Cousins au Rendez-vous

Faim de siècle & Cousu mouche

Focus du 24/05/2015 par Vincent Yersin - Photo: Mélanie Rouiller

Fribourg, mardi 30 avril 2013

Voilà Fribourg. Pas loin. A côté de chez moi. L’histoire commence autour d’une bière au Popu avec Mélanie, la photographe, et se termine avec des bières au Rendez-vous avec Charly Veuthey de Faim de siècle, Michaël Perruchoud de Cousu mouche. Et Mélanie, la photographe. Très chouette soirée.

Surnombre

«Alors je vais te dire franchement, et ça il faut pas oublier de l’écrire dans ton papier, je vais te dire que dans l’édition en Suisse romande, on est bien trop nombreux. Ça représente même un danger, un grand danger pour le livre!», envoie Charly Veuthey tout de go. Charly, c’est un gars au physique solide, avec quelque chose d’aigu dans le regard. Il repose sa chope. Ajuste le col de sa chemise bleue, sardonique, et en remet une deuxième couche: «On est beaucoup, mais souvent le boulot n’est pas fait, le travail proprement éditorial, tu vois?» Comme je l’écoute et que je prends des notes, il continue: «Il faut vraiment suivre les textes, les lire très sérieusement, ce qui prend un temps fou. Et puis il faut discuter serré avec l’auteur. Tu te souviens, hein, Michaël, que j’ai eu raison pour ces deux ou trois dizaines de pages en trop dans Crécelle et ses brigands», ajoute Charly, goguenard, en référence au livre de son acolyte qui les a fait se rencontrer.

Cette saturation du paysage ne durera sans doute pas indéfiniment, selon eux. Si Charly et Michaël s’acharnent à faire des livres, c’est qu’un jour «les fossiles ne seront plus là»; et s’il y a tant d’éditeurs actuellement, c’est parce que «chacun se pique d’écrire». Une «maladie» dont les symptômes, heureusement, apparaissent dès les premières lignes des manuscrits reçus. Perruchoud reprend, rieur derrière barbe et lunettes:«Plus de vingt pourcents des récits débutent par des considérations climatiques, voire le bulletin météo tout entier.» Ceux-là, chez eux, s’envolent gracieusement vers la poubelle.

Un truc infaillible

Cette littérature ne les intéresse pas. Ce qui compte, ce sont bien les «voix particulières», les «premiers romans», les «tentatives bizarres» et les  «trucs inédits». Découvrir est excitant. «On doit se dire, en lisant chaque ligne, que oui, ce type fait une œuvre.» Selon Charly, qui remonte ses manches et prend l’allure mystérieuse d’un Kepler, d’un Tycho Brahe, il existe une recette, un truc infaillible qui règle presqu’à coup sûr le destin d’un livre. «Mais la formule contient des paramètres sur lesquels il est vraiment difficile d’influer.» Je le pousse à parler. «Il faut d’abord un excellent texte, si possible un tant soit peu scandaleux.» Charly se rapproche de moi. «Ensuite, il faut des articles de presse, beaucoup, qu’ils soient violents ou élogieux. Et des radios, des relais sur la toile, le plus de battage.» Petit silence. «Vient ensuite l’auteur, qui se doit d’être une gueule. Ou alors une femme particulièrement bien gaulée.» Il se rassoit en arrière. «Alors seulement, si tous ces ingrédients ont pu être réunis, le bouche-à-oreille va s’enclencher. Et c’est cela le plus important.» Amen.

La question du lieu

La séance photos bat son plein dans le local. Nous nous trouvons au-dessous d’un immeuble d’habitation, sous terre avec un puits de lumière au plafond. «Mais attention, on déménage sur le boulevard de Pérolles, dans l’arrière-salle d’un restaurant!» Ils me montrent et me donnent directement des bouquins et un café. Ici, c’est pile comme on peut l’imaginer: spacieux mais bordélique avec des feuilles de papier, des ordis, de la vaisselle, des images, des vêtements, des crayons. Avec pas mal de cartons de livres aussi: «Le flop existe parfois, hein, même dans le milieu de l’édition.» Ils partagent l’espace avec un pote photographe. Veuthey bosse dans la presse. Perruchoud fait de la chanson. Ils n’ont pas de problème avec l’image et posent gaiment dans leur hamac, sur les tours de cartons. Ils s’amusent, sautent de leurs piles de livres. Il y a une bibliothèque au fond, je m’approche, elle est remplie d’ouvrages très sérieux. Un grand poster de foot lui fait pendant. Ils ne savent pas où est passé leur punching-ball. Un peu déçus, ils me l’auraient montré avec plaisir. J’aurais pu l’essayer. Reste un crochet au plafond. Rapidement, nous partons au bar pour la suite de l’interview: «On y sera mieux, et puis on aura à boire!»

Un drôle d’accouplement

En descendant la rue du Varis en direction de l’Hôtel de Ville et de la cathédrale Saint-Nicolas qui fait un très joli rond-point, Michaël m’explique comment Faim de siècle et Cousu mouche, deux structures bien distinctes, ont été amenées à se rapprocher jusqu’à coéditer leurs livres. Le récit est un peu compliqué: en 1997, Charly fonde Faim de siècle, avec Simon Roth, Nicolas Gay-Balmaz et Jean-Rodolphe Wuersdoerfer. Ils travaillent comme «indépendants sous la même enseigne». Il y a une collection d’histoire locale. Charly s’occupe de la littérature. Il publie le premier roman de Michaël. Ils s’entendent bien, se découvrent même cousins car ils sont Valaisans. Une dizaine d’années plus tard, Charly s’essouffle un peu tout seul. Il pense abandonner. Michaël, de son côté, anime Cousu mouche, une structure éditoriale spécialisée dans les premiers textes qu’il a fondée au bout du Léman en 2006 avec Sébastien G. Couture. «Cousu mouche»? Le terme est repris du lexique des Dupondt et cette trouvaille doit bonne part au régime «alimentaire» du capitaine Haddock (allez voir à ce sujet, sur la Toile, les très formidables clips musicaux du «Duo d’eXtrêmes Suisses» constitué par les deux Genevois susmentionnés). Michaël me raconte tendrement le côté «clampin en short» de ses débuts dans l’édition. Il cherchait un distributeur; Faim de siècle avait besoin de sang frais et d’énergie nouvelle: ils éditeront donc ensemble une partie de leur catalogue sous l’appellation… Faim de siècle & Cousu mouche. Leurs maisons n’ont en revanche jamais fusionné.

Manger l’avenir

Ensemble, ils réalisent de bons coups. Comme les romans dérangeants de Laurent Trousselle (qui laissent dans le dos un froid durable) ou le Monsieur Quincampoix de Fred Bocquet (auteur dont les caractéristiques répondent par ailleurs assez bien à «l’équation du succès» présentée précédemment). Oui, une prédilection pour le roman noir et le policier malsain anime ces deux jeunes pères bien rock & roll. C’est pourquoi Michaël écluse vite sa bière et quitte la terrasse où son acolyte s’est assis de façon à voir passer les filles – c’est la saison des minishorts – qui descendent ou remontent la rue de Lausanne. Un enfant a la colique et pleure à la maison. Nous restons boire un verre avec Charly, à parler lectures, littérature américaine. Il conseille de lire Jonathan Franzen et commente avec Mélanie les évolutions et les enjeux de la politique culturelle en ville de Fribourg. Nouveau dans le canton, je me sens quelque peu dépassé par leurs discussions, les noms propres surtout. Ils se connaissaient d’avant, et brocardent tel pontife ou tel intrigant. Et puis, Charly s’en va aussi: «La famille.»

Dix minutes plus tard, dans un bus qui monte à la gare, je retrouve Charly: «T’inquiètes pas, tu peux bien écrire ce que tu veux sur nous, dans ton papier», glisse-t-il gentiment à mon endroit. «Moi, à force, j’ai chopé le coup, je peux écrire rapidement un article sur n’importe quoi. Tu verras, ça vient en pratiquant. Si votre journal paraît, évite seulement de dire qu’on est des spécialistes exclusifs du XIXe siècle, comme l’avait fait un type, une fois, après deux heures d’interview. Il était resté bloqué sur «Faim de siècle», et en avait déduit un intérêt exclusif pour la littérature décadente… C’est l’appétit du siècle qu’il fallait comprendre, la faim d’un siècle à venir, le nôtre. Voilà où nous voulons aller, avec Michaël.» Il sort du bus à la gare, non sans m’avoir éclaffé les doigts d’une poigne impressionnante: «C’est sûr, on se reverra, on habite la même ville. Et arrête de me remercier, c’est normal et on y a pris du plaisir.»

Nom complet: Editions Faim de siècle & Cousu mouche.
Raison sociale: société (Faim de siècle); association à but non lucratif (Cousu mouche).
Date de fondation: 1997 (Faim de siècle); 2006 (Cousu mouche).
Lieu: Fribourg et Genève.
Fondateurs: Charly Veuthey, Jean-Rodolphe Wuersdoerfer et Simon Roth (Faim de siècle); Sébastien G. Couture et Michaël Perruchoud (Cousu mouche).

Collaborateurs actuels: Charly Veuthey (directeur), Simon Roth et Nicolas Gay-Balmaz (Faim de siècle) ; Michaël Perruchoud, Sébastien G. Couture, Florence Bourqui et Olivier Humbel + 5 collaborateurs à temps variable (Cousu mouche).
Diffusion: OLF.
Impression: Musumeci (Quart, Italie); Imprimerie Genevoise (Genève).

Parutions par année: 3-5 (Faim de siècle); 5-6 (Cousu mouche), dont une partie en commun.
Titres au catalogue: 58 (Faim de siècle); 31 (Cousu mouche), dont 25 en commun.
Tirage moyen: 1200 exemplaires.

Auteurs au catalogue: 50 (Faim de siècle); 22 (Cousu mouche), dont une partie en commun.
Auteurs emblématiques: Laure Lugon, Laurent Trousselle, Marc Boivin, Michaël Perruchoud.
Compte d’auteur: non.
Auto-publication: oui.
Best-sellers: Monsieur Quincampoix, Fred Bocquet, 2006; Best-Seller, Isabelle Flükiger, 2011.

Secteurs de publication littéraires: roman, nouvelles, premiers auteurs.
Autres secteurs de publication: histoire régionale (Faim de siècle).
Modèles éditoriaux: Editons de Minuit, P.O.L.
Un «écrivain de rêve» à publier à titre posthume: Marcel Proust, Robert Musil.
Un «auteur de rêve» vivant: Jim Harrison, Jonathan Franzen.