Sur ses pas

Jean-Bernard Vuillème

Suite à la découverte d’une vieille clé, Pablo Schötz décide de remonter le cours de ses anciens domiciles. Mais la bonne serrure tarde à se présenter. Cette clé serait-elle le Graal qui estomperait la distance entre le passé et le présent, qui «rassemblerait le petit garçon et l’homme mûr en train de se demander si ce petit garçon a vraiment existé?». Voici le récit haletant d’une cavale au-devant d’un passé.

Périple vertigineux et parcours particulier dans le XXe siècle : le confort de la modernité apparaît dans les foyers avant d’être refusé par les soixante-huitards, le téléphone à touches remplace celui à roue mobile. Lucie la première épouse, une maison de paradis, puis la solitude, puis une nouvelle famille. Passé et présent se bousculent de maisons enmaisons, de couloirs en couloirs, et le motif des sols font fait surgir des souvenirs où le particulier dit ce qui est propre à chacun, l’universel.

(Présentatin du roman, éditions Zoé)

Le livre des clés. Propos recueillis par Elisabeth Jobin et Marina Skalova

par Elisabeth Jobin

Publié le 02/11/2015

C’est un sept pièces lumineux dont on ne saisit pas tout à fait l’agencement, du moins au premier abord. On s’égare dans un couloir, entre la salle à manger et les toilettes, on en profite pour guigner: quelques portes sont entrouvertes. L’appartement de l’écrivain Jean-Bernard Vuillème est typiquement chaux-de-fonnier. Nulle part ailleurs, on ne pourrait prétendre à un tel espace, à ces hauts plafonds, ce plancher en bois verni. Ni à ce calme: niché dans le massif du Jura, à l’écart des grands axes, La Chaux-de-Fonds cultive ses particularités.

Des particularités à la fois culturelles et sociales, et qui transparaissent dans le roman que nous tend Jean-Bernard Vuillème à notre arrivée. Celui qui s’est intéressé, au cours de son parcours d’écrivain, aux lieux et à leur atmosphère, à leur empreinte sur la mémoire sensible, revient dans Sur ses pas sur les appartements qu’il a occupés, ces espaces qui circonscrivent les vies. «J’ai remonté tous mes domiciles, depuis le premier», nous confie l’écrivain né dans la ville du Haut en 1950. Le porte-à-porte a abouti à une exploration des lieux de la mémoire, «du lieu comme boîte à personnages. Au fond, c’est une idée toute bête, mais c’est justement ce que font les écrivains, à mon avis: persévérer dans une idée toute bête.»

Le livre retrace les explorations systématiques de Pablo Schötz, personnage sur lequel Vuillème projette des expéditions qu’il nous confie avoir faites lui-même au cours de l’année écoulée. Le point de départ est simple: ayant trouvé une clé ancienne dans un tiroir, Schötz se met en quête de la serrure correspondante. Le lecteur accompagne donc cet homme discret tandis qu’il sonne aux portes de son passé. Il demande la permission aux locataires actuels de visiter les lieux. Si chaque étape emprunte un chemin particulier, elle aboutit toujours à un même constat: dans ces pièces qui furent un jour siennes, se sont aujourd’hui substitués des étrangers qui, à leur tour, ont encombré ces espaces de leurs objets, de leurs histoires, de leur mémoire. Si chaque visite réactive le souvenir de Schötz, elle laisse également affluer des impressions immédiates. Les temporalités s’interpénètrent. Et sous le prisme du lieu, se dessine le parcours de l’existence de Schötz.

Voyage dans l’intime

Parce qu’elle est ancrée géographiquement, la trame du livre nous évoque le récit de voyage. «Je n’y avais pas pensé», réagit Vuillème. «Mais vous avez raison: le roman est un voyage. Un voyage dans l’intime.» Car c’est bien de l’intimité de l’auteur qu’il s’agit, puisque Schötz est un alter ego assumé de l’auteur: «J’ai voulu éprouver ces retours sur les lieux. Ce qui ne veut pas dire que tout ce que je raconte est à prendre au pied de la lettre.» De fait, Vuillème use de stratégies narratives pour se protéger et gagner quelque distance sur son expérience réelle. Par discrétion sans doute, il augmente le récit d’un niveau fictionnel supplémentaire en introduisant le personnage du narrateur, un écrivain qui s’engage auprès de Schötz pour écrire à sa place ses pérégrinations. Une précaution qui s’avère être de trop, tant ces jeux formels sont anecdotiques en regard de l’histoire contée.

Car qui frappe à la lecture du livre, c’est bien davantage l’écriture fluide, vive, qui laisse se rejoindre le sensible, le souvenir sélectif et la symbolique du lieu. Les visites d’appartements sont autant d’instants de clairvoyance qui, mis bout à bout, forment un memento mori littéraire. La vie de Schötz, ainsi parcourue, semble se résumer à une série de lieux entre Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds. Une observation qui fait trembler le personnage: «Il en pleurerait, cette vie si courte en somme, quelques adresses avant la dernière adresse, quelques mots encore avant la dernière phrase, il n’a jamais pensé vraiment, avant cet instant, qu’il marche vers sa propre mort. La dernière demeure. Déciderait-il à la fin de ce livre de déménager pour être sûr de vivre encore un peu?»

L’écriture prend fin

Sur ses pas tient lieu de bilan de vie. Tout entier, il est empreint d’une mélancolie assumée, d’un regard quelque peu résigné et qui transparait dans notre conversation avec Jean-Bernard Vuillème. L’auteur se surprend à nous parler de sa perception de l’exercice littéraire, entre enchantement et dépit: «C’est magnifique, l’écriture, parce qu’elle donne un sens à la vie», nous confie-t-il en nous fixant de ses yeux bleus. «Bien sûr, il faut compter avec des séances d’isolement. Pourtant, même si on va chercher la matière à l’intérieur de soi, c’est au travers des autres, de l’intérêt qu’on leur porte, qu’on parvient à se situer soi-même dans le monde.» Or, prendre les autres à parti, les emporter dans son projet d’écriture, demande une énergie qu’il n’est plus certain de vouloir dépenser: «C’est la première fois que je n’ai aucun projet en route. Jusqu’ici, quand je terminais un livre, j’avais toujours une ébauche du suivant, ou l’impatience de terminer ce que j’étais en train d’écrire, parce que mon esprit était déjà pris par le projet suivant. Alors qu’aujourd’hui, je me demande si on peut tout simplement décider d’arrêter d’écrire.»

Une question que se posent nombre d’écrivains à la publication d’un récit autobiographique. «J’ai commencé à écrire pour tirer au clair quelque chose qui était noué, littéralement, à l’intérieur de moi», résume Vuillème. Dans Sur ses pas, ce nœud enfin se défait. L’écriture a ce pouvoir, celui de délier, de mettre les choses à plat. C’est le grand mérite de ce dernier livre (mais s’agit-il réellement du dernier?): le propos s’y répand, les phrases passent du baume sur les blessures. L’étape est peut-être nécessaire pour envisager une suite qui, certainement, sera tout autre.