Sous l’aile des abeilles

Sophie Morandi

Ton rêve d’un autre ventre
pour l’aube de tes jours.

Et dans la hâte,
un bol du lait de la terre.
Nos ventres, nos mains, nos coeurs.

Puis mon coeur seul:
mais toi      au fond      toujours

Ce livre est une histoire d’amour entre celle qui peint et celle qui écrit. Il n’y a qu’une voix qui parle mais l’autre, l’absente – la muette – est toute présence: un silence irradiant. Elle est dans ses images et nous parle à travers ses couleurs. Leur histoire, même si c’est en différé, c’est ensemble qu’elles la racontent

D’un côté, des textes courts qui ne décrivent pas les peintures – ce ne sont pas des légendes – de l’autre, des images qui n’illustrent pas les poèmes. Dialogue alors? chant et contre-chant? Oui, mais aussi quelque chose de plus mystérieux puisqu’il n’y a qu’une voix pour les deux. Au moment où Sophie écrit, la voix d’Isabelle s’est tue.

Prononcez très vite sous l’aile des abeilles, et vous entendrez peut-être «sous l’aile d’Isabelle», réplique du nom, écho suscité par le désir et le manque de l’autre. Ainsi, l’anagramme joue avec l’oreille dans une sorte d’hallucination clandestine, bienfaisante: entendre le prénom, tressaillement de bonheur. Présence miraculeusement rendue.

Critique

par Françoise Delorme

Publié le 17/11/2009

Sous l’aile des abeilles se présente comme un livre à deux voix, l’une picturale, l’autre poétique. De l’une, celle de la peintre, Isabelle Chossis, il ne reste plus que la trace puisque celle qui l’animait, qu’elle animait, est morte, jeune, d’un cancer à 41 ans. L’autre voix, celle de la poète, s’élève pour rassembler en ces pages vives une sorte de dialogue émouvant qui se démultiplie peu à peu en un essaim symbolique et beau parleur. Essaim qui élabore quel miel? Murmures échangés, chant tenu, cri proféré aussi.

Les peintures, comme le dit Claire Krähenbühl dans sa belle préface, «ne sont pas les balbutiements d’une apprentie». Il s’en dégage une grande force, même si l’on sent que l’exploration si hâtive de multiples directions divergentes pourrait parfois leur nuire, et aussi une touchante simplicité alliée à beaucoup de profondeur méditée. Leur auteur aurait cherché à saisir avec une volontaire pauvreté de moyens «un cristal de bonheur confirmé», un «charme exquis d’éternité»; mais comment les retenir avec «un panier à trous» parmi «les ruades du vent»?

Les mots de Sophie Morandi installent une vive tension entre le souvenir intègre et lumineux d’une plénitude amoureuse, le goût de l’infini et la violence destructrice d’une perte définitive, toujours pesés à leur mesure tout au long des quatre premiers chapitres: Commotion, Tourments, Ricochets, Mémoire. Ceux-ci s’ouvrent sur un dernier mouvement intitulé Consolation, plus serein, ou qui tâche de le devenir; il commence par une question en trois temps, posée contre une encre d’Isabelle Chossis que l’on pourrait interpréter comme une fenêtre sur un au-delà inaccessible, une sorte d’aquarium un peu mystérieux dans lequel repose un animal inconnu qui, en retour, nous interroge:

Dort-on en au-delà?
Qu’en sais-je ?

Mais en vérité,
veillons-nous ici?

Oui, qui veille? Les vivants sur les morts? Les morts sur les vivants? Ou réciproquement? La mémoire invente une sorte de porosité entre deux mondes qui se transforment: visages entraperçus, images picturales qui lestent le texte de leur poids même infime de matière, mots qui percent de minuscules trouées de compréhension et d’accueil pour des couleurs fragiles. Si le deuil ferme des portes, il en ouvre d’autres, imprévues, imprévisibles:

Parce qu’on démolit
on pourra reconstruire.

On ne grandit qu’au milieu d’un chantier
à côté des sentiers et entre les lignes.

Ces nouvelles architectures possibles n’oblitèrent pas la souffrance de la perte et la violence inouïe de la mort. L’intensité de la douleur n’est estompée ni par la beauté diaphane et à peine esquissée de certaines propositions picturales (j’ai un peu regretté de ne pas connaître les techniques utilisées pour les peindre ou les dessiner dans un petit catalogue à le fin du livre, par exemple), ni par la concentration de certains textes courts, clairs, mystérieux aussi:

Je suis le roc
dont tu es la moye
et le secret.

Pourtant, le poids de la douleur, qu’il faut pourtant soulever, diviser, assumer, semble imposer une tâche au-delà des forces humaines. Mais les mots ne se dérobent pas, même en face d’une œuvre sombre et blessée (je crois y reconnaître une colombe qui saigne dans l’encre ou le graphite):

Plantée dans ma mémoire,
fichée en mon tréfonds;

que nul ne m’arrache ma douleur!

Le courage, le découragement, l’inquiétude et l’attente, le choc et la lente recomposition d’un monde se doublent d’une déclaration d’amour, immense, pour toujours inachevée, qui se divise et se réunifie, amour entre deux êtres, amour partagé de la vie:

Ton front contre mon sein:
tu t’instilles dans mon cœur,
je t’enclave.

Ultime amour enchevêtré.

Il est difficile de rendre compte d’une manière plus précise de l’art sensible qui habite ces œuvres picturales, fleurs et graines en mouvements, natures mortes épurées et un peu floues, presque au bord de la disparition parfois, étranges corps questionnés, affirmation inattendue de couleurs et d’épaisseurs. Il semble plus facile, des mots en éclairant d’autres, de donner à entendre ce que l’on comprend d’un poème, d’un ensemble de poèmes. Celui-ci me paraît vouloir porter dans la durée sensible des mots, avec obstination et des réussites certaines, la justesse d’un amour, l’intelligence singulière d’une vie, le chagrin de la séparation, le goût d’un renouveau fragile. Il se souvient d’une promesse que la poésie se doit toujours d’essayer de tenir. En général et en particulier. Sans cesse.

Tu meurs… et j’en découds.

Au lieu de me consumer,
je me redresse dans les labours de la vie.

Tant bien que mal.

Au seuil, tu m’en fis la demande.