Un archipel dans mon bain

Jean-Euphèle Milcé

Dans Un archipel dans mon bain, Jean-Euphèle Milcé lie, à travers les vies de Marie Raymonde et d’Evita, la Suisse (Genève) et le monde insulaire (Ouessant et Haïti).
Une recherche des origines et de cette île, Haïti, le pays mal et tant aimé. Si L’Alphabet des nuits a touché ses lecteurs par un portrait sombre et désespéré d’Haïti, Un archipel dans mon bain renoue avec l’espoir. Celui d’une femme qui a cherché ses racines, trouvé l’amour à Genève et décidé de rejoindre le pays originel, dont elle n’a aucun souvenir. Là-bas, elle recevra l’enfant que la vie ne lui a jamais donné.

(Présentation du livre, éditions Campiche)

6 questions à Jean-Euphèle Milcé

par Pierre Lepori

Publié le 08/05/2006

Dans votre premier roman, L'Alphabet des nuits (Campiche, 2004) vous vous glissiez dans la peau d'un personnage juif, blanc et homosexuel. Dans Un archipel dans mon bain, vous nous racontez (parfois à la première personne) l'odyssée d'Evita à la recherche de son passé. Cet usage du «je» décalé, par rapport à votre personne, vous est-il nécessaire pour aborder l'écriture, pour trouver une bonne distance avec vos héros?

Je me plais, intéressé et inquiet, dans un rôle de voyeur et de passeur des drames et / ou des bonheurs des autres. Ma vie et son lot de défaillances, de griseries, de ruptures et de dettes, d'envies, sont des éléments que je peux servir à mes camarades d'un jour, d'une nuit ou d'une saison. Avec la pudeur en filigrane. La nature de ma relation avec mes personnages est assez douloureuse. D'ordinaire. C'est à la fois un jeu d'appropriation et de rejet. L'utilisation du «je» me permet de m'inviter dans l'intimité de mes héros pendant la mise en texte de l'histoire que j'ai envie de raconter. De faire corps avec des «étrangers» que je finis toujours par prendre en affection. Mes héros évoluent dans des lieux et des complexions qui ne sont pas frontaliers de ma propre histoire. Le «Je» me donne l'impression de me rapprocher de mes personnages. De me prendre pour un comédien qui se glisse, avec une certaine facilité, dans la peau des autres. De combler ma déprime. Aussi, je vis avec la prétention d'assumer complètement le discours que portent mes héros.

La structure du premier roman était, pour ainsi dire, «en spirale», une sorte de quête initiatique dans une Port-au-Prince terrassée. Ce nouveau roman présente une grande complexité de construction, notamment pour ce qui est de la structure temporelle du récit. Dans la première partie, les chapitres où l'héroïne se dévoile à la première personne (avec un humour haut en couleur) alternent avec les chapitres où une partie de son passé nous est conté à la troisième personne (on ne découvre qu'à la fin qu'il s'agit de la même personne). Dans la deuxième partie, Evita part à la rencontre de son passé oublié, dans l'île de tous les excès («trois à quatre pays en un» et «pays du tout possible», comme vous l'écrivez), relatant elle-même son voyage. Puis, soudain, vous nous replongez dans le récit «classique» à la troisième personne pour aborder - dans les chapitres 7 à 13 - la vie de ses ancêtres (à mon sens il y là une baisse de tension assez dommageable au rythme global du roman). Comment et pour quelles raisons avez-vous choisi cette structure si particulière?

M'inscrire dans une démarche d'écrivain sous entend, pour moi, une quête d'originalité. Pour ce, j'investis du temps dans la structure de mon texte au risque de prétériter sa linéarité. Je suis conscient de mon comportement d'acrobate. Pour mon malheur, je traverse ma vie d'homme avec ce me même besoin. J'ai une manière d'agencer mon discours qui finit toujours par surmener mes interlocuteurs. Piètre communicateur! En littérature, je crois, j'espère que cette manière de faire est moins dramatique. Quand je me suis mis en tête de raconter l'histoire d'Evita, ex Marie-Raymonde, j'estimais nécessaire la mise en parallèle du passé et du présent. Grammaticalement, j'ai misé sur un «Je» référentiel au présent simple et l'évocation du passé avec la distance qu'impose à la fois l'utilisation du passé verbal et la troisième personne. Je crois, par expérience, que l'errance fractionne la vie du migrant en îlots de mémoire. Mon héroïne, dans Un Archipel dans mon bain est de cette race qui s'entortille en hier et aujourd'hui. Il faut, des fois, regarder nos détours et nos chemins avec recul et distance. Un peu comme des étrangers dans notre propre histoire.

Un archipel dans mon bain comporte une très belle variété de styles: outre la voix du narrateur (qui porte une attention toute particulière aux descriptions des changements climatiques et temporels) et les passages où Evita s'exprime à la première personne, il y a - surtout au début de la deuxième partie - des monologues intenses et presque brechtiens (celui du chauffeur, celui des Canadiens, celui de la mère, époustouflant de rage et de poésie). Comment avez-vous bâti cette polyphonie (parfois assez risquée, parce qu'elle expose le lecteur à une culbute continuelle)? Avez-vous articulé, dans ces entrelacs narratifs, le rapport entre la mémoire et l'oubli?

Je viens d'une région bruyante, épicée et colorée. Les silences, les lignes droites et les non-mélanges sont des concepts suspects. La langue que j'utilise est bosselée, parasitée parce qu'elle est nourrie de mon appartenance caribéenne et particulièrement de mon identité haïtienne. Je n'ai pas, en toute sincérité, bâti une polyphonie. Mon imaginaire a toujours été sous l'emprise des voix multiples de ma région. Amérique. Afrique. Europe. Asie. On se réveille d'ordinaire avec des gestes de partout. On s'endort avec les projets de voyage. Jusqu'au bout du monde ou simplement investir l'île voisine et ses langues. Le plus souvent, on se contente du quartier d'à côté. Les «entrelacs narratifs» sont nécessaires, à mon avis, à l'appropriation de l'histoire, si immédiate soit-elle, par des gens ordinaires (visiteurs ou indigènes) en toute liberté et sans retenue. En Haïti, on parle à soi, aux autres. Toujours. Une manière de combattre l'oubli, de transmettre, de juger sans besoin d'être juste, d'exposer sa paranoïa. Il n'y a que les voix qui arrivent à entretenir la mémoire en Haïti. Les autres supports sont en faillite ou en construction.

Ce qui fait la force incontestable de votre écriture c'est une langue extrêmement fluide et la richesse des images inattendues (quoique dans ce nouveau roman vous donniez l'impression d'avoir travaillé sur des phrases plus courtes, sur un rythme plus saccadé). Les métaphores abondent, ainsi que les télescopages surprenants (quelques exemples: «Les douleurs, avec le temps, finissent morpions», «mon amnésie a la générosité obèse d'une promesse», «un vent chaud, arrogant de sympathie», «cette misère en perpétuel rut», etc.). S'agit-il d'un héritage de votre langue créole - dans laquelle vous avez publié vos premiers textes - ou d'une volonté consciente d'ouvrir (comme tout écrivain, somme toute, se doit de le faire) les horizons de la langue française «hexagonale»? Pourriez-vous parler du processus d'écriture, de la manière dont vous façonnez ce style si singulier et incantatoire?

J'ai un passé de poète exclusif. Les préjugés de mon entourage, à un certain moment, m'ont poussé vers le roman (un insulaire qui fait uniquement de la poésie ne peut être que louche et irresponsable). J'avais abandonné la poésie pour me transformer en associé du confort des miens. Je suis revenu à l'écriture, un peu plus tard, par obligation de m'accrocher à la vie. Le roman m'a ainsi récupéré. Mon recours aux métaphores et autres télescopages dans l'écriture du roman est peut-être un moyen de me pardonner les années galvaudées. Sans poésie. Sans passion. Je suis conscient de mon besoin de bousculer le français politique. Mon appartenance à une communauté linguistique créole n'est pas sûrement la seule raison. Des Français (de Paris, de Lyon, de la Bretagne), des Suisses, des Canadiens, des Belges, des Tchadiens, des Haïtiens le font. Ca doit être paradoxal, vu d'ici: j'ai appris, tout comme les scolarisés de la Guadeloupe, de la Réunion, de la Guyanne, etc, à utiliser le français comme unique langue écrite. Par ordre du ministère de l'éducation nationale. Dans les colonies et les anciennes colonies françaises, la mémoire littéraire exclusivement française est une affaire d'état. Pour preuve les diplomates, les politiciens (tout ce qui est visible sur la scène politique internationale) de nos pays sont les derniers à pouvoir tenir des discours à la de Gaulle. Comme gardiens du temple, ils font mieux que Sarkozy qui s'est mis à la langue des notables de banlieue. Mon style ne saurait être, ni plus ni moins, que le reflet des mes choix esthétiques et du temps que je passe à monter et descendre dans mes angoisses chroniques.

Encore une fois, le grand thème de votre roman est la condition d'exil (mieux: d'ex-île, l'insularité ayant toujours la première place dans vos romans). Evita, votre héroïne, a voulu effacer toute trace de son passé, mais à la mort de son mari - un peintre reconnu, dont l'héritage lui est disputé par une première épouse - elle se convainc que la seule possibilité de survivre réside dans la quête des origines: «Le passé, bien utilisé, ne peut que servir la passion d'exister». Elle retrouve pourtant une mémoire extrêmement embrouillée, une île des ancêtres équivoque et flottante (entre rêve et cauchemar); son aventure se solde par l'adoption d'un enfant abandonné, qu'elle ramène avec elle, dans le luxe de sa vie d'avant (elle avoue: «faisant les comptes, je pouvais me payer ce bonheur»). S'agit-il d'un heureux dénouement ou d'une conclusion âpre et ambiguë?

Je ne suis pas équilibré au point de croire aux heureux dénouements. Derrière les portes, celles qu'on arrive à ouvrir, la vie ne s'arrête pas sur un nuage tout rose. J'ai laissé Evita au seuil d'une nouvelle vie. Ses combats à venir ne m'intéressent pas forcément. Je n'ose pas les imaginer. Aurais-je dû ouvrir une parenthèse sur le parcours de ces enfants adoptés en Suisse ou ailleurs par des gens aisés? Ce n'est pas rare de les retrouver en première page pour braquages, enlèvements, crimes crapuleux et autres. Je ne me permets pas de préjuger dans l'absolu du destin de ces enfants adoptés. J'imagine tout simplement que leurs parents ne sablent pas le champagne à chaque fois que leurs rejetons font l'actualité. Aussi je n'ai pas le courage d'écrire en fantasmant sur un processus schématique qui veut que la situation de départ de mes héros doit essentiellement subir des transformations pour arriver à une fin heureuse.

Le voyage vers l'île des lendemains possibles (qui, tout comme la protagoniste, «se tortille sur une histoire rapiécée, reprisée») s'amorce dans une Suisse peu séduisante. Genève est une «ville [qui] triait et gérait les richesses, les misères, la sinécure et les prières des cinq continents. Ville de nulle part, de nulle appartenance. À la fois guindée et alternative». Quel est aujourd'hui votre rapport avec votre deuxième patrie, où vous vivez depuis l'an 2000, en quelle mesure inspire-t-elle votre travail (renforçant peut-être votre mal du pays)? Le contraste entre l'ici compassé et paisible et l'ailleurs violent et intense forge-t-il votre écriture?

Je n'ai et je n'ai jamais eu ni première ni deuxième patrie. Le peu qui me reste de besoin d'aimer, d'être libre, d'exister homme, m'empêche de me revendiquer une patrie. Je ne suis pas responsable de mes lieux de naissance, de résidence et de transit. L'idée même de patrie me renvoie aux drapeaux, hymnes nationaux, chars militaires, défilés, frontières. Comme A. Roy, j'aimerais tellement être une république ambulante. Toutefois je partage ma vie entre Haïti et la Suisse, tout rêve, tout confort et tout cauchemar. Ce sont les gens et les gestes d'humanité qui m'intéressent. Qu'ils soient d'Haïti, de la Suisse ou d'ailleurs. Mes rapports avec la Suisse sont simples. Je travaille. Je m'applique à respecter les obligations et les interdictions. J'entretiens mes amitiés, mes amours et mes désillusions. Surtout, j'ai appris à payer mes impôts en silence. D'un autre côté, j'apprécie l'affection généreuse de mes amis du milieu. Une nouvelle famille, en quelque sorte. Comme moi, ces amis ne portent pas les armes pour ou contre un pays. Ici, en Suisse, il m'arrive de pleurer. Quand ma fille, Juliane, pleure, elle prétend qu'elle ne sait pas toujours pourquoi. Je suis un peu comme elle. Telle fille, tel père. Autant de petits détails qui me façonnent. Et mon écriture avec.