Pour toi la guerre est finie

Pierre-Laurent Ellenberger

Pour toi la guerre est finie est un récit posthume dédié à un ami noctambule et qui se déroule dans certains bistrots lausannois dans les années septante. C'est aussi une chronique d'un moment agité de notre histoire: Guerre du Vietnam, conquête de la lune, combat contre la Grèce des colonels, libération sexuelle, développement des centrales nucléaires. Le monde se divise en deux camps: ceux qui prennent le train de l'avenir et ceux qui restent en gare en cultivant leur nostalgie. «Il est vrai que nos parents n'avaient qu'un maigre avis sur les bouleversements extérieurs à la Suisse et pensaient qu'en nous évitant des conflits, nous serions épargnés par eux. La tradition et l'honnête labeur étaient sertis en amulettes apostropaïques qui repousseraient le règne de la barbarie. Cela s'enseignait en famille, à l'école, tel un catéchisme relayé par les journaux. Mais la jeunesse est imperméable aux métaphores ancestrales et épelle mal le calendrier du bonheur; elle ne sent que ses tumultes intérieurs qui ressemblent à des déclarations de guerre.»

(Présentation du livre, éditions de l'Aire)

Critique

par Carole Wälti

Publié le 11/07/2006

Pas de barricades, pas de monceaux d'ordures, pas de grève générale, pas de «chienlit». En Suisse, mai 68 a été un mois presque comme les autres. Le cœur y était pourtant et l'agitation qui innervait alors l'Europe a bel et bien trouvé écho sur les bords de la Limmat ou du Léman, comme en témoignent plusieurs parutions récentes où résonnent tout à la fois le fol espoir d'avoir voulu changer le monde et la conscience navrée d'avoir échoué.

Avec Pour toi la guerre est finie (2006), Pierre-Laurent Ellenberger livre une chronique des années 1960-70 telles que peut les avoir vécues un étudiant vaudois quelque peu romantique rêvant de devenir auteur-compositeur. Son narrateur, dont l'épaisseur autobiographique se laisse facilement deviner, n'est cependant le héros d'aucune épopée égotisto-terroriste susceptible de se transformer en argument de vente. Enfilant les «théories à trois sous» sur le cours des choses à partir de sa lecture effrénée des journaux, il relate ses voyages en Italie ou à Paris, ainsi que ses rencontres amicales et amoureuses avec en toile de fond la ville de Lausanne et sa vie bistrotière, le tout sans jamais quitter l'Histoire des yeux.

Prague, Biafra et bombe H

De la mort de Martin Luther King (1968) à celle de Khroutchev (1971) en passant par la conquête spatiale ou l'actualité musicale (Woodstock), les événements socio-historiques jalonnent ce récit linéaire construit sur l'antagonisme entre deux personnages liés par l'amitié - le narrateur, qui rentrera dans le rang en devenant enseignant - comme l'était d'ailleurs Ellenberger lui-même -, et son ami, Henri, le marginal qui connaîtra une fin conforme à son statut.

Au fil des pages se succèdent des considérations éparses qui portent tour à tour sur les maux de la jeunesse d'alors («Une jeunesse en effervescence dont la préoccupation est de biaiser son malaise à renforts de joutes verbales, de cigarettes et de mimiques appuyées»), sur l'impitoyable coexistence de réalités politico-économiques absolument hétérogènes («Israël bombarde les camps palestiniens; les chars soviétiques entrent à Prague; une guerre civile éclate au Biafra et l'armée française fait exploser une bombe H dans le Pacifique. Tout cela en quelques semaines. Pendant ce temps les jours filent, on revient de vacances, la conjoncture est favorable à l'achat de nouveaux ustensiles qui vont libérer les ménages, et les édiles fustigent une jeunesse insatisfaite dont la révolte est comparée à une crise d'acné»), et sur l'art difficile de résister aux contingences («Moi aussi, j'étire le pas bien que, souvent, j'ai la tentation de chahuter la ponctualité et de contrevenir au sens général de la marche, de déparer le rang et de chambouler du côté de la désobéissance et de la musardise. Mais, comme tout le monde, je finis par être là où on m'attend»).

L'esprit d'une époque

Quant à la si lancinante question du vieillissement des idéaux, incontournable pour cette génération, elle est bien sûr omniprésente: la plupart des soixante-huitards, c'est-à-dire ceux dont l'adhésion au mouvement de 68 était déterminée autant par une ébauche de prise de conscience que par un souci de coller à l'air du temps, se reconnaîtront ainsi dans les interrogations que le narrateur formule à ce sujet («En soi, le fait de changer m'est acceptable, parfois même souhaitable. Mais est-ce à dire que ce changement signifie ne plus se reconnaître dans ce qu'on était?»).

Dans son discours apparaissent également en filigrane d'autres thèmes clés de cette époque mouvementée - refus du matérialisme et du confort petit-bourgeois, critique néo-marxiste de l'impérialisme, apprêtée à la sauce helvétique sous forme d'attaques contre la neutralité, etc. -, à l'égard desquels le narrateur adopte une position mi-ironique mi-cynique qui signale peut-être la distance déjà prise par l'auteur à l'endroit de sa jeunesse.

Ecrit il y a une trentaine d'années, Pour toi la guerre est finie est en effet un inédit - dont la publication posthume constitue soit-dit en passant le millième volume édité par L'Aire. Il témoigne donc non seulement de la naissance d'une écriture qui se cherche encore (on est assez loin de la prose plus subtile qu'Ellenberger développera par exemple dans ses nouvelles réunies dans «Territoires inconciliables» notamment), mais également de l'accession, plus ou moins réussie, de toute une génération à la maturité.

Loin de toute prétention analytique, Pierre-Laurent Ellenberger laisse en définitive aux lecteurs le soin de tirer le bilan des années 1960-70, les dernières en date où l'Occident, par le biais d'une jeunesse certes gâtée mais généreuse, s'est remis en question. Car si Pour toi la guerre est finie dit bien qu'un combat a été perdu au tournant des années 1960 - comme l'était le combat de Diego dans le film de Resnais -, le récit suggère également que la guerre continuera tant qu'il y a aura des hommes et qu'aucun changement de système ne saurait garantir le bonheur universel.

Revue de presse (sélection)

En lui donnant les honneurs (posthumes) du millième titre des Éditions de l'Aire avec la parution de Pour toi la guerre est finie, Michel Moret rend non seulement hommage à un auteur disparu trop rapidement (en 2002 et non en 2004, comme indiqué en quatrième de couverture – une erreur qui tient probablement à la volonté de l'éditeur de prolonger la vie de Pierre-Laurent Ellenberger…) mais aussi à un écrivain romand de valeur, styliste précieux toujours à la recherche de la formule élégante qui fait mouche. Ce raffinement n'interdisait pas une certaine âpreté dans le propos, comme le montre ce récit inédit retraçant Lausanne au tournant des années 1960, chronique de rencontres de bistrots, de coteries d'amis, de débats et de nuitées parfois mouvementés. L'ouvrage, rédigé il y a plus de trente ans, offre ainsi un retour inespéré dans le passé pour les Lausannois nostalgiques, ainsi que le témoignage touchant d'une époque et d'une jeunesse qui s'ébrouait doucement à la modernité, incursion parisienne en 1968 comprise… Du côté suisse: "Cette jeunesse ne conteste pas, elle interroge l'immobilité de ce pays, de la même façon qu'on crierait pour déclencher une avalanche afin que les fausses menaces soient situées." Cela reste vrai. (Boris Senff, 24 heures, 14.06.2006)

[…] Ceux qui ont connu cette période s'amuseront à jouer à "je me souviens": les cafés lausannois, les films et les musiques, le désir d'amours plus légères, dans un contexte politique grave: guerre du Vietnam, chute d'Allende. Mai 1968 est vécu joyeusement à Paris. Au centre de ce roman de formation, Henri, pathétique ivrogne qui finira littéralement dans le caniveau. À l'Aire aussi, trois nouvelles rééditées, Territoires inconciliables. (Isabelle Rüf, Le Temps, 13.05.2006)

En 1988, Pierre-Laurent Ellenberger publiait à compte d'auteur trois nouvelles en marge de sa production littéraire. Deux ans après sa mort, l'Aire les ressort de manière publique et c'est tant mieux. Ces courts récits fantastiques sortent du quotidien des lettres romandes. Le meilleur reste le premier. Le crocodile chloroformé constitue une exquise antithèse à La métamorphose de Kafka. (ed, Tribune de Genève, 05.05.2006)

De son vivant, l'auteur n'a pas bénéficié de distinctions littéraires. Grand temps de s'acquitter d'une dette […] En toile de fond, la rumeur des bistrots, les débats animant marginaux et piliers de bar, le Vietnam, la conquête de la Lune, la Grèce des colonels, la libération sexuelle. Pierre-Laurent Ellenberger, familier du Lausanne nocturne, vivait alors de ses droits d'auteur de parolier, un peu, et de la générosité de ses amis, surtout. Pour toi la guerre est finie fait la chronique d'une époque, dans un style direct et sec qui oscille entre Chessex, dont il se rapproche par le classicisme et le côté forcené, et Cherpillod, dont il partage la vision du monde, le même souci d'unifier le parlé et l'écrit. (L’Hebdo, 20.04.2006)