Lyrisme et dissonance

François Debluë

Le titre de ce livre pourrait faire penser à un essai érudit, à propos de notions abstraites: il n’en est rien !

Ouvrage singulier, inclassable, Lyrisme et dissonance est constitué de réflexions, d’aphorismes, de notes, de courtes anecdotes (souvent drôles), de brefs récits et d’évocations, dont le titre indique les deux pôles entre lesquels balance notre rapport au monde: une expérience que nous faisons tous.

Poète, prosateur, auteur du poème de la Fête des Vignerons de 1999, François Debluë livre ici le journal d’un homme passionné par la musique et la peinture, par la littérature, évidemment, qu’il a enseignée durant des décennies.

Il est rare de pouvoir pénétrer, d’aussi près, le cheminement intellectuel et spirituel d’un artiste qui dit ses doutes, ses questionnements et ses provisoires certitudes, sinon ses espérances.

Véritable aventure de lecture, ce livre renouvelle nos façons de voir le monde, nous déplace, et nous fait mieux comprendre qui nous sommes.

(Alain Rochat, éditions Empreintes)

Critique

par Françoise Delorme

Publié le 06/10/2015

Vient un moment où telle grappe de textes appelle un titre parce qu'on a entrevu une cohérence, des convergences.
Elle appelle un titre comme tout contenu encore informe, imprécis dans ses contours, appelle un contenant qui lui donne cette assurance et cette légitimité qui lui manquaient encore, cette contenance vers quoi elle tend.

Lyrisme et dissonance, voilà un titre qui ne donnera pas de contenance très assurée, mais plutôt un boitement, une invite à accepter les tiraillements contradictoires de l'existence et de la création humaines. Il est étrange aussi que  le mot «lyrisme», par le rapprochement lui-même comme dissonant de deux mots que l'on peut aussi imaginer comme un oxymore réconcilié, semble pouvoir accepter une synonymie évidente avec harmonie. Le mot «dissonance», lui, forcerait tous les barrages pour se faire accepter...et le lyrisme deviendrait critique?

En commençant ce livre, le lecteur pourra craindre d’avoir affaire à un assemblage de fragments très différents des remarques esthétiques sur la poésie et les arts en général, surtout la musique et la peinture, des citations d'auteurs aimés, des vérités techniques bien tournées sur l'art du poète, des descriptions de paysages ou de moments sensibles, des commentaires sur d'autres poètes, des remarques contradictoires, des rêves et rêveries inachevées, dans un fouillis peu attirant, d'autant plus que certaines propositions risquent d’être convenues, voire superficielles. Et elles le sont, je crois. Mais c'est un des intérêts précieux de ce livre de mêler le tout venant prolifique et ordinaire de la pensée à des surgissements qui poussent la réflexion à sortir de son ronronnement: «Le poète ne se contente pas de redécouvrir le monde, il le redéfinit.» Le buissonnement profus de l'ensemble du livre (un peu dissonant, justement!) illustre parfaitement une formule qui entraîne l’adhésion immédiate:

L'artiste consacre sa vie à exprimer sa faiblesse d'homme.

Oui, et soudain, non sans quelques cacophonies nécessaires, tout se joint pour contrecarrer la bêtise sans l'escamoter, pour «subjuguer les verbes» sans les magnifier, pour attiser la curiosité sans la trahir, pour éblouir aussi, car certaines remarques émeuvent le lecteur par leur justesse:

Il n'y a d'inspiration que de l'amour. Ou de la mort – c'est-à-dire de l'effroi provoqué par la disparition de tout amour.

Une remarque singulière peut dénoter un penchant personnel, tout en suggérant une vérité partageable, bien qu'austère:

Sans acuité, sans tranchant, la mélancolie n'est que mélasse.
Je rêve ainsi d'une mélancolie qui aurait la transparence et l'éclat d'un cristal. D'une mélancolie minérale.
 

Certaines contradictions amusent; même un peu convenues, elles distillent des paradoxes, qui, eux, sonnent juste, par frottement, ainsi le balancement très pertinent entre «Il se croit poète parce qu'il procède par allusion. Il est tout simplement confus.» et «L'allusion, plus rayonnante que la démonstration finie». De nombreuses réflexions sur «l'allusion», «rayonnante» telle une «aura», parsèment d'ailleurs le livre. Elles résonnent fortement et deviennent un thème récurrent, essentiel.

Parfois, un court aphorisme tranche, défense et illustration du lyrisme par un vers limpide et puissant:

Oser dire «je» comme on ose dire «oui».

A l'inverse, des descriptions de paysages ou de promenades dans des villes, plus longues, imprègnent la lecture et encouragent une rêverie diffuse, orientée cependant avec beaucoup de précision vers un désir de beauté, beauté qu'il convient de laisser venir, par le poète, comme par le lecteur:

Traverser ces étendues, ces déserts que rien n'illumine. Attendre. Patienter. Apprendre à ne pas attendre. Être prêt à accueillir, sans chercher à capturer ni même à accueillir; non pas sans rien faire, cependant. Active disponibilité. Vigilante.

Beauté. Le mot revient sans cesse, questionné, affirmé, perdu ... et retrouvé à chaque fois. Ce mot inspire les derniers fragments du livre qui forment un ensemble composé d'un poème-paysage, d'une exclamation, d'une évocation de la beauté dans plusieurs de ses fugaces et violentes apparitions, et du constat éprouvant de la fragilité de l'être humain et de ses entreprises:

De ces beautés-là, rien ne nous protège, tandis qu'elles nous sont données et qu'elles nous comblent - pour un temps d'autant plus précieux que nous le savons irremplaçable et éphémère.

Au fur et à mesure des relectures, ce livre devient un véritable compagnon, provoquant le dialogue intérieur à plaisir, la joie de se sentir en accord et la vivacité, parfois agacée, d'être en désaccord. La présence de dissonances plus nombreuses et moins feutrées aurait cependant provoqué plus de désordre, de celui qui se révèle fertile pour vivifier et alléger la pensée, puisque «la plus haute simplicité est déconcertante, désarmante». Plus d’âpreté se révèle parfois nécessaire pour contrecarrer un désir si fort d'harmonie qu'il pourrait anesthésier l'existence. Mais ce livre recèle de nombreux trésors. Tous les curieux de poésie et tous ceux que les arts intéressent puiseront de quoi nourrir leur réflexion et la rêverie, puisqu'elles vont inéluctablement de concert:

Hugo von Hofmannsthal, [...], à propos du poète: «on dirait que ses yeux n'ont pas de paupières».
Serait-ce pour cela que la rêverie, que l'apparente distraction, lui sont nécessaires?
Comment supporterait-il, sans cela, la vision aiguë de tout ce qui s'impose à sa vue et à sa conscience?