Malax

Marie-Jeanne Urech

Sourire aux lèvres, un homme s’écroule sur la chaussée, mort. Dans ses poches, un billet de dix francs, une clé, un stylo, un roman de gare, un dé à coudre, mais pas d’identité. Le temps presse. Bientôt, il faudra retirer le corps du frigo pour y placer la dinde de Noël de la Brigade. L’inspecteur Jean ne négligera aucune piste pour offrir une sépulture à celui que la science nommera Pierre comme ces squelettes préhistoriques que l’on rend humain d’un simple prénom.

Une enquête urbaine, labyrinthique, hasardeuse et qui de façon improbable aboutit. Un univers noir, sombre, enté de rares couleurs chaudes, une narration froide qui rapidement gagnent notre sympathie, nous retiennent. Des personnages lointains, insolites, hésitants, affairés à des affaires absurdes et auxquels on s’attache. Quel est le secret de Marie-Jeanne Urech ?

(Quaatrième de couverture, Hélice Hélas)

Sous l’enquête la plume

par Romain Buffat

Publié le 23/11/2016

Il faudrait pouvoir lire à l’envers Malax, le nouveau roman de Marie-Jeanne Urech. Mais comme notre œil et notre grammaire ne supportent qu’une lecture linéaire de gauche à droite, on se satisfera d’une seconde lecture. Donc si vous achetez Malax, dites-vous qu’il contient pour le même prix cent-trois pages qui demandent immédiatement à être relues, une intrigue policière redoublée d’une intrigue amoureuse, le tout pris dans une aventure narrative et littéraire. C’est là sans doute que se joue véritablement le roman – je dis roman, mais l’on pourrait parler de nouvelle ou même de poème en prose tant certaines séquences sont autonomes, ne tenant que par la justesse des mots choisis et au jeu qu’ils suscitent, relançant inlassablement l’écriture, la lecture, le plaisir.

Comme il est difficile de commenter l’intrigue policière sans la révéler et aussitôt saper le plaisir de découverte des lecteurs, contentons-nous simplement d’en dessiner le squelette: Malax est le nom d’une avenue d’une ville dont l’apport en électricité est assuré par des milliers de personnes employées à pédaler au bâtiment des Forces Générales; La moitié des habitants s’appelle Pierre; les hommes portent un chapeau melon – on se croirait dans un Magritte d’ailleurs souvent cité –, les femmes un chapeau melon surmonté d’une plume; la victime qui s’effondre au milieu de l’avenue Malax est un homme, s’appelle Pierre; sa mort mystérieuse a été filmée par l’une des 167'454 caméras de surveillance de la ville. C’est d’ailleurs en rembobinant le film de ces caméras que l’inspecteur résoudra (ou se laissera résoudre par) l’enquête. L’esthétique de Malax, qui joue habilement avec les codes du roman policier ou du roman noir, est en effet celle du rembobinage, la narration adoptant le point de vue de l’inspecteur Jean qui refait le film de la victime, remonte le temps de ses derniers instants:

Pierre recule d’une rue à l’autre, d’un pas qui se fait plus lent, moins assuré, les paupières alourdies par un réveil de plus en plus proche, le corps encore chaud du sommeil. Il se met à mâcher et plus il mâche, plus les miettes dont il vient de débarrasser sa redingote se regroupent, s’agglutinent pour former un morceau de pain. Le voilà qui mord dans le pain, probablement son déjeuner. Il ne doit plus être loin de sa maison. Il recule encore, une rue, deux rues, un passage clouté, ses gestes sont à l’envers du bon sens. Un gobelet de café jaillit d’une poubelle et atterrit dans sa main, il salue une passante en se couvrant de son chapeau melon, sort ses clés de sa poche, puis s’engouffre dans un immeuble vétuste. (p.45)

L’enquête est sérieusement mise à mal par des personnages désespérément semblables, tous portent le même uniforme, les empreintes digitales ne sont d’aucun secours («Il semblerait qu’à présent l’homme s’harmonise ou s’uniformise» (p. 12); «Hélas, ces hommes sont identiques. Le camouflage est ici élevé au rang d’art national» (p. 19)). L’étrangeté de la ville rend impossible la résolution de l’enquête: le bâtiment des archives brûle, les pannes de courant sont fréquentes et empêchent les personnages d’avancer, de même qu’elles avortent certaines scènes. Les images des caméras de surveillance sont en noir et blanc comme le suggère le dessin de couverture de Frédéric Farine; enfin, les personnages et leurs relations entre eux paraissent interchangeables. Tout est fait pour que rien n’aboutisse. Le livre invite donc le lecteur à perdre ses repères et à se raccrocher à quelques éléments saillants: apparition d’une couleur, répétition d’un même mot, jeu sur les sonorités et les symboles. S’il y a pourtant un élément qui semble traverser tout le texte, c’est la plume. Celle repérée par l’inspecteur Jean sur un chapeau au milieu de la foule (il y avait donc une femme au moment du drame), mais aussi et surtout la plume de l’auteure qui mène de bout en bout le récit:

Avant cela, il [l’inspecteur Jean] avait écrit [dans son calepin] UNIFORME. Un peu plus loin, SOURIRE COUPABLE, puis il lira PLUME et ce sera le dernier mot qu’il gardera en tête, car une coupure de courant précipitera son sommeil. (p. 32)

C’est bien cette plume qui «se balade d’une rue à l’autre, tantôt noyée par la foule, tantôt proche des caméras de surveillance» (p. 33) qui permettra d’arriver au bout de l’enquête. L’inspecteur Jean n’est-il pas comme un avatar de l’auteur, «l’aventurier immobile» qui, comme le romancier, vit l’aventure par procuration, sur le dos d’un autre? Il se démêle avec les quelques signes qu’il note dans son calepin, avec quelques indices («un billet de dix francs, une clé, un stylo, un roman de gare, un dé à coudre») pour redonner une vie et un nom à ce Pierre anonyme, et ainsi mieux comprendre les raisons de sa mort subite. L’inspecteur Jean est d’ailleurs l’un des rares personnages qui ne porte pas l’uniforme, et pour régler l’affaire, il doit gratter sous les apparences, sous l’uniformité, sous le général pour trouver le singulier, déceler les rares couleurs qui colorient ce monde; en un mot, il doit composer avec le chaos qu’il a sous les yeux. De même, le lecteur de Malax, «pour son plus grand bonheur», devra composer avec cette histoire qui semble «tomb[ée] du ciel».