Morceaux de prose

Robert Walser

Morceaux de prose, publié en 1917, est l'un des rares recueils composés par Walser lui-même. L'auteur y propose des textes écrits expressément pour être réunis en volume. De là, l'unité et l'harmonie de ce petit bouquet de 18 proses. Contes, paraboles, petits tableaux, moralités, souvenirs et rêveries juxtaposent leurs motifs et leurs intonations vives et malicieuses. Des pages à savourer avec gourmandise, où il est question, entre autres, de la nouvelle italienne, des écrivains voyageurs LaMalle et LaChambre, de Schwendimann et de sa quête désespérée, d'un célibataire et d'un autre célibataire, d'une femme méchante, d'une rage de dents et d'une saucisse, hélas, trop vite mangée.

Critique

par Laurence de Coulon

Publié le 23/10/2008

Robert Walser, mort dans la neige comme l'un de ses personnages. Robert Walser, interné dans un asile psychiatrique à Herisau, pendant vingt-six ans jusqu'à son décès en 1956. Un destin tragique bien connu, pour un auteur à l'écriture pourtant si souvent joueuse, pétillante et malicieuse. Morceaux de prose, comme ses romans Les Enfants Tanner, Le Commis et L'Institut Benjamenta, a vu le jour du vivant de son auteur. Alors qu'une grande partie de son œuvre était restée inédite, notée au crayon d'une écriture minuscule sur 526 feuillets disparates, et une autre publiée dans des journaux divers, Robert Walser a composé lui-même ce recueil de petits textes inédits, imprimé en 1917.

D'où une unité de ton: badinerie et ironie tendant à l'absurde. Son écriture, vive et alerte, ne néglige pas les métaphores surprenantes et joue avec son lecteur. L'écrivain attaque ainsi la description du lac de son premier «morceau»: «Si je dis que le vaste lac nocturne ressemblait à un héros endormi dont la poitrine, jusque dans son sommeil, était agitée de questions de bravoure et de sublimes vues de l'esprit, je m'exprime peut-être un peu trop hardiment.» Dans cette «Pièce avec lac», l'auteur joue avec la poésie et le romantisme, et continue à railler la noblesse de la poésie, en décrivant la lune et la nuit avec grandiloquence: «Le croissant de lune, tout là-haut, ressemblait, comment dire, à une blessure, ce dont je déduis que le beau corps de la nuit était blessé, comme une belle âme noble peut être blessée et meurtrie, révélant par là même encore plus nettement sa grandeur et sa beauté.» En cherchant ses mots - «comment dire» -, il souligne une certaine vanité. Puis en ajoutant une phrase définitive et présomptueuse sur la poésie, il achève de ridiculiser l'emphase poétique: «Dans la vie, qui est rude et mesquine, il arrive que l'âme noble blessée se ridiculise, mais pas dans la poésie, et le poète ne rit jamais de la fragilité des âmes sensibles.» Lui-même abuse de l'emphase dans cette pièce où il répète sans se lasser les mots «âme» et «noblesse», avec un effet moqueur.

Les autres proses sont à l'avenant. La deuxième, «La nouvelle italienne», met en scène un couple d'amoureux dont le jeune homme se rend malheureux parce que leur amour ne ressemble pas assez aux nouvelles italiennes. «Lamalle et Lachambre» ne navigue pas dans des sphères aussi hautes, et le sujet de «La saucisse», une saucisse trop vite avalée, frôlerait la grossièreté, s'il n'était pas traité avec un humour aussi délicat. Mais le jeu est omniprésent. Même la noirceur et la tristesse de «L'abandonnée» se trouvent complètement renversées par des commentaires impertinents et dérisoires: «Il m'est permis de dire qu'il fallait une bonne dose de courage pour soutenir encore à peu près le courage baissant, défaillant, et pour tenir bon dans cette solitude.»

Dans les cinq autres recueils que Walser a composé et publié à la même époque, qu'on appelle les années biennoises, la légèreté se mêle de gravité. Alors que la description romantique de «Pièce avec lac» dans Morceaux de prose tend à la boursouflure, et donc à la parodie, «Voyage à pied» de Vie de poète décrit les paysages amicaux avec sérieux: «Des collines vinrent à ma rencontre, avec des châteaux en ruine perchés sur les hauteurs. Variété et monotonie alternaient de bon cœur, villes, châteaux forts, montagnes, vallées et villages isolés.» L'allégresse traverse cette petite prose, et la nature prend des aspects de joie humaine, avant de devenir angoissante, mais quand l'écriture décrit la beauté, elle n'est pas immédiatement tournée en dérision comme dans «Pièce avec lac».

Le constat s'avère semblable avec le recueil Seeland. «La Promenade» commence pleine de dérision pour les autres et pour soi-même: «J'avise soudain deux très beaux chapeaux; sous les chapeaux, deux messieurs très bien, qui ont l'air de vouloir se dire bonjour avec force hardis, jolis et polis coups de chapeau, mise en scène où de toute évidence, les chapeaux sont plus importants que leurs porteurs et propriétaires. Et nous qui voulions recommander très humblement à monsieur l'auteur de se surveiller un peu en fait de plaisanteries et d'autres remarques superflues.» Mais elle s'achève sur une note pessimiste: «Je me levai pour rentrer chez moi, car il se faisait tard, et tout était sombre.» Quant au premier texte de ce recueil, «Une vie de peintre», il respire carrément la gravité. Malgré quelques piques ironiques à l'encontre des mécènes, cette nouvelle raconte avec sérieux la vie d'un peintre uniquement soucieux de son art et pauvre à ses débuts, et qui rencontre enfin le succès après maints obstacles. Contrairement aux Morceaux de prose, où rien ne résiste à l'humour, ni le vent implacable, ni le meurtre.

Alors que le destin de Robert Walser est tragique, que ses romans tiennent à la fois du drame et de la comédie, et que sa prose des années biennoises se caractérise par une dualité de ton, Morceaux de prose, de la même époque, transpire de dérision et de facétie et transforme en farce toutes les situations, même les plus tristes.