Moins avec mes mains qu’avec le ciel

Françoise Matthey

Dans son recueil précédent (Comme Ophélie prenait dans l'eau sa force), Françoise Matthey nous conduisait avec subtilité dans la douleur d'une mort insensée, celle d'une amie, en écho à l'héroïne shakespearienne. Ici, c'est à travers Eurydice qu'elle nous convie à traverser avec elle les désespoirs, les replis et les ressacs du rapport amoureux.

(Pierre Lepori)

D'Ophélie à Eurydice

par Pierre Lepori

Publié le 31/12/2003

Dans son recueil précédent (Comme Ophélie prenait sa force dans l'eau) Françoise Matthey nous conduisait avec subtilité dans la douleur d'une mort insensée, celle d'une amie, en écho à l'héroïne shakespearienne: «Ophélie si près de la fée, la prochaine, la plus proche d'Orphée. Ophélie qu'Orphée lia», écrivit alors Henry Bauchau. Dans Moins avec mes mains qu'avec le ciel, c'est à travers Eurydice qu'elle nous convie à traverser avec elle les désespoirs, les replis et les ressacs du rapport amoureux:

Si tu pouvais me rejoindre
rendre présent l'aujourd'hui d'autrefois
- dût mon cœur retourner vers sa nuit -
j'aurais pour nous toute la lumière
que se donnent les amants

la fleur à venir soulignerait le plus haut du désir

ton chant
comme un élan de ta chair à ma chair
délierait les oracles
de mon royaume éteint.

Le choix n'est pas anodin. Selon la tradition, Orphée saisit la lyre pour amadouer les fauves et braver la nature: il chante et sa femme - deux fois perdue - reste silencieuse. Qu'elle parle de sa propre voix, maintenant, implique un double renversement, à la fois stylistique et éthique. Son voyage à travers la perte (se perdre) et l'abandon (s'abandonner) va dessiner un paysage de champs, de montagnes, d'écorces et d'étoiles, dans lequel s'élabore la plainte, la douloureuse litanie: «Mais qui dans les lointains voyages de l'âme / se souviendra / de la jubilation des sens?».

Eurydice est déjà seule dans son ailleurs, lorsque son chant se dégage; elle s'achemine vers le questionnement. Le thème du recueil est moins la mort que le flux du temps, ses pièges impitoyables qui sabotent le rapport à l'autre. La langue est forcément imagée, elle est corps, bois, tempête. Les vers se soulèvent en amples voûtes, pour que l'autre côté du jour - la femme - puisse chanter et par ce chant poursuivre sa quête. Jusqu'à redevenir silence, jusqu'à guider Orphée par une confiance retrouvée:

Avec une tendresse qui étouffe le cœur
j'apprends d'aveugles chemins

nul besoin de les nommer

j'entends ta voix
qui me fera goûter
des clairières d'or et d'argile

qui ne remplacera aucune de mes défaillances

mais qui me guidera
pour autant
que j'avance

Françoise Matthey ne se cache pas derrière le mythe. Cette fêlure est la sienne, qu'elle remplit de mots: «Pour quel royaume / la morsure des mots? // Au-delà de quelle déchirure / le murmure d'une eau vive?». Ce voyage, tout à la fois intime et mythologique, nous laisse l'impression très forte d'une écriture du vécu, jusqu'à la déchirure.