Testament du Haut-Rhône suivi de Les Maquereaux des cimes blanches

Maurice Chappaz

Dans le Testament du Haut-Rhône, Chappaz déroule une prose poétique aux images vibrantes et mélancoliques, abordant sa vie, son rapport à la nature et la beauté du paysage valaisan, pressentant les bouleversements tragiques qui menacent les vallées.

Les Maquereaux des cimes blanches (1976) est une collection de trente textes poétiques et satiriques dans lesquels Chappaz plaide pour la nature et dénonce ceux qui sont prêts à sacrifier la montagne sur l’autel du profit. Il s’attaque à la vaste maffia valaisanne qui, à la fin du xxe siècle, a entrepris de brader les Alpes aux entrepreneurs.

Grâce à ces textes, le poète valaisan a fait prendre conscience aux Valaisans que les Alpes sont plus qu’une simple ressource économique à surexploiter, et doivent être protégées et respectées.

(Présentation du livre, Zoé)

Quand la poésie et l’écologie font scandale

par Marion Rosselet

Publié le 13/10/2016

Imaginez «Vive Chappaz» écrit en lettres immenses sur la paroi rocheuse surplombant l'Abbaye et le Collège de Saint-Maurice en Valais. Quelle force mystérieuse peut mener des lycéens à braver le danger du vide, pinceau et pot de peinture en main, pour inscrire sur la pierre le nom d'un poète?  Nous étions en 1976, Maurice Chappaz venait de publier Les Maquereaux des cimes blanches, pamphlet poétique dirigé contre les bétonneurs du Valais et leurs acolytes politiciens ou journalistes. Même avant la parution du texte, les réactions se font lourdes et injurieuses: «Le Valais a sa gangrène et son cancer, c'est Maurice Chappaz» lit-on dans le Nouvelliste sous la plume d'Anne Troillet-Boven, journaliste et elle-même auteure. Les soutiens pleuvent, les attaques continuent, et les lycéens escaladent la roche.

C'est que la littérature, et le texte poétique lui-même, catalyse, cristallise et oriente des forces sociales: l'Affaire Chappaz, qui a duré cinq mois, entre février et juin 1976, en est un singulier exemple. La récente réédition de ce petit brûlot chez Zoé, accompagné tout à fait à propos du Testament du Haut-Rhône (1953), ample chant à la gloire d'un Valais qui se meurt, est l'occasion de revenir sur ce scandale qui a fait couler de l'encre jusqu'en Suisse alémanique, et mené à la démission de Maurice Chappaz et Corinna Bille de la Société des écrivains valaisans.

Dans les années 1960-1970, le boom immobilier en Valais explose et, parallèlement, le mouvement écologiste grandit et s’organise. Le projet de construction d'un altiport à Verbier est largement controversé, le scandale de la pollution au fluor par les usines Alusuisse éclate. Toute la société est scindée par les forts antagonismes idéologiques des Années de plomb, plusieurs plumes du Nouvelliste appartiennent à l'extrême droite, en première place desquelles celle de Suzanne Labin, membre de La Ligue Anticommuniste Mondiale, qui considère le texte de Chappaz comme le fruit d'un complot. Chez les écrivains, cette polarisation prend la forme d’une écriture souvent engagée. Pour plusieurs, elle se fait l'expression d'une révolte contre l'ordre établi, nourrie entre autres par les plumes critiques de Frisch, Dürrenmatt, Loetscher. La publication du texte poétique catalyse ces différentes forces sociales qui s’entrechoquent et provoquent un scandale, le scandale agit à son tour comme révélateur de forces, anciennes et nouvelles.

Dans Les Maquereaux, le poète assiste en témoin du cœur à la marchandisation des montagnes et des lacs bleus: comme dans le Testament du Haut-Rhône, il chante son pays, il est le porte-parole d'un monde en voie de disparition. Seulement, ici, le témoignage se fait accusateur; «[…] partant du désert, lentement, lentement, les poètes remontent les assassins» et ils pointent du doigt tout à la fois les promoteurs, les politiciens et les journalistes du Nouvelliste:

Il y a l'internationale des salauds.
Les politiciens, tous ignobles.
La Feuille d'Avis des mensonges, dans toutes les langues.
Car tout le bien doit être vendu.

Ces voleurs font fi de la justice et prostituent le pays:

— Nous n'avons ni tué ni volé.
Rires dans la salle.
Ils n'ont jamais valsé avec les deniers de l'Etat.

Pas volé de lacs bleus? ni écrabouillé les vergers? Pas rasé de forêts non plus? Et les âmes n'ont pas été corrompues à Porno-Sapin?

Tandis que le poète de la fiction, mis au ban, nourrit des désirs de vengeance:

Ah ! si mon encre pouvait faire couler le sang!
C'est cela être poète.
Prends ton fusil, Grégoire.
Et tire sur les faisans.

S’en suit un scandale d’amplitude: le Nouvelliste critique sérieusement Chappaz, associe son assaut contre le Valais à la fronde de Ziegler contre le pays tout entier (Une Suisse au-dessus de tout soupçon vient de paraître): «J’ai toujours éprouvé une sainte horreur pour les gens qui crachent dans la soupe. Depuis quelques temps, nous sommes comblés en la matière. Tour à tour Chappaz, puis Ziegler, ont démoli dans leur livre un le Valais, l’autre la Suisse.», clame un éditorial du journal conservateur Valais demain, repris dans les colonnes du Nouvelliste.

Le journal vaudois La Tribune-Le Matin prend la défense du poète, et la polémique tourne à la controverse entre appartenances cantonales, puis entre journaux qui s’accusent mutuellement de parti-pris et de non-professionnalisme. Le couple Chappaz-Bille subit des attaques personnelles importantes. Ne s’estimant pas soutenu, il démissionne de la Société des écrivains valaisans, suivi de près par Anne Troillet-Boven qui ne tolère pas la publication par la même société d’un communiqué déplorant «que la critique dérive de l’œuvre à l’homme et sur un ton qu’aucun écrivain ne saurait accepter». La Société suisse des écrivains, réunie à Coire, témoigne publiquement de son appui à Chappaz, et des articles de soutien pleuvent en Suisse alémanique où on parle de «réaction hystérique» et de «chasse aux sorcières».

Peu à peu, la polémique se calme, le texte est repris sous la forme d’une pièce au Théâtre de Vidy, et c’est d’ailleurs la seule allusion à l’affaire que l’on retrouve dans la correspondance entre Maurice Chappaz et Corinna Bille, Jours fastes. Correspondance 1942-1979, publiée en 2016 chez Zoé. Il aura connu un réel succès de librairie, réédité plusieurs fois chez Bertil Galland, dans la collection «Jaune soufre», avec le bandeau accrocheur «Les saccageurs du Valais. Nouvelle édition avec extraits de presse. Un petit livre, une cause célèbre, un spectacle.»

Avec justesse, la préface de Pierre Starobinski dans la récente réédition du pamphlet poétique, signale que le «grand coup de gueule» de Chappaz est toujours d’actualité, en témoignent les ardents débats autour de la votation et, désormais de l’application, de la Lex Weber visant à limiter le nombre de résidences secondaires dans les communes. L’écho du cri lyrique de Chappaz rebondit encore sur les parois des montagnes.