Parti voir les bêtes

Anne-Sophie Subilia

Il arpente campagne, forêts et bitume; il hume, écoute, observe. Réinstallé dans le village de son enfance, il fréquente une poignée de paysans, s’occupe de Cyril, son filleul, s’éprend de Claire, bricole des meubles.

Il parle peu, parle mal. La modernité et l’urbanisation de sa contrée le rongent. Quant au chantier qui s’érige non loin, il en a peur. Mais ce molosse le subjugue aussi, le hante et l’emplit d’une étrange colère.

Dans une langue traversée d’oralité, Parti voir les bêtes parle d’un amour sans bornes pour une terre condamnée à disparaître. Ce roman fait entrer dans le regard de ceux qui éprouvent sans protection la beauté du monde.

(Présentation du roman, Editions Zoé)

Critique

par Nathalie Garbely

Publié le 29/06/2016

Parti voir les bêtes, le titre sonne comme un mot laissé sur une table de cuisine. Un billet pour dire qu’après la balade, on reviendra à la maison. Ce roman d’Anne-Sophie Subilia se déploie dans ce ton familier de l’adresse. À toi qui es revenu vivre sur les terres de ton enfance. Toi, si malhabile avec les autres, embourbé dans le silence des mots contenus. Toi qui observes la lumière et la nature changer à mesure que passent les mois et les saisons. Toi qui t’apaises au cours de longues balades à travers les champs, jusque dans la forêt. Toi dont le pas dans la campagne est, malgré tout, pris dans la marche du monde.

Cette adresse ouvre une fenêtre sur l’intimité de ce quarantenaire solitaire et bourru. La voix narratrice prend les airs d’un dialogue intérieur, sans jamais se confondre totalement avec son personnage. Derrière ce «tu», on sent une complicité ainsi que le léger recul d’une distanciation. On perçoit d’autres points de vue également. En effet, ce «tu» donne à sentir les regards qui accompagnent les habitants de petites localité: on sait ce que tu fais, on connaît tes habitudes, et on se demande ce que tu deviens quand on ne te voit plus pendant quelques jours. On s’inquiéterait presque.

L’oralité de ce texte qu’introduit ce «tu» est soutenue par d’autres procédés. La syntaxe est un peu remuée. Le lexique sent ces terres romandes, à flanc de Jura, sur lesquelles il a poussé: la voisine est une «vieille grébiche». Il est mêlé à des expressions d’un parler quotidien plus largement répandu: dans les poches on fourre des «pognes», il y a du «foutoir», une femme est «bandante».  S’il invite les lecteurs à ouvrir leurs oreilles, ce texte n’en est pas moins ‘très écrit’. En effet, pour rendre compte des perceptions de ce personnage sensible aux odeurs, aux bruits et aux formes qui l’environnent, l’auteure développe une langue soignée et précise. Le grain singulier de cette voix fait le charme de ce roman à la forme plus classique.

Le récit s’ouvre sur une longue scène d’exposition, motivée par un regard porté à travers la fenêtre au réveil. Cette première scène, témoignant d’un rituel quotidien scandé par le cri du coq, «l’épais silence» des prés et les moteurs de voiture, se passe lors d’un jour particulier: un premier janvier dans les années 2010. Suit alors une description du «lieu-dit», «La Gloye» qui tend vers l’explication. L’installation du personnage dans ce «cabanon» humide qui se chauffe par un vieux poêle à bois est pareillement exposée. Le regard est analytique. Il mesure les écarts. C’est que dans ce village, le personnage est né. Il y a donc matière à comparaisons.
Son grand-père avait là une ferme. La vente de la propriété, sous l’impulsion de son père qui rêvait d’une autre vie, conduit au déménagement de la famille en ville, une rupture traumatique pour le petit garçon qu’il était. Le jour où il voit qu’un cabanon est à louer, l’homme qu’il est devenu décide, au moment-même, de s’y installer. Ce premier janvier, cela fait déjà trois ans qu’il y a élu domicile.

Le récit s’attache donc à saisir la mutation de cette campagne:

Tu dis que c’est une contrée à deux vitesses, faite pour des cœurs différents. […] D’un côté, il y a ce que tu refuses de comprendre: pourquoi les gens ne se promènent plus à pied, pourquoi ils veulent tous une maison, pourquoi ensuite on les voit plus de la journée et que la maison reste close jusqu’à ce qu’ils rentrent à tout allure y dormir[…]. Et d’un autre, il y a ce que tu aimes. Ta contrée sent fort. La bête, la paille, la châtaigne. Ça sent la transhumance, le foin qui roule dans l’écurie. Ça travaille avec les saisons. Sur l’heure du midi, la fourche reste piquée dedans longtemps. Ça t’embrume comme un trésor.

L’homme se confronte en particulier à l’impossibilité de «revenir» à la terre. Cet écueil tient moins à l’idéalisation qui enrobe tout souvenir d’enfance qu’à la globalisation qui transforme inéluctablement la planète, jusqu’à cette «contrée». On voit désormais des anglophones s’installer au village et des touristes passer. Mais surtout, un immense chantier est sur le point de débuter: un édifice cubique accueillera une entreprise à côté de trente nouvelles maisons mitoyennes. Ces mutations provoquent une telle colère chez le protagoniste qu’il en tombera littéralement malade. La révolte qui l’agite semble le dépasser.
La vie des paysans n’est toutefois pas idéalisée: le travail avec les bêtes n’accorde aucun répit. Pour s’occuper de ses vaches, Vladek a engagé deux ouvriers agricoles venus d’Albanie. Ainsi, depuis près d’une décennie, il embauche Adem, qui ne retourne que tous les deux ans au pays voir sa famille, qui travaille sept jours sur sept, ne parlant à presque personne du village. Néanmoins, plutôt que de relever le caractère abusif de la situation, le personnage principal du roman éprouve une forme d’admiration:

Vous vous serrez la main. Il te dit bonne fortune, se touche la poitrine, à gauche. Tu ne sais pas ce que tu lui souhaite en retour, car il semble paisible, mystérieusement comblé.

Avec ces transformations de la campagne, le roman d’Anne-Sophie Subilia traite un sujet plus intime, celui de la transmission familiale, une question qui occupe vivement son personnage. Lui-même choisit de se placer à la suite de son grand-père. Il enseigne à son tour les gestes et les valeurs reçues à son neveu Cyril, qu’il considère comme son propre fils. Il veille notamment à ce que le garçon devienne un homme, à savoir quelqu’un qui n’a pas peur des mauvaises odeurs corporelles, qui sait se servir d’un canif, qui pisse dans la neige. De son propre père, il a hérité malgré lui d’une «colère inflammable et maladive». La relation amoureuse qu’il construit peu à peu avec Claire, la coiffeuse du village, l’obligera à affronter une réalité qui le peine plus qu’il ne voudrait: tout porte à croire qu’il est stérile.

Parti voir les bêtes traite ainsi d’une représentation campagnarde de la masculinité. Là encore, le regard du personnage principal est ancré dans de vieux schémas que le roman, lui, reconfigure par petites touches. Par exemple, Claire est, d’une part, vue par son compagnon comme une «fée» du logis, capable de dresser une table de repas «en trois tours de robe», et comme une douce garde-malade. D’autre part, elle apparaît comme une femme indépendante, lumineuse, libre et à l’aise dans son corps.

Le contact d’autres hommes se révélera aussi important que sa relation amoureuse pour l’évolution du personnage. Il s’ouvrira à l’amitié: il se rapprochera de Freddy, le conducteur du train dont la ligne est menacée par souci de rentabilité financière, de Tristan, le vieux paysan qui l’a invité à partager un atelier où il travaillera le bois comme le faisait son grand-père, de Paul aussi, un Canadien au mode de vie particulièrement écologique. Ainsi, ce grand solitaire, qui a toujours préféré la compagnie des bêtes, s’aménagera petit à petit sa place au village. Il s’inscrira, à sa façon, dans une continuité familiale à défaut de pouvoir opérer le «retour» à la terre qu’il fantasmait.

Ce roman laisse finalement entrevoir une résolution apaisée à ce schéma narratif aux étapes bien marquées. Il se laisse heureusement aussi aller aux plaisirs des déambulations hasardeuses, à ces balades à travers champs, qui «réchauffe[nt] les mollets, les hanches, puis l’échine», qui «désagrège[nt] [l]es pensées tristes». Le récit emboîte régulièrement le pas à son personnage pour de longues marches dans la nature qui sont l’occasion de dérouler les saisons, des neiges hivernales à la canicule estivale. Les explications cèdent alors la place aux observations et aux sensations.

L’herbe et les taupières te font lever les genoux. Ta charpente se dérouille parmi les touffes de graminées et le chant circulaire des premiers grillons. Tu progresses sans empressement dans ces pâturages qu’une semaine d’averses et de soleil a suffi à métamorphoser en des parcelles copieuses où se coucheront les bêtes. Il y a des traînes de boutons d’or, du trèfle, de la dent-de-lion, un foisonnement a priori anarchique de feuilles, de brins, de veinules et de fleurs aux noms savants, qui existent et reviennent année après année.
Ce sont les pages les plus délicieuses du livre. Elles communiquent le plaisir de reconnaître chaque pousse. Elles donnent aussi envie de suivre les prochains pas de l’auteure qui signe ici livre original et savoureux.