L’Eau, les étincelles

Anne Bregani

Il y a presque trente ans que la poésie d’Anne Bregani m’a touchée de plein fouet.
Je n’étais pas encore éditrice.
Puis, au cours de de quart de siècle de Samizdat, son œuvre poétique et notre histoire éditoriale ont été étroitement imbriquées. On pourrait dire que nous avons grandi ensemble.
Jusqu'à ce jour où nous avons le privilège de partager un livre doublement neuf (neuvième et nouveau).
La langue, à travers les années, a creusé le corps, dilaté le cœur, trouvé son souffle dans le Souffle:

Princes pulmonaires
chercheurs d’air
nous devenons
amis du vent

On pressentait, mais avec ce recueil, Anne Bregani franchit un seuil:

désormais s’ouvre
l’aventure
les mains à qui la terre
confie
des secrets de racines

Des secrets? LE secret. Impossible à dire mais qui aimante l’écriture du poème:

Parfois ô parfois
il me semble
- le sais-tu ?
que je vais toucher de ma main indicible
la divine Tendresse
et qu’elle me brûlera sans me brûler (…)

(Denise Mützenberg, éditions Samizdat)

Critique

par Françoise Delome

Publié le 19/06/2017

Le dernier livre de poèmes d'Anne Bregani est composé de deux parties distinctes. La première comprend quatre chapitres qui rassemblent de nombreux poèmes brefs, qui, tels des haïkus mais aussi comme des étincelles, jaillissent et font jaillir en écume vive un flux de sensations en faisant résonner couleurs, sons, images instantanées saisies au vol, parfois douloureuses:

Au café
elle pose soudain sa tête sur la table
ses enfants morts
sont montés dans ses larmes

Le plus souvent, ces fragments ignés ou liquides donnent plutôt à sentir une lumineuse joie d'exister profondément terrestre:

Jaune éclatant du colza
le soleil au sol
a germé

ou en plus aérien:

Dans l'étroite boutique
une fillette danse
sous le soleil orange de son ballon

Ces poèmes sont distribués entre les quatre points cardinaux, Est, Sud, Ouest, Nord, manière de situer l'acte poétique, de l'ancrer en terre, entre l'eau et le feu, avec l'air, de nous installer au centre d'une rose des vents. Une symbolique des éléments imprègne tout le livre, mais aussi l'œuvre entière d'Anne Bregani. Des lignes brèves et légères portent en filigrane une question philosophique et une réponse à cette question : l'affirmation d'une foi poétique qui semble illimitée:

Retrouver l'ouvert
monter en soi
jusqu'à l'Enfance plénière.

Pour retrouver l'ouvert, paradoxalement, la deuxième partie «Au puits du cœur» s'ancre dans l'évocation d'un réel moins directement symbolique, humain surtout, du moins au premier abord. Il semble y naître une sorte d'intériorité à la fois personnelle et commune, partagée et partageuse. De plus longs poèmes qui ralentissent le temps telle l'élégie ou la mélopée, consacrés aux événements de la vie et dont la mort est partie prenante, y sont pour la plupart adressés, à la fin du poème, en titre ou bien avec insistance dans le cours du poème; adressés à Dieu, à un frère disparu, aux migrants dont la poète devient la parole, à un «tu» inconnu qui se révèle être un ami ou bien à elle-même comme dans le poème final «Revêtir le cœur» où Anne Bregani pointe un des ressorts de toute poésie:

Comme une enfant
je me parle à moi-même
pour entendre une voix
dans la solitude du jour

Les poèmes de ce chapitre tentent de cerner l'expérience des relations humaines, le mystère de vivre, de vivre ici, avec d'autres. Ils relancent une insistante question: qui suis-je? qui sommes-nous? qui es-tu?

Mais les secrets d'un visage
quel œil au bout de tes doigts
les percevra jamais
quelle main dans ton regard
saisira
ses lumières et
son ombre changeante

Notre humanité – qu'est-ce qu'être humain? –  est un des thèmes privilégiés d'Anne Bregani et le poète semble à ses yeux responsable de la parole, c'est-à-dire de la façon dont les mots peuvent (et doivent?) rester affiliés à la lumière et porteurs de sens:

mon chant leur donne
sandales ailées
pour traverser l'espace
jaillir vivants
dans la lumière des mots

«Ici», ce lieu que nous habitons, est largement évoqué par un lexique naturel très présent comme nous le dit Ghislaine Graf dans une attentive postface:

La nature est là. Serait-ce alors l'incontournable valeur sûre de la poésie qui cherche sa place? La lecture s'impose! [...] la nature répond à la perception triple du déroulement inéluctable du temps, de la puissance de l'instant et de l'intemporel.

La poète tente de donner à voir (à vivre) «ici et maintenant», dans le cours du temps que manifeste si bien le titre, entre flux et fragments d'eau et de lumière(s, mêlés). Les questions s'étoffent au fur et à mesure, et même elles se chargent d'un doute qui revient ponctuer l'élan en obligeant celle qui écrit et le lecteur à continuer à écrire, à lire pour chercher sans cesse, pour poser les mots d'un poème dans le monde, pour vivre. Une sorte d'exhortation à soi-même espère que lève à travers les mots, peu à peu, l'inspiration qui animera «le poème prophétique».

Le vent (un des mots les plus répétés dans ce livre) occupe une place particulière. Elle est grande, elle s'impose et revient comme un motif presque obsédant. La force du vent, sa presque toute-puissance, frappe dès la première lecture. Les derniers mots, le dernier vers ne trompent pas: «sous le vent». Situation précaire, à peine enviable. Et ce même si l'on peut entendre «sous le vent»  comme «soulevant», manière de suggérer aussi peut-être un envol, la grâce d'une apesanteur, d'une élévation.

Cependant, la récurrence d’un tel mot, très polysémique, outre qu'elle fait apparaître l'importance de la répétition en poésie – déclinée aussi de superbe manière dans l'accompagnement graphique d'Armand C. Desarzens – finit par accorder au vent une force philosophique essentielle. Miroitements, jeux de la lumière, reflets, multiples mouvements d'eau donnent une place cruciale au vide, origine de toutes choses, lieu de formation du souffle, de régénération:

Il y a
ce vide plein d'espace
où balance le vent

Une étrange réplication et démultiplication de l'un par l'autre, inexorable, finit par éveiller le sentiment paradoxal de la vanité de tout. Le vent reste le plus puissant, qu'il avale l'horizon même ou nous laisse les mains pleines de rien:

longtemps encore
je porterai mon cœur
je m'en irai
les maisons ouvertes
ne retenant
que le vent

À moins que? À moins que les mots du poème, eux, puissent conserver ce qui peut être partagé entre les hommes et même le faire naître, ce que croit Anne Bregani et ce dont elle peut réussir à nous convaincre:

Dans la brûlure du temps
rupture des eaux
mots enfouis
révélés