Clous

Agota Kristof

Après les trois romans de sa trilogie, Le Grand Cahier, La Preuve, Le Troisième mensonge, son dernier roman Hier, ses nouvelles C’est égal et son récit autobiographique L’Analphabète, nous pouvons lire aujourd’hui les poèmes d’Agota Kristof (1935-2011). Peu avant sa mort, elle les avait sortis de ses archives pour qu’ils soient édités.

Clous rassemblent les poèmes hongrois de jeunesse dont elle a intensément regretté la disparition au moment de quitter la Hongrie en 1956. Elle les a reconstitués de mémoire, en a ajouté de nouveaux, a choisi leur titre français mais ne les a pas traduits. Source d’inspiration de plusieurs proses, les poèmes sont restés inédits.

Ce livre bilingue constitue leur édition originale en hongrois et leur première traduction en français. Ils sont accompagnés de quelques poèmes écrits directement en français. On y retrouve le style tranchant d’Agota Kristof, ses thèmes, la perte, l’éloignement et la mort, mais aussi, largement déployés, la nature et l’amour.

(Présentation du livre, Zoé)

Labourer le réel

par Marina Skalova

Publié le 09/11/2016

Agota Kristof, poète hongroise exilée en Suisse en 1956, est devenue célèbre grâce à sa Trilogie des jumeaux, publiée aux éditions du Seuil, dans laquelle elle narre avec un style bref et tranchant, l’enfance de pauvreté et de cruauté à laquelle deux frères sont astreints. L’appauvrissement de la langue causé par l’exil et le choix d’écrire dans une langue étrangère, avec les limites que cela impose, sont au cœur de sa poétique.

Après avoir publié L’Analphabète, puis le récit Où es-tu, Matthias, suivi de Line, le temps, les éditions Zoé proposent une première édition bilingue des poèmes hongrois d’Agota Kristof, traduits par Maria Maïlat. Il s’agit en grande partie de poèmes de jeunesse d’Agota Kristof, écrits avant ses œuvres en prose, laissés en Hongrie lorsqu’elle a dû fuir le pays, et dont elle a amèrement regretté la disparition. Elle en connaît une grande partie par cœur, les réécrit de mémoire, depuis la Suisse, la plupart en hongrois, quelques-uns en français. Une liasse de feuillets manuscrits transmis à Marlyse Pietri, l’ancienne directrice des éditions Zoé, au printemps 2011.

Le recueil comporte une soixantaine de poèmes restitués en hongrois et dans la traduction française, ainsi que dix poèmes écrits directement en français. Dès la première lecture, un certain nombre de thèmes se font jour: la nature, l’éloignement, le départ, le deuil. Tout comme dans ses œuvres en prose, la langue est sobre, précise et épurée. La poésie d’Agota Kristof est une poésie faite de notations concrètes, dépouillée et ancrée dans la réalité.

De prime abord, la nature semble être ce par quoi le monde arrive, arrive à la poète. On ressent dans ces poèmes de jeunesse l’amour de la nature, l’élan et le poids d’une vie rythmée par le passage des saisons, les arbres, le vent. Une nature à la présence forte, souvent humanisée, personnifiée. Qu’il s’agisse de «l’herbe déjà desséchée et cassée» ou «des marguerites [qui] tombent mortes», les éléments de la nature ne sont jamais convoqués à des fins contemplatives. Ils permettent de dire le réel, le passage du temps ou la tristesse qui se déploie à travers eux:

Maintenant il neige sur mes paupières
mon corps est lourd comme le rocher

L’écriture évolue toujours du dehors vers le dedans. Les émotions sont rarement nommées. Elles sont prises en charge par des visions concrètes, en lesquelles les états d’âme se reflètent:

À la tombée de la nuit les arbres se déformaient
les pierres usées de la route se reposaient
lasses du silence et du temps
vers les montagnes des souvenirs se retournaient
les impassibles champs fermés
s’enfonçant dans le brouillard

Simples et quotidiennes, les images du monde disent les états du monde: «les nuages sont descendus jusqu’à la terre / leurs genoux pourpres ont été souillés de boue».

Les thèmes de la guerre, de la misère et de l’enfance difficile de l’auteure, que l’on connait de ses œuvres en prose, traversent également les poèmes. Le poème «Je ne mange plus» témoigne, par exemple, d’une enfance astreinte à «voler des pommes de terre dans les champs infinis de la patrie», puis du contraste avec le manque d’appétit pour la vie, maintenant qu’est survenue l’opulence. Dans les poèmes d’amour, la cruauté joue toujours un grand rôle («une fois je te ferai du mal/ce sera facile car tu es ainsi fait/tu es lâche et faible comme l’été»), une cruauté semblant inévitablement parente des sentiments, qui évoque Le Grand cahier. Le motif de l’exil est également présent dans ces poèmes datant d’avant son départ de Hongrie, où il est déjà question «des voyageurs du bâteau» hissant «leurs morts sur leurs épaules» ou de ces émigrants marchant «sur des routes droites qui ne mènent nulle part.»

En outre, les éléments liés à l’existence matérielle concrète jouent un rôle important: «la terre», «le travail», «l’argent», «le pain», «les pommes de terre». Loin d’être triviaux, ces motifs issus de la vie quotidienne, conditions de vie et d’écriture, deviennent des sujets poétiques à part entière. À mille lieues d’un lyrisme élancé vers un ciel d’idées transcendantes, Agota Kristof redonne des lettres de noblesse aux questions liées à la vie sociale. Ainsi, la pauvreté et la difficulté à trouver de l’argent sortent du silence et de la honte; le motif – à priori non-poétique – du manque d’argent obsède les textes.

Une grande partie des poèmes recèlent aussi un récit. Cette dimension narrative n’est pas sans évoquer la poésie objective du poète américain Charles Reznikoff, d´origine russe-juive. Le récit du réel mis en vers, mis en rythme créent une poésie nourrie d’observations et images condensées, où la musicalité nait des ruptures de la phrase et retours à la ligne:

Il y a trois ans je me suis perdue dans une ville où
je n’avais personne donc peu importait où je me trouvais
des publicités sautillaient se balançaient comme des singes
des trams couraient à tort et à travers sur leurs rails
j’aurais pu être parfaitement libre et heureuse alors
Si j’avais pu trouver un peu d’argent

Dans quelques poèmes, lorsque l’angoisse se fait particulièrement sentir, les images objectives se distordent au profit de visions plus subjectives: «tristesse ulcérée des soirées d’octobre» ou «ces routes hurlantes s’entrelaçant devant moi». Des images percutantes de beauté, qui confèrent une teinte presque expressionniste à l’écriture:


les villes lentement étranglent
leurs chétifs jardins le corps des paysages
les routes le déchirent


Au fil des pages, une torpeur s’installe, une mélancolie sourde. On éprouve une sensation d’étouffement, d’oppression, une lourdeur étriquée qui coïncide peut-être avec le climat de la Hongrie natale. Le poème «Escaliers, barreaux, murs», où la vie apparaît comme «un long couloir sombre», s’étirant à n’en plus finir, évoque immédiatement l’univers de Kafka.

Le désenchantement donne le ton au recueil. Les motifs du vent, de l’hiver, des saisons qui annoncent chaque année la même monotonie s’alternent avec des poèmes fortement ancrés dans la réalité sociale, portant des titres tels que «L’usine» ou «La mort de l’ouvrier». Derrière l’observation de la nature affleure une lucidité laconique, désabusée, qui traduit un sentiment d’absurdité, de non-sens:

ainsi est arrivé l’été
comme celui qui sait que c’est en vain

Ou:


les choses sans cesse s’arrêtent restent en suspens
dans les voix dans les saisons dans les amours d’automne
il n’y a pas de fin juste un commencement encore
sans espoir sans but sans direction
la vie

Les poèmes apparaissent alors comme une façon de garder une trace, peut-être aussi de s’attaquer à ce monde impassible, comme une série d’entailles gravées dans un tronc d’arbre. Se déploie ainsi une poésie de l’immanence, dont la force consiste à mettre des mots sur les choses, à nommer. Les choses restent motrices: elles obéissent à leur loi propre, contre lesquelles la poète ne peut rien. Elle ne peut que tenter de labourer ce réel, le porter vers le dehors; le dire.