en métropoles délavées". Et dans un crescendo annoncé, il réfute timidement son doute entre Chien et loup, un poème pouvant sceller la totalité de l'œuvre:

"Que celui qui ignore tout / des entrevues secrètes du jour et de la nuit / jette un œil frais et serein / à la fente de la première prune s'irisant / de tous les mauves du ciel au couchant / et que ce fou pris au piège dise alors / si le sel originel sur sa langue / a toujours ce même goût d'innocence / que chacun se plaît à invoquer." C'est une manière aussi de retourner au carreau de lumière, "d'entrouvrir aux mots têtus la chatière" et contredire sa prose de L'Adieu aux abeilles: "La vie après tout, n'est que cette braise qui s'amenuise, toujours moins d'incandescence et davantage de cendres". Tant qu'il y aura du souffle, et tant pis pour lui, Alexandre Voisard vivra donc en poésie. Au sens où l'entend la poétesse Andrée Chédid pour qui "vivre en poésie, ce n'est pas renoncer; c'est se garder à la lisière de l'apparent et du réel sachant qu'ils ne pourront jamais réconcilier ni circonscrire."

Yves-André Donzé, Le Quotidien Jurassien, 15.11.2003

 

Entretien avec Alexandre Voisard
Le chant du pays qui ne veut pas mourir

par Catherine Favre

"Écrivons sinon pour rire du moins pour nous réchauffer les doigts": cette boutade d'Alexandre Voisard n'a jamais abusé personne. À septante-trois ans, le poète ajoulot pérennise dans deux recueils à paraître une œuvre subtile et généreuse.

HIER poète militant, chantre de la cause jurassienne, aujourd'hui un brin agacé des épithètes tenaces qui réduisent son cheminement, sa quête, à quelque combat politique, Alexandre Voisard "ne s'égosille plus pour les misérables qui n'ont pas su retenir entre leurs dents le verbe être".

Et pourtant! Ce ne sont pas moins de deux livres qu'il nous offre simultanément cet automne, L'Adieu aux abeilles, composé de sept nouvelles, et Fables des orées et des rues, un magnifique recueil de poèmes riches de mille et un préceptes d'ivresse et de passion; opus attendus en librairie dès la mi-novembre comme des promesses de lecture apaisée.

Absolument dégagé de toute servitude, libre comme on peut l'être quand on est à l'écoute entière des musiques intérieures de tous ces autres qui sont en nous, Alexandre Voisard a très tôt tracé les géométries de son écriture. Aujourd'hui maître en haute terre de tous les itinéraires entamés dans sa jeunesse: Baudelaire, Lamartine… et les surréalistes.

Marabout celtique
Pendant le conflit jurassien, d'un côté comme de l'autre, que n'a-t-on émis d'invectives et de louanges affublant d'épithètes sarcastiques le poète engagé. Marabout celtique, chaman ajoulot, thaumaturge des alpages, griot des chemins vicinaux, invocateur séparatiste ou sourcier de la liberté sont autant de vocables affabulateurs retraçant, dans le Pays jurassien tout entier, le sillage de celui qui proclamait se battre contre "l'occupant bernois". Figure emblématique de la création du nouveau canton, il fut avec ses regrettés compagnons de route Jean-François Comment, Gérard Bregnard et tant d'autres encore, à l'origine de la "rencontre miraculeuse entre un peuple et la poésie". Puis vint le temps du pragmatisme, l'homme fut député au Parlement, délégué aux Affaires culturelles jurassiennes, tout en poursuivant une œuvre littéraire dense, reconnue bien au-delà de nos frontières.

Aujourd'hui, même si l'auteur de L'Ode au pays qui ne veut pas mourir a choisi de vivre en France voisine, dans le village franc-comtois de Courtelevant, son verbe exhale plus que jamais sa terre natale, l'humus nourricier de "cet océan de glaise", l'Ajoie demeurée sa "base arrière".
Connaissant "quelques erreurs du monde", le Poète de la nature, Alexandre Voisard, sait parler aux oiseaux: "Qu'y a-t-il d'ailleurs à comprendre en dehors de l'indicible?" Champignonneur averti, il se console de cet automne particulièrement avare en bolets en écoutant chanter la Vendeline sous ses fenêtres; le rire cristallin de la rivière trouve de joyeux échos sous sa plume: des mots âpres et sensuels qui fleurent les sous-bois après l'orage, les sentiers de framboisiers et le muguet… Le funambule du verbe sait qu'"aux rendez-vous des alluvions, la poésie est toujours debout".

L'homme qui parle aux oiseaux
En prémices à la sortie très attendue de ses deux nouveaux ouvrages, Alexandre Voisard s'entretient avec nous.

L'Adieu aux abeilles… ou L'Adieu aux armes?

Je ne tire en aucun cas ma révérence. J'ai simplement repris l'un des titres des sept nouvelles du recueil. Ce sont des textes très différents les uns des autres par leur tonalité, leur esprit…

… une provocation?

On ne se refait pas, mais c'est une provocation toute amicale, j'essaie de surprendre…

Surprendre, se renouveler après plus de quarante ans d'écriture?

Plutôt qu'un renouvellement, je parlerais plutôt d'une évolution… On évolue tous, au gré des événements, de l'âge, des changements physiologiques du corps… Cette lente transformation de l'être et de la perception du monde se reflète forcément dans mes textes.

Heureux d'être, aujourd'hui?

Bien sûr! Tout artiste vit dans la hantise de se répéter. Il faut faire confiance à son destin, accepter les transformations profondes de son être, se laisser porter par le courant de la rivière…

C'est une condition de la poésie?

Sans doute… la poésie m'a emporté, d'abord comme l'eau d'un ruisseau, puis comme les flots d'un fleuve… Un jour je me perdrai en mer…

Là c'est de l'ironie?

J'aime bien la plaisanterie, l'humour est le sel de la vie… Mais, comme tout le monde, j'ai de gros problèmes métaphysiques. Le sentiment de vieillir pose pas mal de questions…

… la poésie peut être un remède?

Non, la poésie est la chose la moins utile, la moins utilitaire du monde. La poésie est un moment suspendu. À l'image d'un coucher de soleil, c'est quelque chose qui nous dépasse, qui nous éblouit au sens physique du terme, une invitation à sentir le monde autrement…

Fables des orées et des rues

Ce sont des poèmes qui racontent des histoires, des histoires cachées, suspendues, qui ne se terminent pas par une morale. Je n'ai pas la prétention de vouloir expliquer quoi que ce soit; pour le lecteur, ces textes évoqueront sans doute d'autres choses…

… alors un roman… plus précisément?

Jamais! C'est un métier; il me faudrait l'apprendre, le maîtriser. Je n'en éprouve d'ailleurs ni l'envie ni le besoin; écrire de temps en temps de la prose me suffit.

Des mots comme des parfums… un éther suspendu…

Dans ma vie, j'ai essayé d'être un être social, qui assume ses responsabilités de père de famille et de citoyen. En poésie, je reste foncièrement libre d'esprit, ouvert à l'autre, à la nouveauté, à l'inconnu… En ce sens je me sens comme suspendu, c'est vrai.

Vous récusez aujourd'hui toute étiquette, non sans vous affirmer comme "le premier poète écologique après saint François d'Assise". Et vous parlez même aux oiseaux paraît-il?

Parfois, quand un oiseau vient se poser sur le bord de ma fenêtre et que j'ignore le nom de son espèce, je lui demande qui il est… mais il ne me répond pas…
"Ce sont des interrogations très concrètes, pragmatiques, techniques. Mais il est vrai que je ne peux vivre sans la nature, sans un sentiment d'accord profond avec ce que François d'Assise appelait "la création" et qu'on nomme aujourd'hui "environnement", "écologie".

L'engagement politique
Sans nostalgie, sans renier ses combats de militant pour "la libération du Jura contre l'occupant bernois", aujourd'hui, Alexandre Voisard pose un regard placide sur le passé.

Vous offrez la primeur de vos deux nouveaux livres à Bienne… en terre bernoise…

… (dans un grand rire jovial) En effet! Simple hasard des calendriers et des rencontres…

Où est le guerrier?

C'est une image quelque peu réductrice qui me colle à la peau. J'ai vécu passionnément les événements; mes poèmes, qui traduisaient mes sentiments du moment, sont une mémoire fidèle. Mais je ne suis pas homme à me retourner indéfiniment sur mes pas, je préfère regarder l'avenir…

Vous avez été le premier délégué à la culture du nouveau canton, à l'époque la plus chaude de la Question jurassienne… Aujourd'hui, Berne et Delémont amorcent la fusion de ce poste occupé en tandem par deux délégués, un Jurassien et une Bernoise… les choses ont évolué, non?

Ce rapprochement est très réjouissant. Nous sommes condamnés à nous entendre. Nous avons été confrontés à des divisions, mais notre région a une histoire commune et un destin plus ou moins commun…

… plus ou moins?

Oui, vivre ensemble est une question de survie. La réunification n'est pas une utopie totale, elle est à notre portée, même si elle ne s'inscrit pas forcément dans l'ordre des choses. Les rapprochements actuels sont, peut-être, une amorce de ce processus… J'ai confiance.

Pour vous paraphraser, on pourrait dire aujourd'hui que les esprits sont plus ou moins apaisés. Mais quelle indifférence aussi pour ce canton conquis de haute lutte…

Je ne regrette rien, on devait vivre cela. Mais – et là je ne parle pas seulement de la libération du Jura – les bouleversements de la fin du XXe siècle ont profondément changé la vision du monde des jeunes d'aujourd'hui. Nous nous imaginions changer le monde, nous étions portés par les idéaux de liberté des artistes surréalistes notamment. Les nouvelles générations ont d'autres ambitions, plus pragmatiques… Il faut se résigner… Le monde est devenu plus complexe, plus dur, mais il implique aussi de savoir vivre ensemble, de Boncourt à La Neuveville et bien au-delà…

Vos compagnons d'armes Jean-François Comment, Gérard Bregnard se sont éteints dernièrement, le Jura en est resté un peu orphelin…

Oui, j'ai perdu beaucoup de monde en route. Je me sens parfois un peu seul. Ces artistes ont formidablement compté, des personnalités fortes qui laissent un grand vide.

Est-ce que la condition du poète peut s'accommoder du combat politique? Il y a quand même eu un mort dans le conflit jurassien… comment peut-il être assumé?

Permettez-moi de vous répondre par une autre question. Pensez-vous qu'il soit réellement indigne du poète de prendre part aux débats, quelle que soit leur nature, qui passionnent ses contemporains, ses concitoyens? La lutte jurassienne a fait un mort? Il était des nôtres et j'en ai été affecté, comme je l'aurais été s'il avait appartenu à l'autre camp. Les questions civiques sont de premier ordre et exigent de chacun, poète ou non, qu'il exprime une opinion et prenne parti.

En opposant la formidable et insensée puissance du rêve à la froide logique politique, on pourrait se poser la question de savoir si le canton du Jura aurait eu une âme aussi dense sans ses poètes…

Bien sûr! On n'arrête pas les idées, le combat était d'essence politique. Mais l'engagement des artistes a donné La caution…

Une caution que vous n'avez jamais regrettée?

Non, même si aujourd'hui le Jura est un canton comme un autre. C'était une fatalité. On a perdu un peu de temps à faire de la gestion, des affaires; on aurait pu prendre davantage de risques. Alors qu'on rêvait de porter l'imagination au pouvoir, on a beaucoup ronronné.

Aujourd'hui, vous résidez en France voisine. Pourquoi cet exil?

Je vis avec ma compagne française à Courtelevant où je peux me consacrer entièrement à l'écriture. Ce n'est pas à proprement parler un exil puisque je traverse la frontière pratiquement tous les jours pour me retrouver en sol ajoulot.

Propos recueillis par Catherine Favre, Le Journal du Jura, 17.10.2003

 

Alexandre Voisard, L'Adieu aux abeilles, Orbe, Bernard Campiche, 2003.

Alexandre Voisard, Fables des orées et des rues, Orbe, Bernard Campiche, 2003.