Koala

Lukas Bärfuss

Voici le récit d’un destin, celui d’un homme qui a choisi de se suicider. Et d’une enquête, celle du narrateur qui cherche à savoir pour quelles raisons son frère, sur lequel il sait si peu de choses, a décidé d’arrêter de vivre. Il se retrouve confronté à un important silence, à un sujet qui semble comme dissimulé derrière une immense paroi. Pour contourner cette muraille, l’enquêteur dévide l’un des rares fils qui le rattachaient au défunt : pourquoi son frère était-il surnommé Koala ? Armé d’une implacable volonté de savoir, il suit jusqu’au bout cette piste. En rapprochant l’histoire personnelle de son frère et celle, tragique et haletante, de l’animal australien voué à l’extinction, Bärfuss livre une histoire naturelle sur les rapports de l’homme à ses congénères et à son environnement. Un roman de la violence, envers soi-même ou autrui.

(Présentation du livre, Zoé)

Critique

par Françoise Delome

Publié le 15/05/2017

Le livre commence par l'évocation du poète Heinrich von Kleist qui s'est suicidé après avoir tué son amie Henriette Vogel en accord avec elle, atteinte d'une maladie incurable. Le narrateur retourne dans sa ville natale pour faire une conférence à leur sujet. Il y rencontre son frère, resté dans cette ville banale et angoissante comme une ville de garnison dans laquelle la seule distraction est «le défilé régulier des chars d'assaut». Peu de communication entre les deux frères, entre lesquels existent apparemment peu de ressemblances. C'est la dernière fois qu'ils se verront. Peu après, son frère se suicide dans sa baignoire, un suicide propre, discret et bien organisé. La mort volontaire de cet homme infiltre peu à peu dans l'esprit du narrateur de nombreuses questions, toutes obsédantes: sur son frère, sur lui-même, sur la société, sur l'histoire oppressive et prédatrice des hommes, sur le suicide lui-même, sur la condition humaine. Le choix de son frère diffuse peu à peu la matière d'une réflexion complexe et critique quoique cette mort désirée ressemble à celle de tout homme

Les choses qui se lient [à sa personne] disparaissent après son décès comme une étoile qui s'éteint. Les planètes qu'elle a attirées à elle se détachent, elles s'éloignent de leur astre central et leur matière se répand uniformément dans l'univers.

Le suicide oblige cependant, par l'étonnement qu'il suscite, à chercher «une question à la réponse que [mon frère] nous a[vait] donnée à tous», passant ainsi de l'intime au commun, du singulier au général. Le lecteur est embarqué, pris à partie, assimilé à l'écrivain. Pris au piège, il devient aussi le narrateur. Le livre est confié à chacun. La réflexion s'élargit par ondes concentriques qui interfèrent entre elles, créant un savant jeu de miroirs brisés à partir de deux centres: le frère résigné, paresseux, sédentaire, peu malléable et replié sur lui-même et l'écrivain socialisé avec femme et enfants, vif et rapide, entraîné dans une activité peut-être vaine. Dans son roman Oblomov, l'écrivain russe Ivan Gontcharov avait déjà imaginé deux personnages que tout opposait, Oblomov le dormeur invétéré et peut-être rebelle, et Stolz, son antithèse dynamique, entreprenante et fort envahissante qui obéit aux diktats d'une société industrieuse et conquérante. Il entendait problématiser, comme le fait Lukas Bärfuss pour notre civilisation actuelle, la société russe de la deuxième moitié du XIXe siècle.  
Koala dénonce avec vigueur l'ambition humaine qui instaure le travail comme unique valeur, comme «unique activité»:

Seul était capable l'être fort, chacun le savait et suivait attentivement ses exercices. Il fallait rester dans le coup. [...] La paresse fut éliminée, ses histoires, ses bienfaits, ses apogées, ses poèmes et ses chants. Ses lieux de paresse [...] étaient encore là, transformés en ateliers, en chaînes de fabrication, en administrations. L'homme avait fait du monde un lieu de travail:

La vitesse acquise par les modes de production de plus en plus performants broie les hommes et leurs œuvres si vite qu'elle détruit même les mots qui les nomment, tels ceux qui donnent à voir et à entendre le travail du grand-père de l'écrivain, mort, et mort deux fois avec les mots de son activité de sellier disparus de l'usage, pourtant merveilleux vocabulaire que l'écrivain, tout comme son excellent traducteur Lionel Felchin, savourent: égrenoir, fraisil, dréger, ourdissoir, crin crépi ou ligneul... Mais la roue de la productivité détruit tout sur son passage.

Aussi, le koala et sa paresse célèbre apparaissent comme un antidote puissant. Le surnom de son frère entraîne Lukas Bärfuss dans une longue méditation sur cet animal. «Koala» est l'animal qui lui est destiné comme totem dans un camp scout. Il rêve d'être lion ou panthère et le voilà koala, animal peu valorisant, essentiellement moqué. Qu'en est-il? Une anomalie de la nature, pas plus sympathique que ça. Il dort 22 heures sur 24, ne supporte pas le changement, mène une vie casanière et bizarre à l'extrême puisqu'il se nourrit de ce qui pourrait l'empoisonner. Une description zoologique et exhaustive se double de légendes délirantes et développe un portrait en partie grotesque. Mais, simultanément, le narrateur nous rappelle la nature peu combative de l'animal. Elle lui épargne la menace des prédateurs, sauf celle de l'homme qui le pourchassa jusqu'à presque l'exterminer, justement pour sa fourrure qui en fait en même temps une mascotte de l'enfance, une peluche douce et rêveuse, tranquille. Un animal paradoxal, en somme. L'évocation sordide de l'initiation totémique à laquelle son frère est contraint désigne surtout, par une métaphore ironique et implacable, la soumission que requiert toute société de l'ensemble de ses membres et la violence des relations enfantines:

Des enfants encore, avec des rituels bizarres et une hiérarchie implacable. [...]
Un coup dans le dos, il chancela, tomba, les froides profondeurs l'engloutirent. Il coula, résigné, presque jusqu'au fond. Il était trop effrayé pour nager [...] ils le tirèrent sur la rive à l'aide d'une corde attachée à son gilet, le hissèrent à terre comme une cargaison égarée. Ce furent trois sorcières  [...]
qui lui posèrent une couverture sur les épaules  [...] Elles lui donnèrent une bouillie à manger, un gruau infect qu'il ne parvint pas à avaler, ce qui sembla susciter la compassion chez l'une des trois sorcières, elle lui tendit en tout cas un gobelet en souriant. Il but, c'était du vinaigre  [...]

L'habitat du koala dans les forêts d'eucalyptus australiennes offre l'occasion d'aborder de front un plus vaste problème, celui de la colonisation, aventure à la fois vraiment monstrueuse et absolument minable. L’auteur en déplie avec précision les ressorts: appât du gain, curiosité scientifique, ambition démente, désir de devenir un héros ou de se faire une simple petite place au soleil dans un monde terrifiant. Les aborigènes, chassés de leurs terres ou utilisés sans vergogne avec pragmatisme, ne sont pas caricaturés en bons sauvages et sont animés par les mêmes sentiments que les envahisseurs. Avec en arrière-fond la guerre et la peur de la guerre, la mort et la peur de la mort, l'homme travaille et conquiert sans relâche. La violence apparaît à Bärfuss comme principe unique, «elle seule créait et détruisait, seule et unique rébellion, chacun en lutte contre tous les autres», toute faiblesse alors anéantie. Concurrence, comportements criminels, violence interrelationnelle permanente, rien n'échappe à l'analyse.

La traversée de la mer pour parvenir jusqu'en ces contrées lointaines ranime, au long de nombreuses pages à la fois dramatiques et picaresques, un imaginaire médiéval, celui de La nef des fous de Sebastian Brant. L'utopie du Pays de Cocagne apparaît plutôt comme un mauvais rêve, traité d'une manière presque fantastique. L'écrivain crée un univers si sombre et si agressif qu'il risque de forcer trop le trait et d'empêcher toute catharsis, rebutant peut-être le lecteur. Mais c'est sûrement la volonté de Lukas Bärfuss de le laisser dans un malaise profond, qu'il espère salvateur. La confrontation inquiète et mortifère avec un pays hostile, la rencontre prédatrice entre l'homme et l'homme, entre l'homme et la nature, conduisent à un sentiment de faillite généralisée. La vérité cruelle des faits oblige finalement soit à éviter de regarder les choses en face, soit à baisser les bras devant tant d'horreur absurde, deux manières de se suicider. Oui, le suicide se présente, crûment, comme seule solution:

Car la question n'était pas: pourquoi s'est-il suicidé? Mais: pourquoi êtes-vous encore en vie? Pourquoi ne réduisez-vous pas la peine? Pourquoi ne vous emparez-vous pas tout de suite de la corde, du poison ou du revolver, pourquoi n'ouvrez-vous pas la fenêtre, sur-le-champ?

Tant de réflexions philosophiques et politiques, enchâssées les unes dans les autres, ont pris racine dans l'épreuve d'une mort soudaine dont l'épreuve fait vivre à l'écrivain des sentiments très contrastés qui se bousculent tout au long du récit. Il pousse loin l'investigation personnelle et passe de la colère à l'opprobre, au refus, à une compréhension surprise d'elle-même, au dégoût, à la haine même:

[...] je me mis à haïr mon frère, à le haïr pour sa bouderie, qu'il avait poussée jusqu'à l'extrême. [...] Il n'avait jamais rien osé, à l'exception de la plantation de chanvre qu'il avait aménagée dans son grenier [...] il avait choisi la voie de la facilité, cherché le réconfort de Jésus-christ [...] à quelques mètres de sa baignoire et assisté aux assemblées d'une communauté pentecôtiste [...] Il n'avait rien réussi de particulier, mais il se tenait pour quelqu'un d'exceptionnel pour cette raison, était prétentieux jusqu'à la vanité.

Bärfuss pratique l'autodérision jusqu'à flouter les frontières entre son frère et lui. Tous les mouvements de l'esprit sont observés et relatés avec une vigilance sans faille, sans complaisance. Le désir de comprendre, de penser cet acte devient un livre nécessaire. Le narrateur ouvre alors sa curiosité à l'histoire du suicide, à la littérature et les justifications et motivations qu'elle lui a trouvées au cours des siècles. Il décrit aussi des suicides ordinaires. Mais les destins funestes des uns et des autres n'éclairent jamais assez son expérience singulière. Il lui faut creuser plus avant, essayer de vivifier la conscience que chacun a de soi, de réveiller les esprits endormis, projet qu'il considère finalement comme résolument optimiste.

«Travail» est le dernier mot du livre. Après la cérémonie de la dispersion des cendres de son frère, il rentre chez lui:  «Et je me mis au travail». Après une si polémique remise en question du travail érigé en valeur suprême, quelle surprise! Oui, il reste à tenter de trouver des motifs à l'acte de vivre, au sens où l'entend Robert Musil dans L'homme sans qualités, des raisons sensées et construites de haute lutte pour ne pas être acculé à la logique évidente du suicide. La justesse assumée par son frère du refus de vivre attise la tout aussi juste volonté de continuer passionnément à inventer une vérité littéraire, une nouvelle lucidité. Comme si ces deux postures contradictoires se confortaient, mais dans une tension constante, la vitalité dénonciatrice de situations devenues romanesques féconde un récit révolté où naissent des questions dérangeantes qui ne se dissolvent pas à la fin de la lecture,  bien au contraire. Le livre fermé, elles commencent alors à grignoter toute certitude. 

Les premiers mots de Koala sont consacrés au dramaturge Heinrich von Kleist, grand lecteur de Kant et de Rousseau, pour qui la violence et le désir de liberté furent sûrement des questions cruciales. Le hasard aura bien fait les choses, nouant simultanément autour d’une conférence préoccupée  et d’un geste douloureux les propositions romanesques de l’auteur sur le retour récurrent du désir de suicide dans l’histoire esthétique et dans la réalité des hommes.