L’Enfant qui mesurait le monde

Metin Arditi

À Kalamaki, île grecque dévastée par la crise, trois personnages vivent l’un près de l’autre, chacun perdu au fond de sa solitude. Le petit Yannis, muré dans son silence, mesure mille choses, compare les chiffres à ceux de la veille et calcule l’ordre du monde. Maraki, sa mère, se lève aux aurores et gagne sa vie en pêchant à la palangre. Eliot, architecte retraité qui a perdu sa fille, poursuit l’étude qu’elle avait entreprise, parcourt la Grèce à la recherche du Nombre d’Or, raconte à Yannis les grands mythes de l’Antiquité, la vie des dieux, leurs passions et leurs forfaits... Un projet d’hôtel va mettre la population en émoi. Ne vaudrait-il pas mieux construire une école, sorte de phalanstère qui réunirait de brillants sujets et les préparerait à diriger le monde?
Alors que l’île s’interroge, d’autres rapports se dessinent entre ces trois personnages, grâce à l’amitié bouleversante qui s’installe entre l’enfant autiste et l’homme vieillissant.

(Quatrième de couverture, éditions Grasset)

La quête de l’équilibre

par Sylvie Kipfer

Publié le 02/11/2016

L’écrivain genevois d’origine turque, Metin Arditi, publie son onzième roman pour la rentrée littéraire, intitulé L’Enfant qui mesurait le monde. Le récit trouve ses marques dans un pays bouleversé par la crise économique qui ne cesse de sévir. Les trois personnages principaux se rencontrent à Kalamaki, petite île grecque, décrite comme étant un «coin de terre d’où l’on embrassait d’un seul regard la mer, les petites îles et au loin la côte du Péloponnèse». Bien que ce paysage semble idyllique, c’est l’isolement et la solitude qui le dominent. En effet, les protagonistes, qui se révèlent au fil des chapitres par focalisation interne, nous laissant libre accès à leurs pensées, se présentent sous un jour bien moins harmonieux.

Eliot, architecte américain mais originaire de Grèce, se voit contraint de rejoindre l’île à la mort de sa fille, Evridiki, victime d’un accident dans le théâtre antique de Kalamaki. Il décide de la laisser reposer près du théâtre qui la fascinait et de marcher sur ses traces à la quête du nombre d’or. Maraki, la mère de Yannis, cet «enfant qui mesurait le monde», semble perdue dans un abîme de solitude. Séparée de son mari, elle se trouve face à un enfant qui lui évoque une douloureuse métaphore: «une pierre dure et lisse, sur laquelle il n’y avait aucun moyen d’avoir prise». La solitude caractérise également l’enfant. En effet, mère et fils se ressemblent sous beaucoup d’aspects, comme la première phrase du livre l’annonce déjà: «On les aurait pris pour des jumeaux». On comprend bientôt que cette ressemblance ne se cantonne pas uniquement à leur apparence physique, mais aussi à leur isolement, puisque Yannis se décrit à la troisième personne, d’un point de vue extérieur: «Le garçon est seul». Le fils de Maraki souffre effectivement de troubles autistiques. L’isolement contenu dans l’enfant est le reflet de l’île entière et explique les émotions que Yannis soulève auprès de ceux qui le rencontrent. Ainsi, une journaliste se «sent chavirer» en fixant les yeux absents de Yannis. Ce trouble qu’elle ressent, symbolise-t-il la reconnaissance de sa propre solitude?

L’obsession de Yannis est de maintenir l’ordre du monde et de ne pas céder au changement qui le plonge dans de terribles crises. Pour ce faire, il dispose d’alliés indéfectibles, les nombres. Ainsi, chaque jour il mesure le monde en comptabilisant les arrivées des bateaux au port, la quantité de poissons pêchée par les différents bateaux et les clients présents sur la terrasse et à l’intérieur du café Stamboulidis. Toutes les mesures qui ne suivent pas la moyenne donnent lieu à de l’angoisse et doivent être réparées par la création de pliages. Toutefois, sur l’île de Kalamaki, maintenir l’ordre devient un défi, puisque un projet immobilier menace de bouleverser autant le paysage que les habitudes des habitants. Yannis est alors perdu, troublé face à un monde qui ne cesse de changer, qui ne suit pas l’ordre qu’il a tenté de lui donner. La détresse de l’enfant se retrouve chez les habitants de Kalamaki. Ils sont démunis face à un monde qui ne cesse d’évoluer vers de nouvelles difficultés économiques. La honte et la défaites étendent leurs griffes sur l’île et poussent ses habitants à prendre des décisions qui risqueraient de dénaturer le paysage et à céder à des impulsions de gain bien peu louables.

Si l’équilibre et l’harmonie manquent tant aux personnages du livre de Metin Arditi, ballotés dans ce monde de solitude aux parois glissantes, qui n’offrent aucune prise, un équilibre apparaîtra peu à peu entre Yannis et Eliot. Tous deux sont réunis par la passion des nombres, mais également par les récits mythologiques qu’Eliot partagera avec l’enfant, l’éveillant peu à peu à l’imaginaire. Evridiki, la fille disparue d’Eliot, fascinée par les théâtres grecs et leur structure, conduit son père à la recherche du «divin» nombre d’or, parfait dans sa proportion.

La fin du livre permet la découverte d’un double Nombre d’or dans le théâtre antique de Kalamaki, grâce à l’aide de Yannis. Cette révélation représente l’aboutissement de la quête de l’équilibre recherché par tous les personnages. Elle éveille également de vives émotions, comme les ressent Eliot: «À l’instant où il posa les yeux sur les gradins, il ressentit un émerveillement si fort, si inattendu qu’il en eut le vertige». Sensation qui sera appelée quelques lignes plus tard un  sentiment de bonheur». Eliot peut imaginer l’harmonie auprès de Maraki et Yannis. Les habitants de l’île trouvent également un équilibre dans un projet immobilier en accord avec la mythologie grecque. Dans le décor de l’île grecque, le théâtre de Kalamaki, lieu de mythologie, de mathématiques et de philosophie a éveillé une beauté indéfinissable. Cet alliage peut représenter une métaphore du parcours de l’auteur, passionné par les chiffres, la mythologie et la littérature, et engagé, entre autres, comme président de la fondation Pôle Autisme à Genève. On comprend alors que l’autisme est un sujet qui lui tient à cœur. Son livre, qui figurait dans la première sélection du Prix Goncourt, présente un équilibre d’une beauté toute littéraire. Le nombre d’or de Metin Arditi.