Permis C

Joseph Incardona

«Une fois le train expulsé du tunnel, la voix du contrôleur a grésillé dans les haut-parleurs, prononçant une autre de ces phrases qui en disait bien davantage que son sens littéral, les phrases de la petite légende personnelle et immigrée qui mettaient un terme définitif aux vacances: Wir treffen in Brig ein.»

Avec Permis C, prequel au roman Le Cul entre deux chaises (2014), Joseph Incardona revient à son personnage fétiche et alter ego, André Pastrella. Dans une alternance bien pesée d’humour et de noirceur, il y parle des bouleversements de l’enfance, de ce que chacun de nous rencontre pour la première fois. Roman initiatique, du souvenir, roman des tragédies et légendes de la vie immigrée, il est aussi une formidable mise en perspective fictionnelle des épreuves qui nous déterminent.

(Présentation du livre, BSN Press)

Critique

par Nathalie Garbely

Publié le 09/08/2016

Les coups fusent. Le sang gicle. Il y a des scènes de sexe, aussi. La langue précise sert un rythme nerveux. Les chapitres, brefs, s’enchaînent et entraînent la lecture, tandis qu’un regard incisif porté sur la société suisse met à nu ses violences. Pour son dixième opus, Joseph Incardona se sert des ingrédients du roman noir dont il maîtrise les saveurs particulières. Pourtant, dans le genre, Permis C détonne. C’est que l’auteur embarque ses lecteurs dans les bas-fonds de l’enfance. On y retrouve André Pastrella, son alter-ego, âgé de 12 ans. Celui-ci doit composer avec les règles, très souvent contradictoires, des adultes qui l’entourent. Il lui faut aussi se dégager une place parmi les gamins du quartier, qui sont loin d’être des tendres. Le roman couvre un peu plus d’une année de sa vie, du printemps 1978 à l’été 1979. C’est l’époque de l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades rouges et de la coupe du monde de football en Argentine. Cette année-là se révélera décisive pour André Pastrella: elle marquera sa sortie de l’enfance. Avec le récit de cette période charnière, Joseph Incardona signe l’émouvant roman de formation d’un «segundo». C’est aussi, de son propre aveu, son livre le plus personnel.

Les deux pages et demie du premier chapitre suffisent au romancier pour amorcer efficacement son récit et accrocher ses lecteurs. Des virgules donnent leur souffle aux phrases. Une expression ou la description d’un geste plantent le décor, nourrissant déjà l’action: une camionnette pleine de cartons, un mot en italien du père, les cailloux lancés par une bande de gosses et le regard menaçant du meneur, les larmes soudaines et les médicaments de la mère. Permis C débute par l’arrivée de la famille Pastrella à Meyrin, une cité aux portes de Genève. André reste seul quelques minutes sur le parking, obéissant à son père. Il est alors méchamment pris en grappe par une bande de cinq garçons. Rompu à l’exercice du déménagement, André comprend qu’il sera une fois encore «le Nouveau» et «le  Rital», à l’école très certainement et, assurément, au pied des HLM. Il faut dire qu’avoir une mère suissesse ne suffit pas à préserver ce fils de Sicilien de la xénophobie helvétique. Au contraire, ça fait de lui un «bâtard». Dès son arrivée dans ce nouveau quartier, André saisit donc qu’ici aussi il lui faudra batailler sec. La peur le saisit. Il n’en laisse rien paraître. Mais il ne s’y trompe pas. Les jets de pierres seront effectivement suivis de violents coups de poing, de courses-poursuites acharnées, de tabassages brutaux. Il aura même droit à un séjour à l’hosto.

Le ton de la narration ne feint pas d’être enfantin. Sans recourir à la parataxe, la langue, crue, accueille des tournures familières, des grossièretés, comme le vocabulaire des préaux. Elle intègre aussi de l’italien, les intraduisibles volées d’injures du paternel et les mots affectueux du nonno à son «figliolo» retrouvé pendant l’été. Pourtant, les envies et les contraintes d’André sont bien celles d’un gamin de douze ans, qui doit demander la permission de sortir faire du patin à roulettes, qui se prend une baffe s’il rentre trop tard d’une partie de foot et qui connaît par cœur les aventures du super-héros Daredevil. Ses propres péripéties sont racontées à la première personne. On sent dans cette voix un narrateur un peu plus âgé, capable d’analyser les mécanismes dans lesquels est pris le garçon, qui sait toutefois rendre compte de ses expériences et de ses émotions en se plaçant à hauteur d’enfant. Il est bien campé, ce personnage de p’tit gars solitaire qui doit ruser pour se construire un espace de liberté et s’affirmer. Ce héros est encore un enfant, oui, mais son corps déjà traversé de désirs glisse irrémédiablement du côté du monde des adultes. En témoignent les émotions fortes de premières expériences jouissives, révélatrices, ou de déconvenues cuisantes. L’univers du roman noir colle bien au propos, car il n’y a rien de cotonneux dans cette histoire. La ouate sert à soigner un visage tuméfié à coups de poing. Il faut dire que les gosses du quartier n’y vont pas de main morte:

Je me protégeais comme je pouvais, le visage, le bas-ventre, mais j’encaissais dans les reins, les côtes, la tête. Le caoutchouc de leurs tennis avait beau atténuer les chocs, je dégustais salement. Ma lèvre a éclaté, du sang coulait dans ma bouche et sur mon menton. Je ne sais pas combien de temps ils auraient continué si quelqu’un n’était pas intervenu.

Les parents de ce fils unique ont aussi leur lot d’ennuis et de frustrations. Le couple bat de l’aile. À l’automne, les réconciliations sur l’oreiller ne suffisent plus à éviter une séparation. Le père assure à son fils que ce n’est pas le divorce. C’est temporaire, comme son nouveau contrat de travail dans une station valaisanne. La séparation devrait être limitée dans le temps, à l’image de son permis de travail, renouvelable annuellement. Frappé de la lettre B, ce document lui réserve un sort meilleur que celui du saisonnier, mais ne donne pas accès à «la réelle intégration en terre helvétique» pour laquelle le permis C est indispensable. Ce manque de reconnaissance sociale pèse sur l’ensemble des épaules de la famille.

Mais tout n’est pas sombre dans la vie d’André Pastrella, loin de là. Il connaît des amitiés lumineuses. Il conclut d’abord une «alliance» dans les marges de la cour d’école avec Akizumi, dont la mère célibataire part travailler en talons à la tombée du jour. À l’automne, surtout, il se trouve un grand complice: Étienne. Généreux, solidaire et joueur, ce fils d’un chercheur au CERN et d’une avocate est sans doute le premier grand ami d’André. Cette année-là, celui-ci a aussi la chance d’avoir un enseignant, Guy Ermez, dont la pédagogie passe par la confiance et des parties de jeu d’échec.

L’écriture fait son apparition à cette même période. Ses premiers émois sensuels plongeront André dans un état poétique qui lui inspirera des haïkus. Par la suite, ses compositions lui vaudront une reconnaissance scolaire, alors qu’il peine le plus souvent à suivre le rythme des autres élèves.

Entre sa cinquième et sa sixième année d’école, surtout, il y a les grandes vacances au goût de soleil et de sel. La partie centrale du roman est consacrée à ces semaines siciliennes et familiales, circonscrites par un interminable voyage en voiture. Les retrouvailles sont douces et aimantes. Comme chaque année, quelques jours seront passés dans une maisonnette au bord de la mer, véritable lieu du bonheur: «Je vivais ici l’expérience d’un temps qui m’était propre. Je n’étais qu’un enfant, mais j’étais libre». Son «meilleur pote au monde», c’est Armando, son grand-père qui l’emmène chasser le poulpe et cueillir le thym. Le vieil homme philosophe avec lui sur la traversée des chemins de l’exil et, tout simplement, sur la vie: «Tu es seul, et voilà. C’est ça, être un homme, créer sa journée, inventer sa vie, et tu recommences tous les matins jusqu’à ta mort. Ne l’oublie pas, c’est la seule manière de garder tes couilles, figliolo, crois-moi».

Pour André, grandir et défendre sa peau signifiera aussi rendre certains coups, se choisir des valeurs dans les différents modèles que lui tendent les adultes et se forger son propre code de conduite. Son univers est plutôt masculin. Mais les personnages féminins ne sont pas en reste. Figures de courage, mues par leurs propres désirs, y compris sexuels, elles participent de la force de ce roman, qu’on a du mal à lâcher avant d’en avoir terminé la lecture. Oui, c’est un roman bien envoyé que nous offre là Joseph Incardona.