La Fille au balcon

Anne-Lise Thurler

Après la mort de sa mère, la narratrice se souvient. De son enfance et de son adolescence massacrées par vingt ans de silence, de mépris et de coups. De la réconciliation lente, patiemment tissée au cours des dernières années de maladie. Ave humour, avec tendresse, elle remonte le fil de la vie malheureuse de sa mère, cette femme-enfant qui n'a pas su l'aimer. Elle veut comprendre, en suivant le lien ténu qui n'a jamais cessé d'exister, malgré la haine entre elles. Dans ce récit lucide, l'auteur fait revivre les années 30 de la bourgeoisie affairiste lausannoise et les années 60 des praticiens catholiques de Fribourg.

Entretien avec Anne-Lise Thurler

par Anne Pitteloud

Publié le 12/06/2007

Dans Aube noire sur la plaine des merles, vous partiez d'éléments réels – documents et témoignages - pour signer un roman, où l'imagination servait à renforcer le propos. Dans La Fille au balcon, vous vous basez également sur des documents du passé, comme si vous meniez une enquête. Quelle est ici l'articulation entre fiction et souvenirs, imagination et réalité? La fiction permet-elle de toucher des espaces plus intimes?

La Fille au balcon n'est pas une fiction mais un récit de vie. Mon approche a été très différente de celle d' Aube noire dans la plaine des merles, où je partais d'éléments réels pour laisser ensuite mon imagination se développer très librement. Ici, mon souhait était d'arriver à une sorte de vérité de ma mère: j'ai choisi de me rapprocher de sa réalité à elle, de la vie qu'elle aurait voulu avoir. Excepté certains éléments de son enfance, imaginés à partir de photos et de lettres, tout le reste est fidèle à la réalité de mes souvenirs; bien sûr, ce n'est pas la réalité en soi, ni celle de mon frère d'ailleurs. J'ai aussi compris que c'était plus complexe que je ne le pensais, surtout en ce qui concerne ses rapports avec mon père: elle était malheureuse. Elle s'est mariée très jeune à un homme beaucoup plus âgé, et sa vie d'épouse a été un choc pour elle. L'écrire m'a permis de mieux me le dire.

Dans l'une des nouvelles de Scènes de la mort ordinaire , j'avais imaginé des choses très proches de l'intimité de ma tante Liette, qui s'est suicidée. La fiction mène-t-elle à une forme d'authenticité? En s'aventurant dans des projections de soi, elle permet de toucher des territoires inconscients plus intimes. Mais je l'ai assez peu expérimenté.

Vous citez en exergue Mme de Staël: «Tout comprendre, c'est tout pardonner.» Mais on a l'impression que l'écriture ne vous permet pas de comprendre tout à fait votre mère, qu'elle soulève de nouvelles questions. En revanche, il semble qu'elle vous mène vers le pardon et la liberté.

C'est vrai que des questions demeurent et que de nouvelles se sont imposées. Par exemple, l'échec de la vie de ma mère et de sa sœur vient-il d'un traumatisme enfoui, ou du fait qu'elles étaient tellement protégées qu'elles n'ont pas su accepter la réalité? Il me semble pourtant que l'écriture de ce livre et les recherches que j'ai menées m'ont aidée à mieux comprendre ma mère. Mon chemin vers le pardon s'est fait avant d'avoir commencé à écrire, pendant les dernières années de sa vie, quand elle était malade, affaiblie, et que nous nous sommes rapprochées. Mais ce livre m'a procuré un sentiment de libération, qui vient de la justesse de cette démarche d'écriture et de sa «vérité» au regard de la relation que j'ai eue avec ma mère. Arrivée au terme de l'écriture, j'ai éprouvé un apaisement, l'impression que tout était dit, et une inquiétude: était-il nécessaire d'exposer ainsi la vie de ma mère sur la place publique? Les réactions des premiers lecteurs sur manuscrit m'ont confortée dans l'idée de publier: ils s'y reconnaissaient, ils retrouvaient leur mère, leur enfance. Mon texte me semblait trop particulier mais… parfois c'est justement ce qui touche à l'universel.

Ecrire vous a-t-il permis de faire le deuil de votre mère, de votre enfance?

120 pages pour tourner la page... J'ai fait le deuil de ma mère, sans doute, même si je pense n'avoir pas pris assez de temps pour la pleurer parce que je me suis tout de suite plongée dans l'écriture. Quant à mon enfance, j'en avais déjà parlé dans Scènes de la mort ordinaire et L'Enfance en miettes , mais dans La Fille au balcon je l'aborde pour la première fois de front. Et j'ai le sentiment que j'en ai fait mon deuil, oui. C'est vraiment fini, je ne vais plus en parler dans l'écriture.

La Fille au balcon alterne les passages directement adressés à votre mère, en italique, avec les passages d'enquête sur le passé, vos souvenirs, etc. On trouve cette polyphonie dans d'autres de vos livres.

J'apprécie beaucoup cette forme. Varier les voix enrichit le texte, rend l'écriture plus vivante, le rythme plus soutenu, et permet de capter l'attention du lecteur. C'est une forme qui s'est imposée à moi dans La Fille au balcon. Je désirais dire «tu» à ma mère, mais pas tout le temps: je voulais réintroduire une distance pour que ça ne soit pas trop étouffant pour le lecteur, qu'il ne se sente pas coincé entre elle et moi et qu'il puisse la voir avec plus de recul.

Vous abordez des sentiments intimes, souvent difficiles, de façon elliptique et sans aucun ressentiment: cette distance transforme l'expérience personnelle en œuvre véritablement littéraire. Etes-vous arrivée à ce recul par un long travail sur la forme?

Non, il s'agit plutôt d'une distance intérieure préalable à l'écriture: j'avais déjà ce recul par rapport à ma mère. La forme s'est imposée très vite: j'ai écrit la première partie en trois semaines, comme une maladie; je l'ai reprise six mois plus tard et j'ai fini le tout en un mois et demi, en travaillant quatre heures par jour. C'était très rapide, les mots se bousculaient et sortaient tout seul, de façon évidente. Mais j'ai été frappée par la longueur et la complexité de mes phrases, inhabituelles par rapport à mes œuvres précédentes.