Côté Rue

Paule Mangeat

Papa ouvrit.
- Mais c'est ce bon à rien de fils!
- Bonjour Papa. J'ai apporté un poulet.
- Joséphine, ton bon à rien de fils a apporté un poulet...
Alphonse entra. Embrassa son père. Embrassa sa mère. Et posa le poulet sur la table.
- Maman, j'ai apporté un poulet.
- Mais tu étais en prison, Alphonse?!
- Oui maman, mais j'ai fait brûler la prison. Et les gardiens avec. Il n'y avait plus personne pour m'arrêter alors j'ai acheté un poulet.

Critique

par Anne Pitteloud

Publié le 29/11/2007

Vos nouvelles sont très variées dans leur ton, leur style et leurs sujets, avec une rare adéquation entre fond et forme – au point que le lecteur a parfois l'impression de lire plusieurs auteurs différents. Est-ce une volonté délibérée d'explorer divers univers? Est-ce lié aux contraintes posées par les concours d'écriture auxquels vous avez souvent participé?

J'écris parce que je m'intéresse au genre humain. Je trouve un personnage, lui donne un nom, une voix, un langage, et je le laisse me mener par le bout du nez dans ce qu'il veut me dire. Ma plume est à son service comme à ses sévices, il en fait ce qu'il veut. Je n'ai jamais d'histoire prédéterminée, c'est véritablement le caractère du personnage qui construit le récit. Pour la nouvelle «Alphonse» , par exemple, je me suis levée un matin avec cette phrase en tête: «Alphonse n'a pas d'avenir, il est laid et méchant.» J'ai commencé à écrire et, en laissant le personnage évoluer sans aucunes contraintes, je me suis rendu compte que j'avais un joli tueur entre les mains. L'adéquation entre le fond et la forme se fait naturellement lorsque le personnage est aux commandes, c'est véritablement sa voix, la voix que je lui donne, qui résonne dans ma tête: la narration qui en découle est donc forcément particulière à ce personnage. Je retravaille très peu mes textes, certaines nouvelles que vous avez lues sont des premiers jets (ce qui a le don d'agacer mes éditeurs...), car je tente de travestir le moins possible la voix du personnage.

Concernant les concours d'écriture, le thème est imposé mais je procède de la même manière. J'essaie de trouver un angle original, de pousser le thème à ses limites et d'en tirer un sens poétique. Pour le concours Montblanc-Fémina, dont le thème était «une femme d'ambition», j'ai mis en scène une prostituée. Quand on a eu la chance de grandir et de vivre dans le quartier des Pâquis, à Genève, on a toute une palette de personnages et de vies atypiques à disposition. Je m'inspire beaucoup de la rue et de ce que j'y vois, de ce que j'y vis.

Avez-vous des modèles à l'esprit lorsque vous écrivez?

Non, le modèle enferme là où l'écriture devrait être une liberté. Il y a milles auteurs que j'aime: Camus, Sade, R.M. Rilke. Mais je ne les ai jamais en tête quand j'écris. Parfois je retrouve mes tics d'écriture chez d'autres, certaines constructions de phrase, inversion ou liberté de ponctuation, comme chez Claire Castillon par exemple. C'est amusant autant qu'agaçant. Depuis un an, j'ai la chance de travailler avec Zedrus, chanteur genevois dont je suis la manager. C'est un auteur de génie qui m'a fait l'amitié d'écrire ma préface. Ce genre de rencontre nourrit ma plume. La liberté qu'il s'accorde pour toute chose, liberté de ton, de vie, de pensée et de création, est le seul exemple que je veux suivre.

Où se situe votre voix à vous, la plus personnelle parmi la diversité de tons et de styles que vous approchez?

Dans ce recueil, je ne me suis réappropriée ma voix qu'au moment des remerciements. Mais certains textes me sont plus proches, comme les «Brèves» , «Mamasac» et «Triste Cire». J'aime pouvoir être à la limite – limite de la folie, limite de la mort, limite de la réalité. Explorer les frontières, y mettre le pied, l'œil, y voler des moments de grâce, et refermer la porte. Pour moi, l'imagination n'est pas un outil, c'est un mode de vie. Je ne m'accommode pas de la réalité, je la décortique sans cesse pour en trouver les failles. Déconstruire le réel est une philosophie de vie, et c'est dans cette déconstruction que se trouve ma voix.

Côté Rue est aussi une déclaration d'amour à Genève, au quartier des Pâquis particulièrement. En quoi vous inspire-t-il?

Quand j'étais petite, les Pâquis étaient un immense terrain de jeux que j'ai exploré sous toutes les coutures avec mes amis. C'était un quartier familial, où les enfants pouvaient jouer dans la rue sans danger et sans se faire embêter par qui que ce soit. Il y avait toujours une fenêtre ouverte, un parent compatissant qui jetait un œil sur les enfants des autres, persuadé qu'un autre parent faisait la même chose avec sa progéniture. C'était donc un espace de liberté incroyable. J'avais la chance d'être entourée de casse coups pour qui partir à l'aventure était une règle de vie. J'ai donc toujours vu les Pâquis comme le prolongement de mon imagination, le terreau de mes aventures. En grandissant, je me suis rendu compte de la réalité de mon quartier, de ses fêlures, de ses âmes blessées, de ses oubliés dont j'avais fait mes héros d'enfant. J'ai une tendresse particulière pour les êtres cabossés, les bossus qui se tiennent pourtant droit, les éclopés qui ont le caniveau chevillé au corps, les prostituées et les sparadraps en latex qu'elles mettent sur leur propres genoux écorchés. Les Pâquis sont ma cour des miracles à moi, j'en suis amoureuse.

Vous explorez avec sensibilité ces failles, les dérapages, les marges. Qu'est-ce qui vous touche dans ces thématiques?

Elles sont humaines tout simplement. L'incursion du tragique dans toute vie est une chose contre laquelle personne ne peut lutter. Après, on se relève comme on peut, mais on en garde toujours les traces. Au cinéma comme dans les romans, j'ai toujours préféré les méchants aux gentils, les boiteux aux coureurs de fond, et dans la réalité c'est pareil. Le golden boy à qui tout réussit n'a pas besoin de moi pour se trouver beau, alors que la pute qui se casse un talon sous mes yeux saura qu'elle vient de me faire vivre un moment d'une grâce intense; et si elle ponctue son accident de jurons odieux, on touchera au sublime. Mon ami photographe Jan Turnbull, qui a fait la couverture de Côté Rue, porte ce genre de regard sur le monde. Il est capable de rendre beau quiconque se pose devant son objectif, de mettre en valeur les fêlures. La beauté et la perfection ennuient, le rugueux est bien plus captivant.

Dans le «Manifeste d'une femme du XXIe siècle» vous revendiquez le droit d'être différente. Ressentez-vous fortement les pressions sociales?

J'étais plus jeune quand j'ai écris le manifeste, et c'était en effet un cri du cœur. Maladroit mais vrai. C'était une période de ma vie où on me demandait beaucoup de choses, où on s'inquiétait beaucoup pour moi, parce que le chemin que j'empruntais à l'époque était assez incertain. Maintenant, à presque trente ans, j'en rigole déjà. Je ne ressens plus les pressions sociales, je suis différente comme tout être humain. Belle sans être parfaite, intelligente sans avoir fait d'études, pleine de défauts, pleine de qualités, juste un être humain – je vous conseille d'ailleurs d'écouter le titre de Zedrus «Etre humain» , un modèle du genre. Une lectrice m'a dit qu'elle avait mis le manifeste sur son frigo et qu'elle et sa fille y rajoutaient régulièrement des revendications et que ça leur faisait un bien fou. Pouvoir prendre de la distance vis-à-vis du regard social est important.

A la fin du recueil, vous remerciez notamment Nath, qui vous apprend à «être punk un peu plus chaque jour». Que signifie être punk pour vous?

Un ami nous a présentées l'année dernière en organisant un dîner de punks, comprenez un dîner de dépressifs au fond du gouffre qui sauraient célébrer la noirceur de la vie. Mon ami a été déçu, on a rigolé comme des folles. Nath et moi, c'est une très belle rencontre, et depuis une très belle amitié. Le mot punk est resté. Mais nous avons transformé son interprétation. Etre punk c'est donner son avis dans une société qui vous dit «chu » en permanence. C'est l'ouvrir à tout propos en prenant conscience que sa voix a de l'importance. Punk dans ma bouche ou sous ma plume n'a pas de notion de «no future» , c'est l'idée de l'affranchi, oser prendre conscience de sa liberté. Et célébrer la vie malgré sa noirceur. La punk en talent aiguille, une contradiction de plus...

Certaines de vos nouvelles ont paru sur cousumouche.ch. Une manière d'être lue ou un acte «militant» en faveur de la culture libre sur internet?

Une manière d'être lue. Je ne milite pour rien, ou du moins pour rien d'important, mais je suis pour une certaine forme de culture libre sur internet. Malheureusement, la culture libre est aussi un moyen de tuer un peu plus les artistes, les auteurs, compositeurs et autres acteurs de la culture. C'est dire aux artistes qu'ils sont au service de la société, que leur talent doit être accessible à tous, à tout moment et pour rien. La culture libre sur internet permet de nous faire connaître et rend nos œuvres accessibles au plus grand nombre; mais il ne faut pas que cela empêche le lecteur, l'auditeur, ou le spectateur de se rendre compte que la véritable culture se trouve hors de chez lui, et que la démarche de sortir pour aller au spectacle ou acheter un disque ou un livre est aussi un acte militant.

Vous avez déjà reçu une certaine reconnaissance: plusieurs de vos textes ont été primés lors de concours d'écriture. Que représente pour vous la publication de ce recueil?

J'ai eu beaucoup de plaisir ces deux dernières années à participer à ces concours. Cela permet de sortir de ses propres schémas d'écriture lorsqu'un tiers vous impose des règles. On ne peut pas vraiment parler de reconnaissance: la presse a très peu parlé de ces événements, et si ma mère n'avait pas battu le pavé pour annoncer le «triomphe» de sa fille (ahhh les mamans...), cela aurait passé totalement inaperçu. Mais en filigrane, ces deux dernières années, il y avait ce recueil qui me tenait les tripes en haleine. La nouvelle est un art mineur en Europe, elle est un petit détour avant autre chose, une pause que s'accordent les écrivains las de batailler avec les 200 pages de leur prochain roman, alors qu'elle est un art à part entière dans les pays anglo-saxons. Pourtant le public est friand de ces histoires courtes. Pour ma part, c'est une première publication dont je suis contente. Et ce ne sera pas mon dernier recueil.

Votre écriture précise, vos récits structurés qui possèdent tous une chute, conviennent parfaitement à la forme de la nouvelle. Pensez-vous au roman?

J'en suis au chapitre huit.