Les Heures bleues

François Beuchat

«J’ai mal au ventre de toute ma vie perdue, j’essaie de m’endormir, sans succès, dans la nuit, je revois une maison blanche entourée d’un jardin, tout y était si tranquille, on pouvait y vivre dans le présent docile et à l’ombre douce de quelques souvenirs émus. Chaque chose pouvait y garder longtemps sa place, chaque meuble, chaque chaise, chaque sapin du jardin, et chaque noisetier aussi. J’ai dans le ventre toute cette douleur, toute cette fragile grâce infinie.»

(François Beuchat, Les Heures bleues, éditions d'autre part, 2015)

Critique

par Françoise Delorme

Publié le 26/07/2016

À la fin de L'Inadapté, premier tome des Fragments du roman d'une vie, composé de courts extraits de quelques 3550 pages rassemblés en un petit livre paru en 2005, le dernier texte s'intitule «Nul doute que l'écriture se transforme en destin». La tâche que s'impose alors François Beuchat – ou qui s'impose à lui – depuis des années porte aujourd'hui à 19000 le nombre imposant de pages où il aura noté observations, sentiments, idées, petites narrations ou comme de brefs poèmes en prose avec cette musique légère, tenace et pénétrante dont il a le secret. Le dernier texte du tome II, lui, a pour titre, «Sauf cette longue lumière bleue» et semble vouloir introduire ce nouveau livre, mince mais impressionnant, Les Heures bleues:

Tout est calme et gelé. Sauf cette longue lumière bleue qui brûle dans une âme, souvenir d'une vertu qui cherchait quelque chose.

Plus qu'auparavant, François Beuchat y interroge l'acte d'écrire, ses raisons d'être, le fait qu'il s'effectue «non sans artifices ni folie», surtout «avec les morts», cheminement doux et austère «d'un moine vivant sans règles communes». Écrire s'affirme à ses yeux comme une manière de rendre à la littérature ce qu'elle lui donne, ce qu'elle lui a donné, et comme la recherche d'un étonnement sans fin qu'il cherche à faire partager.

Les fragments rassemblés ici sont comme la part émergée d'immenses icebergs ou, plus encore, comme les fragments que l'on retrouverait d'un manuscrit disparu, à la différence, essentielle, que ces bribes ont été choisies et organisées par l'auteur. Et, finalement, rien ne manque, le lecteur n'a pas à réinventer des chaînons manquants. Plutôt, ces petites pièces semblent reposer sur un grand lac, beaux nénuphars dont la clarté provient de cette grande masse de mots, sombre, pour toujours inconnue. Chacune est introduite par un titre en général extrait du texte. Seul sur la page de gauche, il brille comme un vers de poème et résonne avec le suivant et le précédent, toujours surprenant, déjà propre à susciter la rêverie: «ils attendent, debout, comme des oiseaux sur une patte» ou «la maison blanche» ou bien encore «oui, ce fut cela».

Une grande place est laissée à la mémoire, mais aussi et dans le même mouvement à des notations fugitives d'instants lumineux, comme évanescents. Jeux entre oubli et souvenir, entre affirmation et doute, entre suggestions et traits plus affirmés, tous ces brefs «clins d'œil», à chaque fois, enroulent toutes les images apparues en une ligne continue, qui ne connaît pas de transitions, y répugne même, puisqu'écrire permet de figurer la vie comme «une longue route bordée de beaux arbres». Et de la vivre ainsi peut-être? Chaque texte, comme un arbre, se suffit à lui-même, et il semble aussi faire partie d'un mouvement perpétuel plus vaste que lui, une chanson qui ne s'arrêterait jamais.

Belles passantes désirées seulement entrevues, paysages étranges, portraits de personnes rencontrées, aimées ou non, remarques sur le temps qui glisse, qui tourne surtout, réflexions sur d'autres livres, remarques humoristiques et morales qui pourraient faire penser à Robert Walser, en moins ironique mais tout aussi mélancolique, chaque texte recommence le précédent, mais autrement. C'est bien de mélancolie qu'il s'agit, malgré ou à cause d'un acquiescement à la mort, à l'effacement, à la sombre disparition de la vie, de chaque vie, même de celui qui écrit:

La nuit, en ombres chinoises souvent, s'écoule ma vie.

Chaque texte – qu'il s'agisse de la sienne ou de celle des autres par empathie – tout en retenue, toute en pointillés, rapproche jusqu'à les faire presque se toucher, se fondre l'une dans l'autre «toute cette douleur» et «toute cette fragile grâce infinie». La musique résolument singulière de la prose de François Beuchat peut faire penser au vers impair de Paul Verlaine, mais pourquoi? À la fois précise et floue, drôle et triste, elle acquiert la plus grande simplicité, qui donne à sentir la toute aussi grande liberté de l'écrivain. En effet, peu à peu, l'émotion du lecteur se libère d'un joug factice, les mots nous effleurent à peine, se souviennent avec obstination, essayent de ne rien perdre d'un rêve toujours renaissant, de la fraîcheur des pensées qui traversent l'auteur. Un tel voyage se fait dans le compagnonnage d'autres écrivains parfois évoqués (Marcel Proust, Jean Cuttat...), mais au fond toujours présents, comme des frères:

j'allais tantôt le long des rues, tantôt dans les champs, écoutant ma petite musique et la comparant aux autres musiques du monde. C'était cela, cette liberté.

Mais pas seulement des écrivains, des poètes: les  arbres sont convoqués, les chevaux, des parents disparus, des amours, des enfants au pied léger, de vives fillettes, de jolies dames désirées puis abandonnées pour écrire, seul devoir, «qui était né dans la jeunesse, à l'aube des dix-huit ans, et qu'on avait presque oublié». Écrire pour ne rien perdre, pour ne pas tout à fait tout perdre:

C'est l'histoire proustienne du temps perdu, qui, au fond, fut loin d'être perdu. Ce temps perdu, c'était de l'or en barre, oui! Toute la matière de ce qui sera, toute le matière à analyser et à transfigurer.

«Transfigurer» est un mot important. Inventer des mondes de mots éclaire le monde vécu, plus lourd, exposé à toutes sortes de dangers. Écrire lui donne figure, le donne à aimer. Tel un alchimiste, François Beuchat transforme la vie en un roman inconnu dont nous n'apercevons que quelques parcelles claires qui brillent comme la maison blanche qu'évoquent discrètement quelques lignes:

je revois une maison blanche entourée d'un jardin, tout y était si tranquille, on pouvait vivre dans le présent docile et à l'ombre douce de quelques souvenirs émus.

  Une sorte de tendresse à la fois délicate et puissante, un peu triste, pour notre fragile humanité se dégage de ce livre. Le lecteur se laisse entraîner dans une nostalgie, qui, curieusement, ravive avec force la couleur de toutes choses, objets, personnes et sentiments.