Autour du cairn

Alexandre Chollier

Le cairn fait relief. Quelques pierres empilées suffisent et voilà déjà devant vous le repère, la borne, la trace. L'artefact est en réalité si modeste et si fruste qu'il reste toujours à portée de main. Peut-être en va-t-il ainsi depuis toujours? Si sa figure se fait à l'occasion silhouette, ses noms ne manquent pas d'indiquer l'essentiel et de dessiner un monde où l'humain et le non-humain deviennent solidaires l'un de l'autre. Des noms dès lors à la présence vive: galgal, clapier, montjoie, monticule, murger, tumulus, castelet, champignon, garof, segnavia, ometto, uomo di sasso, mound, Steinmann, Steinberg, Steinpyramide, Wegweiser, radjma, kerkour, kalacha, nishan, chaps, chorten, stûpa, laptse, obo, apacheta, innunguaq, inuksuk, ... Dans le cairn rien n'est isolé, ni mot, ni chose, ni être, ni lieu. Indicateur d'une géographie concrète, le cairn dit le monde tel qu'il est.

(Présentation du livre, éditions Héros-Limite)

Critique

par Brigitte Steudler

Publié le 17/06/2010

Objet total, le livre d'Alexandre Chollier Autour du Cairn interroge d'emblée celui qui par chance le tient entre ses mains. Sa couverture d'abord. Reproduisant un vieux cliché photographique dû au cinéaste Robert Flaherty, elle représente un eskimo vu de dos se tenant debout le regard fixé sur un cairn érigé à sa droite. Les dessins de Marc De Bernardis ensuite. Illustrant avec une précision infinie les propos tenus par l'auteur en restituant la variété de formes et de noms que ces empilements de pierres tenues en équilibre peuvent revêtir: cairn, kerkour, gendarme roccioso, inuksuk, iqualuqarniraijuq, murs en pierre sèche, pierres en équilibre, cônes, pierres-cairn, chorten, obo ou laptse, qu'ils soient amas souhaités, le fait d'explorateurs ou d'artistes du Land Art tel Andy Goldsworthy, espacés, marquant un sentier ou situés sur des cols. La prose d'Alexandre Chollier enfin. Mêlant analyses et références anthropologiques, philosophiques et sociologiques, sachant alimenter la curiosité de son lecteur tenu en haleine par un style clair et didactique, enrichi de si nombreuses considérations poétiques que l'ensemble ainsi réuni exerce d'emblée un grand pouvoir d'attraction.

«Autour du cairn» porte en épigraphe ces paroles de Friedrich Nietzsche «Nous ne faisons pas partie de ceux qui n'ont de pensées que parmi les livres, sous l'impulsion des livres, - nous avons l'habitude de penser en plein air, en marchant, en sautant, en grimpant, en dansant, le plus volontiers sur les montagnes solitaires ou tout près de la mer, là-bas où les chemins mêmes deviennent problématiques». Et comme si cela ne suffisait pas, Alexandre Chollier renchérit en précisant dans son introduction que le projet de ce livre ressemble à son objet, le cairn: aussi divers que les empilements de pierre tenues en équilibre dans la nature, ayant pour fondement l'orientation dans l'espace, jouant le rôle de repère ou de guide, le cairn, avertit l'auteur, peut jouer le rôle de catalyseur d'une autre forme de pensée. «Essayer de le comprendre, c'est tout d'abord être amené à le penser à travers ses relations avec le lieu et le monde. Ensuite, à la manière du poète, c'est prendre le chemin vers les choses, sachant qu'en réalité les choses vont leur chemin à elles. D'auteur à passant ainsi devenu, il se peut qu'à son tour on devienne cairn, autant dire passeur.» Et l'auteur de nous emmener sur les traces des réflexions que ces ouvrages naturels surgis de nulle part (dans le lit évasé des rivières, sur les rives accessibles des lacs, au sommet d'un col, d'une montagne ou encore au détour d'un chemin) vont susciter auprès des chercheurs, philosophes, penseurs, poètes et écrivains à travers les siècles. De Samivel à Victor Hugo, Jean Giono, Francis Ponge, Nicolas Bouvier, Roger Caillois, André Leroi-Gourhan, Jean Malaurie, Fernand Deligny, Gilles Deleuze, Michel Butor ou Victor Segalen, en s'attardant sur Kenneth White, puis enchaînant avec Gustave Roud, Jack Kerouac, Emil Cioran, Julien Gracq ou Elisée Reclus, l'éventail des références est des plus riches et jamais pesantes. Alexandre Chollier démontre si besoin était que l'objet étudié est commun à toutes les cultures, présent à toutes les époques: «le cairn est transgéographique tout comme il est transhistorique». En multipliant les points de vue, il nourrit d'universalité son propos, qui tel un long voyage nous rassasie d'impressions et de découvertes stimulant autant la réflexion que le positionnement.

Constitué par la dépose anonyme de pierres par tant d'individus sous des latitudes si différentes, le cairn révèle, en le mettant à nu, l'attrait exercé par la pierre. De circonvolution en circonvolution, l'auteur rédige ainsi explicitement une ode à la fascination intemporelle de la pierre. Plus encore, Alexandre Chollier invoque la nécessité de transposer l'étude du cairn sur l'analyse des relations que la dépose de pierres par l'homme sur ces empilements de pierre présuppose. «Une fois nommé, le tas de pierres apparaît de toute évidence comme un artefact total qui nourrit et se nourrit de la relation. Relations entre humains, entre humains et dieux, entre vivants et morts, saints ou non, et plus fondamentalement entre l'humain et le non-humain.»

Agrémenté par les dessins fins de Marc de Bernardis, le livre transporte facilement le lecteur, tant la diversité des évocations et des réflexions l'entraînent de façon légère et poétique. Arrivé au terme de ce livre, Alexandre Chollier revient sur les modifications que l'étude autour du cairn a provoquées en lui, et qu'à force de tourner autour, il se doit de nommer. Faisant suite à la citation d'un passage du poème Le Grand Rivage de Kenneth White, l'auteur assimile ce changement à une posture «ni nouvelle ni ancienne à l'égard du monde» mais portant juste le nom d'ouverture. Intéressant!