Quelques flammes ont dansé

Ronald Fornerod

«Redécouvrir le monde sensible, réveiller les appétits et la soif de vivre aux pays des repus... On attend du poète un itinéraire personnel à l'heure du prêt-à-penser. Plus que jamais nous collons aux moiteurs de l'anonymat, tout en éprouvant le vertigineux besoin de se vivre autrement. De regarder à notre propre rythme la fleur, l'oiseau, la lumière et la couleur, d'écouter les sons et les cris accompagnant notre passage, d'autant plus beau que nous le savons provisoire. Du magma des informations quotidiennes, de la gangue de nos habitudes, dégager patiemment, avec la minutie de l'archéologue, quelques convictions d'une solide simplicité qui nous feront trouver belles les facettes de la vie; qui nous relieront aux hommes d'avant et d'après nous.»

(Extrait de la quatrième de couverture)

Entretien avec Ronald Fornerod

par Carole Wälti

Publié le 08/02/2006

Invité à parler de son parcours poétique, entamé il y a plus de quarante ans sous l'égide de Chappaz à qui il servait alors de «coursier», Ronald Fornerod évoque la phrase de Saint John Perse selon qui «Le poète est celui-là qui rompt pour nous l'accoutumance». Ce devoir de rupture ne lui sert toutefois pas de prétexte à l'hermétisme. Ses textes, qui tous témoignent de son plein engagement dans la difficile quête de la simplicité, trouvent leur ancrage dans l'intimité du poète, mais, épurés de toute dimension anecdotique, c'est par la grâce des images et l'authenticité des émotions qu'ils touchent le lecteur. De «la noble transe farfelue de la vie» à «l'ultime souffrance de la séparation», Quelques Flammes ont dansé réaffirme, dans le prolongement des autres recueils, que l'écriture poétique se doit de «redécouvrir le monde sensible, de réveiller les appétits et la soif de vivre aux pays des repus».

Ronald Fornerod, votre quatrième recueil s'inscrit dans une suite poétique dont le début remonte à une quarantaine d'années. Y a-t-il de votre part une recherche de cohésion sur une aussi longue période?

Le but de ce dernier recueil était effectivement d'être dans la perspective de l'avant-dernier, mais je suis mauvais juge. D'ailleurs, si j'écris tous les jours, ce n'est pas dans l'intention de publier. C'est plutôt une habitude que j'ai depuis très jeune, je prends des notes en lisant le journal, devant la télévision. Concernant mes poèmes, je m'étais donné pour règle de ne pas publier trop fréquemment, de respecter une marge de sept ou huit ans, notamment pour éviter de me répéter. Mais j'éprouve aussi le besoin de me situer, de savoir où j'en suis, d'établir des passages sur le flux du quotidien. Ceci d'autant plus que j'ai souffert de problèmes de santé ces dernières années, donc, dans mon dernier livre, on sent ce besoin de «préparer le moment», de l'envisager.

Le dernier recueil a donc eu une genèse plutôt particulière?

Oui, tout à fait: je n'étais pas vraiment sûr d'être encore là pour l'éditer. J'ai donc rassemblé mes poèmes et je me suis isolé dans un mayen pour les retravailler afin de leur donner une homogénéité. Je les groupe par contraste ou par similitude. Ce qui n'est pas toujours évident, c'est d'avoir un prolongement parfait, ou des oppositions.

Dans Nos Jours ainsi donnés, paru en 1987, l'évocation d'un tu amoureux unifie le recueil. Or il n'y en a guère de trace dans Quelques Flammes ont dansé. Par contre le fil rouge est constitué par le passage des saisons, du temps, avec tous les motifs que cela implique, la nostalgie, la fugacité, la mort même. La plupart des poèmes sont empreints d'une expérience humaine semble-t-il assez douloureuse, à quel point est-ce la vôtre?

Quand je relis mes poèmes de jeunesse, j'ai souvent le sentiment qu'ils sont l'œuvre de quelqu'un d'étranger, qui parfois m'intéresse, parfois m'exaspère. Il y a un décalage qui est assez surprenant parce que c'est vrai que je les ai écrits avec mes tripes. En fait, je pense qu'il y a toujours un double aspect de l'écriture. Pour moi, c'est aussi une manière de m'encourager dans les moments difficiles. C'est mettre quelque chose à l'horizon, quelque chose qui permet de supporter un quotidien parfois terrible, une sorte de catharsis. Mais il y a un balancement entre les textes sombres, peut-être même parfois trop sombres, et une volonté de résistance. Du reste, dans Terre de bienveillance, il y a des textes qui sont plus sombres encore peut-être que dans le dernier recueil, avec un titre qui affirme que cela en vaut la peine malgré tout. L'écriture m'aide à canaliser mes émotions et à aller vers quelque chose de positif, plutôt que de ne voir que l'aspect sombre, le spectacle, la comédie humaine quoi!

Une sorte de sagesse résignée qui s'exercerait par le biais de la poésie?

Probablement, mais une sagesse résignée n'est pas une sagesse qui serait le résultat d'une résignation. Je pense au contraire que la résignation est une conquête, à la façon dont l'envisagent les Stoïciens ou les Epicuriens. Il ne s'agit pas simplement d'un constat désabusé, mais du résultat d'un mouvement de conquête.

A ce propos, il y a aussi une série de poèmes qui trahissent votre regard sur le monde. Ils prennent alors une forme plus narrative et portent des titres - Rupture, Intérimaire, Complainte des vieux - qui font écho aux incertitudes que doivent affronter certaines catégories de personnes fragilisées, mises à l'écart. Comment vous situez vous par rapport à la fameuse question de l'engagement?

Le poème Résistance par exemple (ndlr. qui porte sur le 11 septembre) a été lu l'année même de ces événements, ce qui m'a valu des problèmes. On m'a traité de terroriste, de gauchiste, etc. Ce texte-là très manifestement est engagé. Moi-même j'ai été très engagé dans la Jeunesse socialiste. Quand j'enseignais en Valais, cela ne m'a pas servi ! C'était un peu le western à l'époque là-bas! Genève a donc été de ce point de vue un refuge. Aujourd'hui, j'ai de la peine à me passer des montagnes, mais j'y vais en vacances, alors c'est différent.

Donc tant le vécu des poèmes que leur engagement peuvent vous être assimilés?

Oui, totalement. D'ailleurs, j'aime les lire moi-même. Depuis six, sept ans, je lis mes textes au P'tit Music'Hohl à Genève, avec des chanteurs. Je les ai aussi lus avec la comédienne Lise Lachenal, ce qui a été une expérience très intéressante. En fait, je n'aimerais pas simplifier en disant que comme Flaubert je les passe à mon «gueuloir», mais je prends des notes presque en permanence, et, à certains moments, tout cela devient une suite. A partir de là, j'essaie surtout de leur donner un rythme pour échapper à la simple élaborations d'idées, je fais de la scansion! Une des premières personnes à qui j'avais montré mes vers était Chappaz. Il m'avait dit qu'il fallait encore travailler, travailler la musicalité, les rythmes, les sons. «Ça joue pas, c'est trop froid», me disait-il.

Au-delà de l'attention portée à la forme, on vous sent aussi soucieux de partager quelque chose quand vous écrivez…

Je pense que c'est lié à mon approche de la poésie. Pour moi, un poème est relié à un vécu, à un fait. Du reste, le métier que j'aurais souhaité faire est le métier de journaliste, parce que pour moi, il implique la résonance par rapport à un événement, les vibrations. A partir de là, j'essaie d'en faire quelque chose d'accessible pour une autre personne, de créer un climat, de généraliser pour faire un clin d'œil aux lecteurs. Alors que dans mon premier recueil, on sent l'influence du symbolisme, de Mallarmé, le tout lié à mes études universitaires, j'ai ensuite souhaité me distancer d'une poésie ou même d'une littérature de laboratoire. A un moment donné, je n'avais plus envie d'être un fabricant de littérature. Les mosaïques construites à partir de l'imaginaire individuel ne m'intéressent pas. Je peux trouver beau, je peux trouver remarquable, bien fait, mais cela ne m'émeut pas, ne me touche pas, or j'ai besoin d'être ému.

En même temps, on est loin dans votre dernier recueil de tout lyrisme sentimental. A cet égard, il y a une discrétion, une retenue très marquées. Comment dès lors toucher les lecteurs de poésie?

Je cherche toujours à éviter le dégoulinement de sentiments. Mes élèves par exemple associent d'abord la poésie à quelque chose d'un peu collant, une sorte de fond d'assiette sucré. Il faut arriver à les laver de cette espèce de glue sentimentale, mais une fois cela fait, l'intérêt pour la poésie existe. D'ailleurs, à une époque où on a un maximum d'informations disponibles, je crois qu'il y a une place pour une autre forme d'écriture qui tend à donner une valeur aux mots isolés, détachés. Je pense qu'il y a un avenir pour cette forme-là d'expression, qu'elle peut retrouver une place privilégiée auprès par exemple des personnes qui ne se satisfont plus de cette matière communicationnelle abondante ou qui d'autre part n'ont pas envie de lire des théories philosophiques abstraites. Au fond, la poésie offre l'occasion de revenir à des choses très simples.