Rosa

Lolvé Tillmanns

Rosa, sur son lit d'hôpital, demande à ses petits-enfants de bien vouloir écrire l'histoire de leur vie. Cette autobiographie familiale embrassera les générations et mettra en lumière les secrets les mieux cachés.
Becca l'artiste culte et toxicomane, Isaac le religieux qui a refermé son piano, Mario l'impresario new-yorkais ou encore Lilah la benjamine insouciante, confient leur vie où se mêlent la Suisse et les États-Unis, la névrose et les outrances, la création et l'identité juive.
Lolvé Tillmanns nous offre un grand roman familial, une fresque qui remonte le temps et se frotte à notre histoire.

(éditions Cousu Mouche)

Critique

par Marianne Brun

Publié le 18/01/2016

Après la fantasy (avec un roman auto-édité en 2013), puis l'anticipation glaciale de 33, rue des Grottes (Cousu Mouche 2014) qui prenait pour cadre le microcosme actuel d'un immeuble genevois, Lolvé Tillmanns franchit une nouvelle étape dans sa mue littéraire. Avec Rosa elle affronte sans filtre le réalisme et plus exactement la matière historique du XXe siècle, de l'Holocauste à ses résonances sur les générations suivantes. Cadre étonnant pour une jeune écrivaine genevoise. Et la très bonne surprise du roman vient du fait qu'elle l'exploite avec beaucoup d'à propos, se servant habilement de l'histoire contemporaine de la Suisse, refuge des puissants de ce monde. 

Rosa est en effet une saga familiale abondamment documentée entre Genève, New York, Miami et l'Allemagne. On y circule dans les hautes sphères de la finance et de l'art, on pénètre dans des milieux sélects voire fermés – écoles internationales, clubs de jazz, communauté hassidique... Et si les membres de cette famille deviennent les meilleurs dans leur domaine (art plastique, production musicale, banque) ou s'ils côtoient d'éminentes personnalités,  ce n'est pas par ambition personnelle mais parce qu'ils subliment, presque à leur insu, un mal être qui les ronge.
Car se sont tous des victimes collatérales de la Shoah, dont l'aïeule Rosa a réchappé au prix d'un secret des plus honteux. Deux générations plus tard, ces millions de morts les hantent et les forcent à se définir par rapport à la judéité. La culpabilité sourd de chacun de leurs actes. Leur réussite est à la mesure de leurs cauchemars intimes. Le somptueux côtoie le morbide, la célébrité le scandale et les liens affectifs sont remplacés par des addictions en tous genres. Mais la plume de Lolvé Tillmanns, souple et sobre, délicatement lyrique, un brin classique et sage peut-être, maîtrise la charge émotionnelle du récit et se prête au luxe et à la froideur qui règne sur cette famille. 

Pour pénétrer dans cette saga, elle met en place un procédé narratif simple: à tour de rôle, chacun des Lévine-Mancini raconte sa vie. La compilation des récits, allant de la plus jeune à l'aïeule, remonte logiquement aux origines du mal-être familial.
Le procédé donne lieu à une succession de portraits qui forment ainsi huit histoires quasi indépendantes les unes des autres. En une vingtaine de pages à chaque fois, la trajectoire fulgurante des personnages nous plonge dans un univers particulier, documenté et vivant. Et c'est là tout l'attrait de Rosa. On évolue dans le milieu de la toxicomanie avec David, dans celui de l'art contemporain volontairement transgressif avec Aaron, dans la communauté juive orthodoxe de New York avec Isaac, dans la Little Italy et ses clubs de jazz avec leur père Mario, dans la banque avec leur grand-père, dans un bordel tenu secret quelque part en Allemagne -  et même dans les camps de concentration nazis.

L'auteure y injecte ses personnages pétris de dilemmes existentiels voire spirituels. Ils  y trouvent des armes pour se singulariser par rapport à l'histoire familiale et à la judéité. Ainsi, tour à tour, ces univers particulièrement typés prennent une dimension inédite.
De plus, Lolvé Tillmanns joue sur les contrastes. Contraste entre les univers: Chaque membre de la famille évolue dans un univers qui s'oppose à celui des autres (ainsi, la communauté hassidique se confronte au monde de l'art contemporain).
Contraste à l'intérieur même des lieux, à la fois ombres et lumières. Genève est un refuge en même temps qu'un lieu étouffant car trop petit; le bordel allemand est en apesanteur au-dessus de l'horreur:

M. von Bach dirigeait d'une main tendre ce petit royaume et parvint à y créer une magie et une drôlerie burlesque qui ne se démentit pas, même lorsqu'il fallu descendre à la cave pour se mettre à l'abri des premiers bombardements qui dévasteraient Berlin.

Contraste des destinées humaines. Les protagonistes recèlent autant de grâce que de handicaps et l'existence souvent tragique des gens qu'ils côtoient souligne leur chance insolente, parfois un peu trop excessive pour être totalement crédible.
Contraste stigmatisé dans la création artistique («mais un jour, un dessin attira mon œil au pieds du lit d'Aaron. Son fusain sale me colla un uppercut. Les traits extraordinairement durs étaient puissants et beaux»). D'autre part, Aaron, le petit-fils de Rosa, n'hésite pas à renverser les clichés et à mettre en scène des Israéliens habillés en nazis pourchassant des Palestiniens.

Et contraste incarné par la figure tragique de la mère, de Rosa à sa fille Becca, elle-même mère de quatre enfants. Alors qu'elles devraient transmettre l'amour, elles transmettent la mort ou plus exactement le mal être familial. Rosa qui est allée «là-bas, où la mort était devenue une science exacte. Elle avait vu le diable. Il s'était nourri d'elle et l'avait recrachée», est incapable de materner Becca qui dira d'elle: «Je ne pouvais décoller mes yeux d'elle, alors même que la regarder me remplissait de son vide», funeste oxymore.

Et puis, en filigrane, l'intérêt de Rosa vient aussi du portrait de l'artiste qui en est fait. Comme toute famille rongée par un mal être, les Lévine-Mancini accouchent naturellement de monstres: des artistes. Toute la question de la sublimation est là, maîtrisée. L'artiste se consume dans son œuvre. Sa réussite lui échappe, seul compte le pacte qu'il noue avec ses tourments et qu'importent les conséquences en cascades sur les autres membres de la famille – ce qui fera dire à Isaac:

Les jumeaux s'éloignèrent, jusqu'à l'évitement le plus extrême, de ce petit être qu'ils n'avaient pas eu le temps d'aimer suffisamment pour lui pardonner de souffrir, lui aussi, d'avoir une mère en constante désintégration.

Et ces tourments s'amplifient au fur et à mesure que l’œuvre prend forme. Becca, la mère, se perd dans la drogue et son fils, Aaron, dans la violence sexuelle. A noter que l’œuvre plastique de chacun est particulièrement bien caractérisée.

Cette succession de récits de vie tourne cependant un peu en rond. En effet, si les portraits se reflètent les uns les autres, creusant de belles perspectives sur les personnages, l'ensemble pèche par manque de construction romanesque et de tension dramatique.
L'auteure prend un soin infini à retracer la chronologie de l'évolution de ses personnages, de leur naissance jusqu'à leur émancipation en passant un peu trop rigoureusement à chaque fois par les mêmes événements fondateurs de l'histoire familiale. De plus on est dans le récit rapporté, en surplomb des événements. Au mieux cela donne lieu à de fascinants raccourcis, au pire on reste à distance comme à la lecture de 'fiches-personnages'. L'ensemble paraît corseté. La linéarité et la répétition du procédé narratif essouffle l'intérêt de la lecture – surtout lorsqu'on aborde des personnages quasi secondaires comme le père ou le grand-père mort depuis trente ans. L'auteure tâche de sortir de ce plan en lui adjoignant les commentaires de Lillah, la plus jeune des Lévine-Mancini. Mais ils ne sont que des transitions rhétoriques, préambule ou épilogue sans grand intérêt.

En définitive, on peut avoir le sentiment de passer à côté de l'enjeu essentiel du roman, à savoir la découverte des véritables racines du mal être familial: le secret de Rosa. Rigide, le procédé narratif oublie de la problématiser tout en donnant des indices trop voyants. Ainsi, la révélation finale tombe un peu à plat. C'est dommage, car ce que l'on apprend est une belle trouvaille romanesque qui s'accorde à la perfection avec l'ensemble des thèmes de Rosa. Mais, si la surprise est un peu gâchée, on a tout de même plaisir à relire l'histoire des Lévine-Mancini et leur rapport à la judéité sous un autre angle, encore plus monstrueux.