Le Lieu et le moment

Laurent Jenny

«Je rêve d’une page de vélin lumineux où viendraient s’inscrire directement ma pulpe mentale de mes mots, et la vie elle-même (quelque chose comme l’unique rouleau de papier sur lequel Jack Kerouac a dactylographié en continu On the road mais sous une forme immatérielle et brillante). Parfois, j’y parviens, la vie devient livre. Il suffit qu’une nuit, sous le métro aérien, une femme à la robe cerise surgisse de derrière un pilier avec un chat presque sauvage qui crache dans ses bras : et je rentre l’écrire. La puissance de cette conversion verbale me sidère, et, par périodes, transfigure ma vie.»

(Laurent Jenny, Le Lieu et le moment, Verdier 2015)

Des instants montent du passé comme des bulles, à la rencontre des phrases qui les rendent toujours présents et visitables.
Ainsi se compose une autobiographie fragmentaire sans légende ni récit du moi. Elle est faite de lumières, d’intuitions enfantines et d’étonnements sensibles. C’est aussi une brassée d’images aiguës et souvent ironiques, où se donnent à voir une enfance des années cinquante aimantée par la littérature, des rêves d’errance soixante-huitards, les surprises d’une vie dans la parole et la force du monde tel qu’il est, de Ploiești à Nawalgar ou de Cluj à Shangaï.

(Présentation du livre, éditions Verdier)

Un kaléidoscope de sensations

par Marina Skalova

Publié le 07/12/2015

Auteur, critique littéraire et professeur de lettres à l'Université de Genève, Laurent Jenny publie avec Le Lieu et le moment une autobiographie constituée de fragments. Un livre qui est comme une mosaïque, ou s'agglomèrent de petites bulles narratives, des saisies instantanées de ce «je» qui varie et se transforme. Un patchwork d'instants sensibles et de sensations revisitées, mises bout à bout jusqu'à former une trame qui serait plutôt de l’ordre du collage, composée de courts chapitres dans lesquelles les fragments narratifs sont juxtaposés sans unité de lieu, de temps ou d'action. Ce qui fait lien, c’est alors la fraîcheur lumineuse de l'écriture, la précision qui ravive la sensation vécue, un magma de couleurs et d'odeurs, de textiles et de sons, dont notre mémoire est tissée, telle une fine étoffe.

Pour dire le «moi», Laurent Jenny convoque des mots et des images, des mots pour faire vivre des «images dépourvues de pensées, stupéfiantes et répulsives, mais littérales comme les nuages du ciel, les fourmis dans l´herbe et toute l´étrangeté du monde». L'auteur nous plonge d’abord dans l’enfance, au plus près de ces images grouillantes, souvent inconscientes, primitives. Il ressuscite les jeux d'enfants, le nom des gardiennes et des premiers amours de cours de récréation, la texture du pot de tabac et du dentifrice en poudre du père, la saveur des bains, les jouets préférés, les souliers du professeur, les cours de sport et les taquineries du frère. Il pose un regard tendre, amusé, parfois facétieux, tout en laissant éclore des métaphores d'une belle poésie. Il déniche des pépites de la mémoire avec une parfaite précision, qui laisse résonner toute la candeur et la sagesse de l'enfant, resté caché au fond de l'adulte qui écrit:

Au catéchisme, je me représente l'âme comme une lame de sabre courbe (plus exactement un cimeterre), brillante et immatérielle. Nous nous demandons si après la mort nous pourrons traverser les murs mais n'obtenons que des réponses confuses des dames préposées à notre instruction religieuse et mal prévenues contre les questions trop précises sur les détails de l'au-delà.

Il est également intéressant de découvrir les premiers souvenirs d'école, campés en quelques lignes dont se dégage le tableau d'une institution austère, où sévissent les injonctions autoritaires. C'est toujours par la porte de la petite histoire que l'on entre dans la grande et que l'on ressent l'empreinte d'une époque d'après-guerre encore marquée par Hiroshima. Cachée sous des anecdotes minuscules, souvent issues de la mythologie familiale, l'Histoire est pourtant partout et s'infiltre jusque dans les jeux d'enfants, où l'on s´amuse avec des «bombes algériennes» dans les salles de classes, échos salaces d'une «guerre sale».

L'enfant grandit avec la littérature: Betty Smith et Kipling, puis Racine et Dostoïevski. Très tôt, l'écriture s’impose et l'emporte, «des romans fleuves inspirés de livres lus à l'école» écrits dans des «cahiers touffus comme des jungles» à la première nouvelle envoyée à «Top, magazine des dix-douze ans». A l'adolescence, il découvre sidéré la capacité de transfiguration de la littérature, «la puissance de cette conversion verbale» qui transforme la vie en livre et imprime le réel en caractères noirs sur le papier blanc. Jeune adulte, l'apprentissage de l'écriture converge avec celui de la vie, au gré de happenings universitaires et de lectures passionnées. C´est pendant ces années qu'il commence à affirmer son positionnement esthétique, dans le sillage de Breton, Leiris ou Bataille, qui lui inspirent un amour du «continûment discontinu», de l'intelligibilité fragmentaire, se dérobant à l'artifice de constructions linéaires. «Je commence à comprendre que je ne serai jamais romancier et que je ne veux pas l´être» écrit-il.

Il tiendra parole. Mais avant cela, il s'agit de faire la révolution. Au milieu des années '60, des chevaux de ferme sont montés au cœur de l'Université de Nanterre, traversant cérémonieusement des amphithéâtres rebaptisés aux noms de Louise Michel ou de Rosa Luxembourg par les étudiants qui dansent jusqu'au petit matin «au son du juke-box du café du bidonville» voisin. C’est l'époque où l'on fuit les charges des policiers, occupe les salles de classe et le théâtre de l'Odéon, les rues, les places et les boulevards, ce qui «tient lieu de mode de vie et d´emploi des nuits». Laurent Jenny dresse le portrait au vitriol de cette époque marquée par la fraicheur d'un souffle qui a submergé une génération entière… et qui l'a inscrite dans l´Histoire, avant que celle-ci ne s'écrive à nouveau au rythme des chars et aux sons des tirs.

Comme un contrepoint, la partie intitulée «Après la révolution» est composée de bribes de voyage en Roumanie, quelques mois après la chute de Ceausescu. Ici, l'Histoire, avec ses hoquets et ses sursauts s'incarne avant tout dans des atmosphères, «une noirceur mate, absolue, une crasse indélébile de suie et de nuit qui teint le sol», dans laquelle les bâtiments en ruines «dressent dans le ciel des moignons de béton noirci». Là où les édifices tombent en lambeaux, ce sont les silences qui sont édifiants – tel celui de cet homme qui a «cessé d´écrire» lorsque «sont venus ces évènements sans nom» parce qu' «il n´a plus su nommer ce qu´il y avait».

D'ailleurs, l'ailleurs est un leitmotiv puissant de ce récit diffracté. Les bribes d'écriture apparaissent comme autant de diapositives, croquées au gré des carnets de voyage. C’est d’abord le Maghreb,  entre murs chaulés de bleu, vapeurs d'eau de rose et scarabées noirs. Sur les traces des blessures de la colonisation et de la guerre d'Algérie, la violence du réel est omniprésente mais parvient parfois à faire jaillir d´envoûtantes étincelles poétiques:

Square Port-Saïd à Alger, à six heures du soir, je découvre que le vacarme métallique que j'ai pris pour celui d´autos-chenilles militaires ou de chars investissant brutalement la ville en un retour de guerre, est en réalité fait de cris d'étourneaux perchés dans les arbres par milliers qui s'égosillent avec fureur avant de disparaître en nuages sombres et tournoyants comme des fléaux.

Puis – ou en parallèle, car si les rubriques se succèdent, le temps qui nous est conté n'est pas linéaire pour autant – le narrateur s'embarque pour les Etats-Unis, «cheveux longs et en jeans déguenillés», mangeant des cookies au haschich et profitant de la liberté, avant, plusieurs années plus tard, de vivre un «perpétuel printemps californien» en tant qu'enseignant auprès d' «étudiants funambules qui jonglent avec des oranges et viennent en cours aux motocycles». Les temporalités se télescopent alors: New York, Venice, Yosemite, Big Sur, Los Angeles, Berkeley, Haïti… Les souvenirs américains s'entremêlent, tissant une trame associative à l’image de la plasticité de la mémoire.

Les voyages se poursuivent, au Japon, où l'on goûte le ravissement d´instants suspendus, l'attention à l’infime décuplée par le calme qui règne et rend précieuse chaque gouttelette de rosée; puis en Inde, où le narrateur, d'abord à la limite du dégoût, rêve ensuite de se noyer, de s'enfoncer dans ce pays infini, s'éprend de sa «géographie magique» et de son fascinant mélange entre beauté et misère, tel Baudelaire plongeant dans la fange pour en puiser de l'or. A Shanghai enfin, où la ville globalisée se révèle au gré de sa météo et de ses contradictions, à la fois fascinante et insoutenable.

Tout au cours du livre, le spectaculaire des voyages alterne avec le calme de petits instants quotidiens, dont le talent d’observation de l’auteur parvient à puiser une substance sensible foisonnante. Ces proses miniatures qui donnent de la valeur à chaque lieu et à chaque moment, constituent le cœur même du livre. Des «pluies d´automne le long de fenêtres fermées» aux «beaux étés passés à écrire dans le Midi», le livre est un kaléidoscope où le temps englouti se reflète sous une multitude de configurations. L'écriture tente de saisir la matière même du temps qui passe. Une recherche de fixation de la sensation, qui évoque inévitablement Marcel Proust ou Nathalie Sarraute.

On peut cependant regretter l'agencement quelque peu scolaire des différents fragments, assemblés ensemble par thèmes ou époques. Sans pour autant être chronologique, cette disposition semble trop sage et peut avoir tendance à aplatir la coexistence de différentes temporalités qui fait la richesse de l'œuvre et se déploie avec finesse au sein des textes.