La dernière maison simple

Le Miel de l’Ours

Focus du 06/05/2015 par Daniel Vuataz – Photos: Magali Girardin

Corly (Haute-Savoie), dimanche 24 février 2013

L’Opel brune roule à petite vitesse de long de l’Arve. Pays de poètes, juste derrière la frontière: Cingria, Butor, Novarina. «Ceux-là, je ne les ai pas encore à mon catalogue», sourit Patrice Duret sans quitter des yeux la route droite. Les falaises au sud sont nues, le temps est clair, morne entre les câbles électriques. Je jette un œil dans le rétroviseur. Vincent, dans la voiture de la photographe, nous suit de près. Annemasse, Etrembières, la France voisine: nous sommes malgré nous arrivés aux limites de nos catégories: en voulant nous focaliser sur des maisons «de Suisse romande», nous passons les frontières; en donnant notre priorité à des généralistes de la littérature, nous nous retrouvons chez des monomaniaques de la trempe de Duret. Qui n’éditent qu’une seule chose. De la poésie.

Carnets en série

Un souvenir personnel: Duret ne s’en rappelle pas, mais en 2009 nous nous sommes déjà rencontrés. Le Miel de l’Ours éditait cette année-là les lauréats du Prix de la commune de Vernier. J’étais allé chercher ma récompense au Salon du livre et lui avais serré la main. Quelque chose m’avait marqué, mais ce n’était pas l’éditeur. C’était le livre. Sa taille, sa fabrication, son papier. Un petit format qui avait de la classe. Un objet dont on pouvait rester fier. Duret rigole au volant: «C’est vrai que ma marque de fabrique, c’est ce petit format carnet!».

Patrice Duret aime les choses bien alignées. Ses livres sont numérotés, «pour la bibliophilie». Chez lui, tout est admirablement simple, admirablement rangé. Une manie de bibliothécaire? Sa petite cabane chauffe au soleil dans la neige alors qu’arrive l’autre voiture. Avec son pull beige en laine, ses lunettes précises et sa manière directe de nous inviter à nous asseoir près de son poêle à pellets, cet homme a quelque chose d’évidemment doux. Le miel? Et puis, à y regarder de plus près, à considérer les alignements de capsules de bière méthodiquement retournées sur l’étagère, les autres micro-sculptures d’art brut, les cailloux blancs qui dessinent des formes parfaites sur les dalles de la terrasse, on se dit que c’est aussi un solitaire, Duret. Un sauvage. L’ours!

Poupées russes, ghetto éditorial

Si l’environnement de l’Ours est absolument contrôlé, sa pensée et sa conversation se développent beaucoup plus librement. Impossible, avec cet animal, de suivre une feuille de route, une liste de questions prédéfinies. Nous rangeons rapidement nos fiches techniques et sortons de petits carnets vierges. Duret dessine sans s’en rendre compte, tout le temps. L’après-midi devient une immense digression.

Nous apprenons dans le désordre que Le Miel de l’Ours reçoit une vingtaine de manuscrits par année, qu’il en publie deux ou trois, que ses livres se vendent tous entre 15 et 20 francs pièce, et que, malgré une absence de vraie distribution («je ne mets pas assez d’énergie là-dedans»), certains tirages arrivent à épuisement. Des projets avec Alain Bagnoud, Isabelle Sbrissa ou encore un duo entre Jacques Moulin et Mira Wladir sont dans le pipeline.

Duret réaligne les crayons de couleur qu’il a posés à côté de sa tasse à café. Du thé refroidit entre quelques biscuits géométriques. «J’ai été assez flou dans votre questionnaire, parce c’est assez flou dans la réalité.» Le Miel de l’Ours n’a aucune raison sociale juridique. «C’est un nom, c’est tout.» Il ne fait pas partie non plus de la grande famille genevoise du Cercle de la Libraires et de l’Edition. Pour ce perfectionniste qui ne délègue quasiment rien de son travail, la solitude est une vertu. Duret se tourne vers une petite table de bois garnie de volumes similaires, en pose quelques-uns devant nous. Il y a du Voisard, du Chessex, du Sylvain Thévoz. Des sangliers dessinés, des recueils anthologiques. Et du Duret, bien sûr. Est-il conscient d’incarner à merveille ce léger «cloisonnement» de la poésie romande, dans le panorama actuel? Les éditeurs qui «font» de la poésie (Empreinte et Samizdat pour ne citer qu’eux) sont souvent des spécialistes, alors que les autres (on prend l’exemple de Zoé) éditent de tout, sauf de la poésie. Parvient-il à expliquer cette curieuse chasse gardée ? «La grande poésie demande de la prétention», lâche-t-il énigmatique. Ce genre de déclaration, dans la bouche de n’importe qui d’autre, nous pousserait à passer notre chemin, tout droit. Mais Duret reprend vite, nous rassure : «J’étais moi aussi assez élitiste au début. Maintenant, je veux démocratiser le genre. En Suisse romande, ça grouille positivement. Il y a un réel intérêt.» N’est-ce pas tout de même un peu enclavant, ce «milieu dans le milieu» ? Il réfléchit quelques secondes: «C’est vrai qu’on s’entre-lit un peu, qu’on se publie les uns les autres… Mais la poésie, que voulez-vous, c’est la chose la plus intime qui soit.» Duret sourit. Les flashs de la photographe crépitent dans la pièce.

La fin de l’hibernation

«Lorsque j’ai fondé une première maison, il y a une vingtaine d’années, j’avais pour ambition de faire du commercial pour payer la poésie. Ça n’a pas marché. Je m’échinais pour rien. Avec le Miel de l’Ours, je redeviens puriste. Mes livres doivent se suffire à eux-mêmes, et je mets toute mon énergie dans une seule chose.» Duret, sur le papier déjà, nous avait semblé moins sectaire que d’autres «adeptes» de la poésie romande. Sa ligne actuelle le confirme, qui prône l’ouverture, l’expérimentation, le jeu, la performance. Le Miel de l’Ours trouve bel et bien son public. Cette évolution est visible dans le catalogue. Parrainé à ses débuts par un Maître renard des futaies romandes (Duret fait partie de ces lecteurs qui savent que la poésie de Chessex vaut mieux que ses romans), heureux de publier occasionnellement Alexandre Voisard, Georges Haldas, Vahé Godel ou Mousse Boulanger («les poètes cherchent à publier à tout prix, où que ce soit»), l’Ours change de plus en plus souvent son fusil d’épaule et se joue, depuis quelques années, des carcans et de la haute poésie. Les petits carnets n’ont certes pas changé de format, mais ils arborent à présent des couleurs plus acidulées.

Chapelle de Cery et Jim Morrison

Patrice Duret n’ira pas jusqu’à parler de «laboratoire», mais ses propres expérimentations d’écriture en duo (Courroies Arobase Frontières en 2009 avec Sylvain Thévoz), la rencontre entre un poète romand et un homologue grec (Rolf Doppenberg et Stratis Pascalis, en édition bilingue, 2012), les derniers recueils de Sylvain Thévoz ou celui d’Année Quinze («qui aurait très bien pu aller chez Gallimard!») parlent tous la langue du métissage. On s’éloigne à bon pas de Roud, Matthey et compagnie. D’ailleurs, le Miel de l’Ours ne renie pas le phénomène des lectures et autres performances «live». Ses livres vivent aussi à l’oral: «On a lu à Cery, dans la chapelle de l’hôpital psychiatrique, avec un musicien. On doit se permettre ce genre de choses, de temps en temps.» Duret embraie sans prévenir sur la musique, Jim Morrison, Janis Joplin, la poésie sonore… Et puis le voilà qui se lève et sort par la porte vitrée, revient avec une large écuelle de fer, qu’il remplit d’eau et replace sur la terrasse. Il reprend place, un peu embarrassé: «C’est pour le renard, vous comprenez». Certaines habitudes ont la peau dure.

Nom complet: Editions Le Miel de l’Ours.
Raison sociale: pas de forme juridique.
Date de fondation: 2004.
Lieu: Genève.
Fondateur: Patrice Duret.
Collaborateurs actuels: Patrice Duret et «une aide à temps partiel».
Diffusion: maison.
Impression: L’Atelier du Grand Tétras (France), Imprimerie Trajet (Suisse), Imprimerie Villière (France).
Parutions par année: 3-4.
Titres au catalogue: 32.
Tirage moyen: 200 exemplaires.
A-valoir et rétribution des auteurs: livres offerts.
Auteurs au catalogue: 30 environ.
Auteurs emblématiques: Jacques Chessex, Alexandre Voisard, Sylvain Thévoz, Année Quinze, Mousse Boulanger.
Compte d’auteur: non.
Auto-publication: oui.
Best-seller: Vire Large course court, Sylvain Thévoz, 2008.
Secteurs de publication littéraires: poésie.
Modèles éditoriaux: Gallimard et l’Atelier du Grand Tétras.
Un «écrivain de rêve» à publier à titre posthume: Allen Ginsberg, Jacques Dupin.
Un «auteur de rêve» vivant: Christian Bobin, Olivier Cadiot.