La Distance de fuite

Catherine Safonoff

L’expression la distance de fuite vient de l’étude des animaux. Distance ici désigne l’espace protecteur que veille à garder autour de lui l’animal dont la seule défense est la vitesse de sa course.

L’expression m’a frappée comme image poétique touchant également les rapports humains : eux aussi sont faits de distance relative, de recherche du meilleur lien possible, proche ou lointain.

Ce livre ne fait pas tant l’éloge de la fuite que du refuge qui l’oriente: les cabanes de l’enfance, un jardin, le bord d’un lac, un regard ami, une chambre à soi, la lecture.

Le titre n’est donc pas de mon invention. Il m’a paru traduire la double idée de fuite et de refuge. Si l’écriture a quelque chose d’un mouvement de fuite, en même temps elle cherche à rejoindre ce lieu d’intime hospitalité, un livre : écrite, la distance deviendra peut-être lien.

(Présentation du livre, Zoé)

Critique

par Elisabeth Jobin

Publié le 13/02/2017

Catherine Safonoff en parle comme de son «dernier livre». On y sent, c’est vrai, une forme de synthèse. La Distance de fuite, huitième roman de la Genevoise née en 1939, renoue avec plusieurs fils narratifs, et en corrige d’autres. Fidèle au parti de l’autofiction, elle revient sur certains épisodes relatés dans des livres précédents – tels que la mort du père, l’amour porté à N., ce marin grec repris de justice. Ou encore l’ex-mari Léon, et bien sûr le psychiatre, rencontré dans Le Mineur et le canari, que la narratrice rebaptise ici Z. Soit quelque 300 pages et quarante ans de personnages qui laissent comme parfum de conclusion — quoique, espiègle comme l’est Catherine Safonoff, on ne serait pas étonné que des post-scriptum viennent s’ajouter à ce beau texte.

Inscrit dans la continuité de son œuvre attachante, ce livre emprunte sa formule à l’opus précédent, primé aux Prix suisses de littérature en 2012. Les uniques jalons temporels de ce journal de bord sont ainsi les saisons qui s’écoulent: la narratrice — ou devrait-on dire l’auteure ? — vit au rythme des floraisons de son jardin, dans une parenthèse entre deux étés. Un quotidien d’une humilité tranquille, ponctué de visites, d’écriture et de lectures. Ce fragile équilibre des jours est parfois perturbé par des évènements impromptus, entraînant de surprenants mécanismes d’autodéfense. Car l’intime est sans cesse soumis aux agressions d’un extérieur qu’il s’agit de tenir à distance, quand bien même l’écriture se nourrit justement de cet ailleurs menaçant.

Rencontrer l’autre

Un ailleurs qui dénote des territoires de l’âme mal dégrossis, des recoins de soi-même un peu embarrassants, et qui ne se situe pas forcément aussi loin qu’on l’aurait pensé. C’est par exemple au parc des Bastions que survient une rencontre singulière entre la narratrice et un immigrant. S’il s’agit de l’un des passages les plus notables du roman, voire son épisode le plus troublant, c’est précisément parce que Safonoff s’y expose avec moins de réserve qu’à l’ordinaire.

L’entrevue est d’abord touchante, mais déclenche rapidement des sentiments de culpabilité difficiles à canaliser. La discussion entre la dame âgée et son vis-à-vis sans papier, logeant dans une cave infestée de vermine, tourne au vinaigre dès lors que celle-ci — par pure générosité, pense-t-elle dans un premier temps — tente d’acheter à l’homme son histoire de migration pour la coucher sur le papier. Une maladresse évidente. Elle rend la narratrice à une réalité qui dépasse le prisme habituel de son écriture.

Écrire est une île

C’est un soubresaut bienvenu dans ce roman qui, plus que les précédents peut-être, témoigne d’une tendance au repli. Comme si l’enjeu de l’auteure était de circonscrire son monde grâce à l’écriture. Bien des passages se déroulent ainsi en solitaire, dans la maison entourée du jardin, qui est l’île de Safonoff. On retrouve sa bibliothèque, ses découvertes littéraires — ce sera cette fois-ci Ramuz, dont elle lit l’œuvre complète, pour se préparer à la remise du Grand Prix Ramuz, qui a distingué son travail en 2015.

Et si l’auteure conquiert quelques nouveaux territoires, c’est malgré elle, talonnée par un sentiment de panique. Par exemple lorsqu’on lui propose de prodiguer quelques ateliers d’écriture en prison. «On écrit, pour ne pas être confronté en direct à cette personne qui n’aime pas ce que vous dites, n’aime pas ce que vous faites, n’aime pas ce que vous êtes», songera-t-elle alors à dire à ses élèves incarcérés. «Et l’écart ira croissant entre le mode oral et le mode écrit.»

Écrire au jour le jour

On le sait à présent : le matériau inépuisable de Safonoff est son quotidien, qu’elle soumet, livre après livre, à l’épreuve du récit. Immerger le vécu dans la trame narrative relève presque de l’obsession, tant l’auteure donne désormais l’impression de vouloir épuiser le réel en le saturant d’écriture. Pour mieux se l’approprier peut-être, ou encore pour mieux faire entrer son monde dans son texte, sous la protection d’une armée de mots.

Chaque page met en évidence l’intermédiaire imposé par la langue, cette façon d’aménager un décalage entre l’instant vécu et sa restitution écrite: «C’est surprenant, ce que j’ai écrit à chaud ne correspond pas à mon présent souvenir, ma mémoire n’a cessé de transformer les faits», relate ainsi la narratrice lorsqu’elle revient sur les derniers moments de son père, racontés une première fois dans Comme avant Galilée (1993).

L’écart entre deux versions des choses — que ce soit entre hier et aujourd’hui, entre l’image que l’on se fait de soi-même et la perception qu’en a l’autre — est précisément cette «distance de fuite». C’est-à-dire cet «espace protecteur que veille à garder autour de lui l’animal dont la seule défense est la vitesse de sa course», comme l’explique Safonoff sur la quatrième de couverture. On trouvera cette stratégie de retrait touchante ou irritante, c’est selon. L’ambivalence suggère dans tous les cas un jeu de la part de l’auteure, qui met en scène ses défauts avec malice.

Raconter l’œuvre

L’œuvre de Catherine Safonoff a ses constantes, dont la plus évidente est sa manière de jouer «de façon singulière avec les frontières de l’autobiographie», lit-on dans l’essai Catherine Safonoff, réinventer l’île, qui accompagne la parution de ce dernier roman. On doit ce bel ouvrage d’analyse à la journaliste littéraire Anne Pitteloud (Le Courrier), qui répond à la commande de la Fondation genevoise Pittard de l’Andelyn.

Comment discerner le fait de sa restitution textuelle, comment mettre en perspective, justement, cette «distance de fuite», qui est aussi la part d’imagination que se réserve tout écrivain par rapport à son vécu? Outillée de fins questionnements, Anne Pitteloud revient sur les thèmes communs aux huit romans, aux deux recueils de nouvelles et aux textes épars de Catherine Safonoff.

L’essai se clôt sur des commentaires de l’écrivaine, des «bribes» glanées au cours de conversations et arrangées librement par Anne Pitteloud. Cette parole recueillie, conjuguée à la générosité des citations dont est ponctuée l’analyse, rend évident le respect que la journaliste voue au travail de Catherine Safonoff. On retrouve dans cette exploration de l’œuvre le regard d’une grande lectrice qui fait honneur à l’auteure.