Critique

par Elisabeth Jobin

Publié le 11/05/2011

« En parlant aux morts, on se donne une liberté que la réalité des vivants nous refuse, on laisse derrière soi les convenances du moment », observe Jérôme Meizoz. Et l’auteur d’imaginer un pont de mots qui relierait les vivants aux morts, instaurant un espace où la « parole [pourrait] circuler », un espace de création que n’entraverait ni présent ni réalité. Où les mots s’échangent, ravivent des images. C’est dans ce terrain-là, cet intervalle, que s’inscrivent les Lettres au pendu, dix courts messages de Meizoz à Adrien Pasquali, « écrivain italien de langue française », qui s’est donné la mort en mars 1999. Des extraits de ces lettres composées entre le 1er septembre et le 17 décembre 2008 ont été publiés par le Courrier et le Culturactif en 2009. Elles sont aujourd'hui rassemblées par les Editions Monographic en ouverture du nouveau recueil de l’auteur valaisan, par ailleurs enseignant à la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne. Suivent quatre carnets, Ecrits de la boîte noire, qui conservent le ton personnel adopté dans les lettres, mais se veulent un commentaire du travail d’écriture de Meizoz. Les dix missives adressées à Pasquali se détachent ainsi du lot, par leur perspicacité et leur délicatesse. Elles s’immiscent entre deux écrivains qui ont tous deux grandi en Valais, entre l’auteur et le souvenir de son destinataire, dont l’absence est successivement accentuée ou atténuée par l’évocation répétée de sa disparition.
Parallèlement à cette publication, les Editions Zoé sortent un livre d’essais réunis par Sylviane Dupuis sur l’œuvre d’Adrien Pasquali : Adrien Pasquali, Chercher sa voix entre les langues. Y est commenté le rapport que cet auteur plurilingue entretenait avec les langues, autant dans son travail d’écrivain, de chercheur que dans celui de traducteur. Neuf textes de spécialistes de la littérature romande, dont Daniel Maggetti et la traductrice Mathilde Vischer, ainsi que trois lettres d’Adrien Pasquali à son éditrice, Marlyse Pietri, sont rassemblés. Ce livre encourage la critique académique à appréhender l’œuvre de Pasquali, encore peu commentée. Le ton analytique adopté dans ces essais se détache clairement de l’approche réflexive choisie par Meizoz dans ses lettres. Cependant, si le langage se fait plus savant, ce qu’on y apprend renvoie aux mêmes images. Pasquali, fils d’immigrés italiens, forcé à négocier son identité et son rapport aux langues, « tire parti de la faille et du déracinement », c’est-à-dire du décalage culturel entre l’Italie et le Valais, explique Muriel Zeender, dans le premier essai du recueil. L’auteur se crée ainsi « une demeure » dans l’intrication des langues, un lieu à lui seul, où terminer son exil. Il « puise dans les langues », que ce soit le français, l’italien, qu’il conjugue à l’envi dans l’Eloge du migrant ; « il élabore sa propre langue » afin de définir son identité. C’est encore une fois dans l’espace imaginé par l’écrivain, auquel Meizoz fait allusion dans ses lettres, que l’auteur se voit libéré des contraintes de la réalité: un lieu duquel le présent est exclu.
Si le terrain des essais est celui de l’interprétation, celui des Lettres au pendu est celui de la confidence. Elles sont éminemment personnelles : elles s’inscrivent dans la continuité de l’échange épistolaire qu’avaient entamé Meizoz et Pasquali dans les années 1990, alors que le premier, jeune encore, s’essayait à l’écriture. Un « compagnonnage », raconte Meizoz, qui encourageait le plus âgé et expérimenté à conseiller son « cadet », ou « novice ». Si on ne sait pas le détail de cet échange, il est clair que sa fin fut brusque. Meizoz est sidéré, secoué par la lecture du dernier livre de Pasquali, Pain de silence, que le suicide de son auteur transforme en testament. Un épilogue, donc, s’impose. Meizoz sent la nécessité d’invoquer celui qui a laissé trop de silence dans son sillage. Par le truchement de sa propre expérience d’auteur, et en rebondissant sur des citations d’écrivains et penseurs (Neruda, Pascal ou encore Alain Bagnoud), il meuble l’absence, parle de la place de l’artiste en Suisse, récolte les bris de leurs points communs, leurs terres d’enfance, leurs origines ouvrières, desquelles ils ont dérivé tous deux par la force des livres. Il évoque d’autres similitudes, la vie de chercheur, le parcours académique qui s’imbrique dans leur vie créative, sous-tendant leur quotidien. Il raconte à Pasquali l’évolution du monde après sa mort. Avant de faire remarquer à son aîné que son geste ultime a transformé son image à jamais : « [l]es mots agissent une fois hors de nous, sur les autres, mais aussi se retournent contre leur usager qu’ils défient de leur étrangeté ». Une manière de relever que la critique, comme le démontre l’ouvrage paru chez Zoé, ne peut que difficilement percevoir l’œuvre de Pasquali autrement que par le prisme de sa mort. Et, si « dans ce métier de plume, un suicide peut être considéré comme un accident de travail », une telle fin ajoute à l’œuvre une dimension qu’il est maintenant impossible d’en détacher.

Si les Lettres au pendu sont fortes d’évocation, interpellant autant le lecteur qu’elles évoquent le souvenir de Pasquali, la suite du recueil se vit comme un calme après la tempête : c’est l’esprit encore secoué par l’orage qu’on lit les Ecrits de la boîte noire, quatre carnets présentant tour à tour réflexions autobiographiques, pensées à propos de l’atelier d’écriture de Meizoz et de ses lectures, commentaires qui disent la genèse de son travail d’auteur. On comprend à leur lecture le choix de la prose courte telle que Meizoz la pratique dans Terrain vague, la puissance incisive des textes ramassés, une forme que la dernière section illustre élégamment en trois brèves nouvelles. Elaborées sur des sentiments de désir ou d’ambition, celles-ci, par l’intermédiaire de personnages ou d’un narrateur omniscient, explicitent les idées de l’auteur avec plus de légèreté, voire de justesse, que ne le font les textes précédents. Une mise en page aérée et les illustrations aux formes rondes et fluides d’André Cretaz peaufinent le message du recueil, accentuant l’invitation à la rétrospection faite au lecteur. Ce qu'aura fait l'auteur au fil des pages, tandis que, transparent, il se dévoile dans un ouvrage qui se lit comme argumentaire de ses choix d’écriture.