Suis-je encore vivante?

Grisélidis Réal

La vie en prison continue. Dehors un merveilleux printemps, éblouissant, juteux, se déverse et nous n'en apercevons qu'une goutte à l'intérieur des cellules. Parfois un avion passe dans le carré de ciel et semble briser l'épine dorsale de la maison. En février 1963, Grisélidis Réal est incarcérée à la prison pour femmes de Munich où elle demeure sept longs mois. Elle y tient son journal, entre peinture d'une âme en peine et chronique de captivité. Ce document brut, découvert peu après sa mort, constitue le premier texte d'une jeune prostituée se révélant écrivain. Il ajoute un dernier épisode saisissant au récit autobiographique Le noir est une couleur.

Critique

par Francesco Biamonte

Publié le 20/03/2009

En 1962, Grisélidis Réal (1929-2005) est incarcérée pour six mois à Munich. Non pas pour s'être prostituée, bien que ce soit là sa principale source de revenus depuis deux ans, mais pour avoir trafiqué du chanvre. Elle écrit son journal de prison. Lui donne un titre, comme pour en faire déjà le premier jet d'une œuvre: «Journal d'une despérée». Abattue, elle l'est parfois. Mais c'est bien plutôt sa vitalité et l'intensité de sa vie en captivité qui frappe. Le livre est publié aujourd'hui, sous un autre titre: Suis-je encore vivante?

Ce nouvel ouvrage vient nourrir une œuvre brève et frappante, atypique, tout entière à la première personne, où la fiction n'a pas de place. Rédigé bien avant le roman autobiographique Le Noir est une couleur (1974), l'OVNI que constitue le Carnet noir (1979), les poèmes d'A feu et à sang (2003), les deux volumes de correspondance avec Jean-Luc Hennig (La Passe imaginaire, 1992, et Les Sphinx, paru posthume en 2005 – une fausse correspondance d'ailleurs, dans le sens qu'elle fut écrite dans le but d'être publiée, la lettre devenant alors une forme de journal), ce journal de prison paraît le dernier. Il annonce et éclaire pratiquement tous les livres à venir de la prostituée militante, et en un sens aussi son parcours biographique. Il rappelle parfois de manière singulière les dernières pages des Sphinx – ces lettres de 2004 et 2005 où Grisélidis, luttant avec acharnement contre la mort, cueille la pulsation du vivant dans tout ce qui se présente à elle, tout ce qu'elle voit par la fenêtre de sa chambre d'hôpital.

Ici, elle est une jeune détenue, et vibre de chaque bribe de vie ou d'humanité qui lui parvient. Seule en cellule, elle peint, réfléchit à la peinture abstraite, qu'elle admire mais ne sent pas capable de pratiquer; à la place de la mort dans ses dessins. Elle songe à ses enfants. Attend avec angoisse son procès, calcule le façon dont elle devra s'y conduire. Elle décore sa chambre peu à peu, réussit à y épingler des photos, une de Marcel Marceau. Tantôt elle espère faire une crise libératrice, tantôt elle redoute la folie. Elle écoute les éclats, les crises de ses codétenues; reconnaît le son particulier que font les livres, lorsque la gardienne en pose une pile derrière sa porte. Elle lit beaucoup: Stendhal, Flaubert, Mann, Kipling, Zweig, Rilke… Et elle écrit aussi. Non seulement ce journal, mais aussi des poèmes, certains en allemand, d'autres en français. «Je lis tous les jours les Sonnets à Orphée […]. J'étudie leur langage, leurs rythmes. J'ai plagié une image que j'ai trouvée très belle, et qui rend exactement une impression produite par la prison, mais je l'ai employée dans mon style et une construction de mots personnelle.» Au fil du texte, on voit surgir des «moments de littérature», des esquisses ou de petits tableaux, des scènes, des portraits saisissants de gardiennes ou de détenues, des visions oniriques inquiétantes, des paragraphes d'évocation lyrique. Ce derniers, souvent, s'appuient sur ce que Grisélidis appelle «le Cinéma»: lorsqu'elle monte sur une vieille valise ayant appartenu à son père, qui lui a été laissée dans sa cellule, pour apercevoir, entre les barreaux de la petite fenêtre, le ciel, les arbres, les voitures, les passants, les saisons.

Bien que la jeune femme soit seule en cellule, les rapports humains prennent une place décisive dans son journal: par les absences bien sûr (de ses enfants en particulier); mais surtout par les amitiés, les amours qui se nouent entre des prisonnières. Bien qu'elles ne se voient que le temps de la promenade, elle parviennent à faire connaissance, à échanger secrètement des poèmes, des fleurs. «J'ai moi-même tout un jardin sur ma table, un bouquet que je renouvelle soigneusement, dans une petite salière en plastique rose dont j'ai jeté le sel (en ce moment, il est composé de trois pâquerettes, deux fleurs de plantain (mes fleurs des champs préférées), deux feuilles de dent de lion et un rameau de véronique offert par Gerlinde. J'ai aussi, dans le couvercle rose clair de ma boîte à savon, de la véritable terre avec une plante grasse (le tout volé par Gerlinde) et un enfant platane qui montre encore ses feuilles de la première génération, cueilli par moi avec sa racine près des escaliers de l'église (en faisant semblant de renfiler mes souliers).»

C'est peut-être dans ces relations que se joue l'essentiel. A moins que ce ne soit dans l'écriture elle-même. A fleur de peau, innervée, comme elle le sera toujours, elle fait preuve, au plus haut degré, de l'immédiateté caractéristique de la correspondance de Grisélidis Réal. Entre colère, peur, désarroi, détermination, bonheur par instants, humour, affection, le style est la manifestation-même de son «honnêteté absolue» selon les termes du Magazine Littéraire, de sa franchise radicale – le trait le plus fondamental et distinctif de Grisélidis Réal.