Rapport aux bêtes

Noëlle Revaz

«C'est venu l'heure du car postal qui a posé l'ouvrier. Par les fenêtres de la cuisine on l'a regardé venir : un ouvrier baraqué qui a rempli le chemin, le passage sous les arbres et tout le portail entier et qui est venu buter contre la porte de la cuisine : boum boum boum ! De près ça fait sursauter mais j'ai pas eu peur comme V. qui a couru dans la chambre. Alors c'est comme d'habitude, c'est donc moi qui ai dû ouvrir.»

C'est Paul qui parle, un paysan fruste et violent qui ne chérit que ses bêtes. Dans son ombre, sa femme, détestée et muette, souffre d'un mal qu'il refuse d'admettre. Lorsque l'ouvrier Georges, le temps d'une saison, s'installe chez eux à la ferme, le regard de Paul insensiblement s'humanise.

(4ème de couverture, éditions Gallimard)

Entretien

par Thomas Dayer

Publié le 20/03/2002

A 33 ans seulement, une Valaisanne, Noëlle Revaz, voit son premier roman publié chez Gallimard

Tout enjouée par la sortie encore fraîche de Rapport aux bêtes, Noëlle Revaz avoue qu'elle n'avait jamais osé imaginer une telle issue. «Après avoir terminé ce manuscrit, j'ai attendu plusieurs mois avant de l'envoyer. Ça n'a pas été une démarche facile.» Et aujourd'hui, voilà que cette jeune Valaisanne se retrouve propulsée sur le devant de la scène littéraire francophone. Entretien avec une femme épanouie.

Peut-on dire que vous avez été baignée toute petite dans un environnement propice à la lecture et à l'écriture?

Sans doute. Quand j'étais enfant, je lisais énormément. Mais le souvenir le plus précis à m'avoir marqué est celui de ma première rédaction à l'école: ça a été le coup de foudre. J'étais vraiment enthousiasmée par les mots, par l'écriture. Ensuite, j'ai beaucoup griffonné, mais je n'ai jamais terminé quoi que ce soit avant de commencer à écrire pour la radio, en 1996. A ce moment-là, j'ai eu l'occasion de vraiment m'y mettre. J'ai écrit une nouvelle par semaine pendant une année. C'est dans cette lancée que j'ai amorcé Rapport aux bêtes, en pensant que ce serait juste une longue nouvelle.

Combien de temps avez-vous pris pour écrire ce qui est devenu votre premier roman?

Je l'ai commencé début 1997 et fini dans le courant de l'an 2000. Mais je ne l'ai pas écrit en continu, j'ai parfois laissé tomber le manuscrit pendant plusieurs mois. C'était un long processus, d'autant plus que j'écris très lentement, parce que je travaille beaucoup le style.

Vous avez entièrement créé le langage que vous utilisez. Cela a-t-il été difficile?

Non, c'était plutôt naturel: je ne supportais plus d'écrire de manière classique. Je trouvais ça mort, ça me pesait. J'avais l'impression qu'il fallait que je trouve une autre vitesse, une autre vitalité. Alors, j'ai passé de l'imparfait, du passé simple au présent. J'ai changé les personnes, j'ai essayé quelque chose de plus direct. Je cherchais un certain rythme, une certaine couleur. Ça a amené les tournures du langage parlé.

On en vient à vous comparer à Ramuz. Comment réagissez-vous à cela?

D'un côté je suis un peu agacée. Je me dis: «Une Suissesse écrit, on la compare tout de suite à Ramuz!»

Mais d'un autre côté je comprends, car le thème de Rapport aux bêtes est rural. Ramuz a beaucoup écrit sur la vie dans les villages, à la campagne. Il a aussi fait des recherches sur le style. Et il y a aussi ce clin d'œil que je fais à la fin du livre. Par cela, j'accepte le rapprochement. Mais à aucun moment, en écrivant le livre, je n'ai vraiment pensé à lui.

Dans Rapport aux bêtes, Paul, le frustre paysan, nourrit plus d'affection pour ses bêtes que pour sa femme. C'est cruel comme vision des choses...

Mais je pense que ça existe souvent! Il y a tellement de gens qui ont des animaux et qui préfèrent vivre avec eux plutôt qu'avec un partenaire. C'est tellement plus facile et plus simple. Les rapports avec les animaux sont limpides, on en fait ce qu'on veut, on leur prête les pensées qu'on veut et on reçoit d'eux ce qu'on veut.

Comment vivez-vous l'après-parution de votre premier roman?

Je suis très occupée, très sollicitée. Mais je suis très contente de l'avoir publié. J'ai beaucoup hésité avant de l'envoyer, de faire ce pas important. Maintenant, je suis satisfaite parce que j'ai la sensation d'être reconnue dans mon travail. Que demander de plus?

(Thomas Dayer, Le Nouvelliste)

Revue de presse (sélection)

«"Comme Céline a inventé une langue urbaine décalée, Noëlle Revaz recrée un parler paysan. Un vrai coup de poing dans la gueule du beau langage." Le poète et romancier Guy Goffette ne craint pas de faire la comparaison, lui qui a convaincu Gallimard de prendre dans sa collection blanche Rapport aux bêtes» (Isabelle RüfLe Temps, 19.01.2002).

«Dès la première page de Rapport aux bêtes, un tilt annonce l'apparition d'un écrivain, ça ne fait pas un pli, qui se reconnaît aux mots choisis, aux rythmes, à la couleur, au modelé, à la pâte du langage» (Jean-Louis Kuffer24 Heures, 22.01.2002).

«Une histoire simple, qui vous arrive dans l'estomac par sa violence et son réalisme. Qui vous touche au coeur aussi à travers les mots assénés par Paul» (Michel ImhofTribune de Genève, 11.02.2002).

«Partiamo da un annotazione liminare. I critici romandi cantano messe da gloria: evviva evviva, un nuovo esordio delle lettere svizzere nella collana bianca di Gallimard. Ma bisognerebbe moderare gli entusiasmi: sono passati cinque anni da quando Anne-Lou Steininger, con un'opera prima straordinaria, approdava alla Grande Maison parigina. Fu una gioia di critica e di pubblico. Ma oggi questa scrittrice si vede rifiutata dalla possente Gallimard. Stupida politica del coup-d'eclat che certo e ormai radicata nelle abitudini editoriali. L'autore conta poco, anche quando dimostra uno stile nuovo, intenso, sicuro.

E Noëlle Revaz ha in effetti uno stile che colpisce in piena fronte, forse con un sospetto di volontarismo in ciò. Rapport aux Betes e presto riassunto: è il monologo interiore di un contadinaccio abbrutito, che scopre l'umanità della grossa moglie - il cui nome, programmaticamente, e VULVA - grazie all'intervento di un bracciante portoghese. Ecco che Paul impara ad amare qualcun altro che le proprie vacche. Ci troviamo all'esatto opposto di Teorema di Pasolini. Là un angelo arrivava in una famiglia borghese per risvegliarne gli istinti e Laura Betti tornava in fattoria per levitare stregonescamente. Qui un angelo arriva al podere dove regna l'ignoranza per insegnare ad amare la moglie e a guardare la TV per aprirsi al mondo. La cosa - è ovvio - risulterebbe stucchevole se non fosse per lo stile terragno. Perché il mondo del nostro protagonista brutalone suona un po' falso, tra bambini che lasciano la carne nel piatto e lavori stagionali lasciati nel vago. E suona falsa la mìmesi linguistica, che attraverso pochi accorgimenti discorsivi arriva a sostenere un linguaggio rude, ch’è solo superficialmente scioccante.

Ma una dote, questo romanzo la porta con sé: l'autrice e capace dell'estrema millimetria dell'animo umano che fa pulsare veramente di vita il suo personaggio. Mai le prende la fretta di trasformare con troppa evidenza Paul e di trasbordarlo moralisticamente verso la decenza linguistica o la civiltà. Segno questo di una grande maestria di scrittura. Nella speranza che Gallimard non abbandoni troppo presto le promesse di questa nuova scrittrice romanda.»

(Pierre Lepori, Radio Svizzera Italiana – Rete2)

«Et il y a chez Noëlle, le langage. Un deuxième cadeau de l'auteur, après celui de Gallimard. «C'est une démarche que j'avais dès 6 ans, dit-elle. Bien plus tard, quand j'ai commencé à écrire des textes pour la radio, je me trouvais trop classique. J'ai toujours eu une attention particulière pour le style. Même à l'école primaire, en Valais, je cherchais le style le plus parfait. La radio m'a aidée à développer une sorte de monologue intérieur. Pour ce livre, je voulais du rythme, j'avais envie de surprendre, d'inventer.»

Noëlle Revaz prend avec calme et philosophie cette soudaine notoriété qui est la sienne. On lui a dit que son livre était très noir. Ce qui, en somme, n'est pas tout à fait vrai, puisque Paul vivra une espèce de rédemption grâce à son ouvrier, le Portugais, et qu'il dira, à sa frustre façon, à Vulve qu'il l'aime. [...]»

(Aimé Corbaz, Le Matin, 17 février 2002)