Orpheline

Claire Genoux

Quel monde se découvre dans l’infini d’une mère, quel vertige résonne dans son temps déchiré… C’est avril quand elle s’en va, et la voix des poèmes de Claire Genoux épelle le nom de l’absente, le prononce dans l’affection de ses jours, aux heures de la maison, aux pas de l’après-midi et du jardin, elle le dit dans l’aura des choses qui parlent d’elle, cette voix plus tard dans l’air de la nuit.

Raconte encore
qui j’ai été
l’histoire du prénom
les premières phrases
les chutes dans les fleurs
et l’anniversaire des huit ans
dis encore
comme une terre douce
le vieux cœur du vent dans les sapins d’enfance
et pourquoi la mort

Quel dialogue ici se poursuit, dans l’intense cheminement de ces pages, où les mots serrent de mémoire l’être perdu, donnent un visage à son temps et vers plus loin : une parole tracée dans le don des jours.

(Présentation du livre par Jean-Dominique Humbert, Bernard Campiche)

Critique

par Françoise Delorme

Publié le 06/06/2016

Dans Quelque chose noir, autre livre de deuil, Jacques Roubaud écrit: «maintenant sans ressemblance» pour qualifier l'état d'Alix Cléo Roubaud morte. Les mots de Claire Genoux, dans Orpheline, résonnent de même manière, car chaque tentative poétique de cet ordre se mesure à la difficulté de dire la mort:

un soir d'avril où il fait clair
c'est comparable à rien
la destruction du corps de la mère

Le livre est composé de neuf chapitres. Huit chapitres essaient de dire l'annonce de l'inéluctable, la destruction progressive et la mort d'un être aimé. Mais il s'agit de la mère, et la mort en est plus incroyable encore, à cause du phénomène merveilleux de la naissance qu'elle contredit absolument. Et dans un dernier chapitre, «Écriture(s)», l'écrivain, après avoir touché le fond et parce qu'ainsi elle touche terre, tente de rassembler à nouveau des forces pour vivre, pour célébrer à nouveau – mais comment? – l'enchantement de vivre.

Les poèmes, en vers libres, sont d'une simplicité déconcertante. Chacun d'entre eux essaie d'être au plus près d'une sidérante expérience. Parce que celle-ci est malaisée, voire considérée comme impossible à formuler, Claire Genoux prend le parti d'une langue littérale, sans presque aucune image qui figurerait déjà une marge de manœuvre pour la pensée, pour la conscience, car aucune analogie ne rendrait finalement vraiment compte de la violence totale de la mort. Les mots, tous les mots se désagrègent, au bord de l'insignifiant, le mot maman plus encore. Il «est devenu blanc dans la bouche / a coulé derrière / vers les poumons».

Pourtant, le monde extérieur existe toujours. Il revient même dans la mémoire sous la forme de souvenirs lumineux et aériens, qu'il s'agisse d'un «jardin ébouriffé d'abeilles» ou du désir indélogeable d'enfance qui traverse au printemps un corps si fatigué de lutter:

Elle redemande l'enfance
sa part du jardin
elle veut tout à la fois

Le printemps, tout ce qui revient et régénère, ne peut lutter contre ce qui s'ouvre, même bleu, léger et frais, contaminé par l'invraisemblable disparition:

Me trouver là
dans l'image première
encore debout contre les planches
et serrer le vide
le bleu des ciels nus
à la toute fin d'avril

Les poèmes convoquent une sorte d'objectivité, sans fard, et c'est ainsi qu'ils émeuvent. Une première lecture  pourra donner l'impression que le sujet est traité, de ce fait, avec facilité. Mais il n'en est rien. La force de tels textes vient justement d'un parti-pris de sobriété qui fait la part belle à des sensations brutes et aux gestes effrayés d'une solitude concrète et lasse. Cette succession de moments ordinaires et de pensées communes finissent cependant par former un grand cri, le cri de la morte, même muet, le cri de celle qui reste vivante, le cri sans fin qui nous accompagne et qu'on entend plus fort quand on passe trop près et que «le spectacle de la mort de la mère» est devenu ce qui est à vivre. Des poèmes écrits contre l'illusion lui arrachent la part de vérité obscure, comme invraisemblable pourtant, de notre condition d'êtres vivants, de notre fragilité si attachée au désir de se survivre à travers tous les mots simples jusqu'au bout partagés, jusqu'au bout prononcés et écoutés:

Quand elle se réveille
elle demande qu'on ouvre la porte
elle dit
[...]
que la maison sera vendue
les meubles débarrassés
elle cherche à dire quoi encore
[...]
c'est un bruit qu'elle entend
le bruit de la mer ou d'autre chose
ou seulement le claquement du sang
qu'elle dit

Mots prononcés par un corps, écoutés par un corps. Vivant. Agonisant. Et mort, dès lors muet. Corps, le dernier mot du livre. Souvent revenu sous la plume, ressassé, exigeant, il semble ne plus vouloir dire que mort et tout engloutir avec lui:

Elle dit qu'elle n'y arrive pas
que c'est en elle
pour toujours
qu'écrire autre chose que la mort
lui est impossible

Dans le dernier chapitre, qui semblera peut-être un peu inutile, l'amour se propose pour lutter contre la toute-puissance de la mort. Les mots parviennent mal à emporter l'adhésion du lecteur pas plus qu'ils n'auront convaincu la poète. La vie et l'amour, ainsi opposés à la mort, ne font pas le poids. Il est curieux d'avoir imaginé (mais qui ne l'a pas rêvé?) que l'amour pourrait se démêler du reste de la vie, donc de la mort. Mais Claire Genoux fait front et conclut cette forte élégie qu'on lit les yeux écarquillés, par deux vers affirmés: «elle dit qu'écrire / c'est à cause du corps». L'emploi étonnant du pronom «elle» tout au long de ces pages, qui renvoie à la mère comme à la fille, ébranle la pensée: qui est l'orpheline? Les deux, peut-être, la mère et la fille: la vie en chacun d'entre nous, naît, meurt et pleure et nous rapproche les uns les autres. Au centre du livre, un chapitre de petites proses en italiques, plus lyrique, intitulé «J'irai t'aimer sous la terre», conforte cette confusion devenue presque désirable.

Mais la poète comme le lecteur, se soumettent à la nécessité de parler, d'écouter les mots et les corps qui les disent:

les mots sont quelque part
pendus à la bouche comme une eau
à attendre qu'une main vienne tirer

La tonalité des prochains livres sera différente. Si, comme l'affirme encore Jacques Roubaud, «quand ta mort sera finie. je serai mort.», la mort, particulièrement celle des proches, nous constitue vivants dans l'aujourd'hui. Écrire va sûrement continuer. Les mots, lestés d'une douleur nouvelle, vont s'assembler autrement. Mais ils respireront, puisque, comme l'écrit James Sacré dans un autre livre de deuil Une petite fille silencieuse: «le monde est-t-il vraiment comme un poème / une machine à respirer, mais silencieuse et pour mourir encore?»