Autopsie d’un père

Pascale Kramer

Ania, qui n’a guère vu son père Gabriel ces dernières années, apprend par sa nouvelle femme qu'il vient de se suidicer. Cette mort volontaire semble faire suite au scandale qui a éclaboussé ce journaliste et intellectuel de gauche quand il a publiquement pris la défense de deux jeunes «Français» qui ont massacré un Comorien sans-papiers. Comment les haines ont-elles pu en arriver là? Dans le village où il doit être enterré, l'ambiance est délétère, chacun prenant parti pour ou contre Gabriel. Que s'est-il passé pour que ce père en vienne à rétrécir ses vues au point de tremper dans une affaire aussi sordide et de devenir un paria?

En auscultant une France sous tension et au bord de l’explosion, Pascale Kramer nous offre un puissant roman sur le basculement politique et le repli sur soi, qu’elle met en scène de manière intime et collective.

(Quatrième de couverture, éditions Flammarion, 2016)

Critique

par Nathalie Garbely

Publié le 13/05/2016

Par une histoire familiale, Pascale Kramer rend compte d’une France contemporaine en mal de dialogue où dominent l’incompréhension et le repli sur soi. Autopsie d’un père se concentre sur les jours entourant le suicide de Gabriel, qui survient peu après son licenciement. Âgé d’une cinquantaine d’année, producteur en vue d’une émission de radio hebdomadaire sur une chaîne nationale, le personnage a tout de l’intellectuel que la France affectionne. À l’instar de certaines personnalités qui s’écoutent effectivement sur les ondes, au fil des années, Gabriel a fait basculer ses positions politiques d’une gauche solidaire vers un nationalisme teinté de xénophobie jusqu’à un «dérapage» digne de l’extrême droite qui lui a valu sa place. À ce retrait des ondes, suit un «lynchage médiatique». Gabriel cherche alors le calme d’abord dans sa propriété à la campagne, une maison avec jardin appelée les Épinettes, puis en banlieue parisienne où il possède un appartement. C’est dans la rame de RER qui le ramène vers Paris, que commence le nouveau roman de Pascale Kramer.

Ce moment de crise qui vaut comme point de départ de l’intrigue est d’abord esquissé. Ce n’est plus tard dans le roman qu’on découvre les détails de l’affaire: deux jeunes du village de V. (celui des Épinettes) ont tabassé à mort un Comorien, un homme qui marchait sur la route avec pour tout bagage un sac en plastique. Suite à ce crime gratuit contre un migrant, Gabriel prend publiquement parti pour les deux Français, ce qu’il ne regrettera pas.

Pour en revenir au prologue, il donne à lire, intriqué au récit, les sensations et les pensées de Gabriel pendant ce trajet de RER. On comprend que sa compagne est en voyage, qu’elle ne répond pas à ses appels, qu’il se sent seul. Rapidement l’homme se révèle peu aimable. Si les conditions de sa mise au ban sont encore peu claires, on repère quelques points autour desquels s’articule son virement idéologique. Se souvenant de sa jeunesse, et de l’origine modeste de ses propres parents, Gabriel voudrait pouvoir prendre encore le parti des ouvriers qui appartiennent pourtant à «un monde révolu». Il aimerait pouvoir se faire encore le défenseur des ‘petites gens’ faisant preuve d’une arrogance intellectuelle presque aristocratique, tout en développant un discours franchement raciste. Ainsi, observant les voyageurs de ce RER bondé traversant la périphérie parisienne, il se demande:

Se serait-il fait lyncher si ces gens avaient su ce qu’il ne se gênait plus de dire à leur sujet: ces cargaisons dépareillées, mal élevées, avec lesquelles il fallait voyager désormais? Mais ces gens ne savaient rien, ni de qui il était, ni des propos qui lui valaient qu’on le renie. Ils ne lisaient pas ces choses, se dit-il, ne les auraient peut-être même pas comprises. Il n’était finalement pas tant question d’eux dans cette affaire que de l’idée que chacun voulait se faire de lui-même et de son pays; il se désespérait, pour sa part, de le voir peu à peu déserté par l’exigence et l’esprit.

Dans ce wagon, Gabriel a également la surprise de reconnaître sa fille, Ania, accompagnée de son petit garçon Théo. Eux ne le voient pas. Là encore, la scène est construite à partir de ce que Gabriel observe. Après avoir rompu tout contact pendant quatre ans, Ania venait de lui rendre visite aux Épinettes avec son fils Théo. Par hasard, les deux rentrent dans la même rame de RER que lui. Elle porte toujours ce «fichu de bohémienne»; son père l’avait perçu comme un geste de provocation à son encontre lorsqu’il l’avait vue l’après-midi. Et c’est bien plus tard dans le récit qu’on saisira que si Théo «ne quitt[e] pas des yeux la bouche de sa mère», c’est parce qu’il est sourd, chose que Gabriel avait oubliée depuis sa première rencontre avec le garçon.

Passé ce prologue, la voix narratrice s’attache à Ania pour dérouler le récit des journées qui séparent le suicide de Gabriel et son enterrement qui suscite de vives oppositions dans le village. Avec son fils, Ania avait rendu une visite à son père précisément le jour de son suicide. En attendant l’inhumation, elle passe du temps dans la maison familiale où repose le corps. Elle se replonge alors dans le passé. Elle se souvient de son enfance, de sa mère iranienne décédée alors qu’elle avait quatre ans, de la relation avec son père qui s’est compliquée dès l’apparition de ses difficultés d’apprentissage et de l’humiliation ressentie à ne pas pouvoir devenir une brillante élève. Elle retrouve les anciens voisins, une camarade d’école, tous dans des situations économiquement difficiles, aux discours rapidement xénophobes. Ces jours de veille sont également l’occasion pour Ania de rencontrer la compagne de son père, Clara, une belle femme élancée dont l’assurance l’impressionne.

Les préoccupations de mère célibataire d’Ania dont l’ex-conjoint serbe, Novak, est imprévisible et peu fiable, les soucis particuliers que pose l’éducation d’un enfant sourd font également la matière du roman. Avec la description de son quotidien, un autre type de banlieue entre dans le récit, une banlieue où les immeubles ressemblent à des tours et dont les habitants composent ce «brassage» exécré par Gabriel.

Les étonnements d’Ania sont particulièrement nombreux. S’ils permettent de relancer le récit en nourrissant une forme de suspens et en mesurant l’écart entre les années, ces impressions de surprise témoignent également d’un manque de curiosité. Loin de partager les récentes positions politiques de son père, Ania s’est elle aussi complètement repliée sur elle-même. Par moments, elle se sentira coupable de ce désintéressement pour les autres. Au fil des pages, les parallèles entre son parcours et celui de son père s’avèrent finalement aussi nombreux que leurs oppositions. Dans la seconde partie du roman, c’est vers Théo que se déplace la question de la transmission d’une génération à l’autre, plus ou moins consciente, qui se passe autant par le don que par le conflit, l’humiliation ou la déception. Ainsi, ancré dans une histoire familiale, Autopsie d’un père dépasse le récit intime pour embrasser une dimension collective, sociétale.

Captivant, ce roman plonge dans les eaux troubles de notre époque. Les sentiments qu’on éprouve pour ses personnages sont ambivalents. Ceux-ci sont touchants sans être tout à fait aimables, rebutants en même temps. Autant que de sa construction délicate, le récit tire sa force de cette voix narrative empathique pour tous ces protagonistes et qui garde néanmoins ses distances. Avec les lectures, en revanche, elle tisse un dialogue, leur soumettant un sombre portrait de la France actuelle où la violence ne cesse de gagner du terrain. Détaillant les perceptions des personnages avant que d’établir des liens de cause à effets entre les événements, elle laisse ouvertes plusieurs interprétations et invite à porter le regard à une échelle plus générale. Évitant les termes usés par les medias, Pascale Kramer rend magnifiquement compte de ce brouillage de repères généralisé qui fait le lit de la solitude et de la xénophobie. Elle nous offre là un puissant roman.