Joël Dicker et le buzz médiatique

Revue de presse de La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert

Focus du 11/11/2012 par Elisabeth Jobin

En septembre 2012 sort La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert (L’Âge d’Homme/de Fallois), second roman d’un Genevois encore inconnu, Joël Dicker. Début novembre, le livre est devenu un best-seller, et son auteur, une icône de la littérature romande. Au 7 novembre, 70 000 exemplaires sont déjà vendus en France et 160 000 commandés, le roman s’imposant en deuxième meilleure vente de livres en France. À la Foire de Francfort, plus de 15 pays se sont arraché les droits de traduction du roman, et à prix d’or: plus de 200 000 euros pour l’Allemagne. Le succès continue: La Vérité… figure dès sa parution sur les listes des prix littéraires français les plus prestigieux, tels que le Femina, l’Interallié, le Goncourt ou encore le Goncourt des lycéens. Le Prix de l’Académie française est décerné à Dicker le 26 octobre, tandis que le Goncourt, le 7 novembre, lui échappe de justesse.

Au vu d’un tel triomphe, peut-on parler d’un «phénomène Dicker»? Peut-être bien. Et, s’il n’est plus nécessaire de présenter ni le roman ni son auteur, il est en revanche intéressant de revenir sur le buzz médiatique ayant transformé un roman suisse en une «révélation de la rentrée littéraire». Soit l’histoire d’un talentueux et ambitieux juriste de 27 ans dont les premiers romans n’avaient cependant pas convaincu les éditeurs, comme il le raconte dans le Samedi culturel du Temps. Il a fallu que Joël Dicker obtienne le Prix des Écrivains genevois 2010, avec Les dernier jours de nos pères, pour que s’ouvrent, enfin, les portes de la publication (déjà dans une coédition entre l’Âge d’homme et de Fallois).

L’Hebdo relate la formidable épopée du livre suivant: après un peu plus de deux ans de travail et une trentaine de manuscrits, La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, au début de l’été 2012, passe des mains de son auteur à celles de son agente littéraire Isabelle Martin-Bouisset. De là, le roman — qui ne nécessite que très peu de retouches — est confié à son éditeur, qui l’ajoute en dernière minute au catalogue de la rentrée. Le succès est foudroyant. La presse suisse est la première à s’en réjouir, les triomphes littéraires à l’international demeurant des exceptions en Romandie. «Une ère nouvelle commence peut-être pour de bon cette fois pour la scène littéraire romande», estime Lisbeth Koutchoumoff, du Temps.

Thriller rythmé par ses rebondissements en cascade, le livre de Dicker est doté d’une intrigue superbement maîtrisée. La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert se dévore d’une traite. Un «‘roman américain’ à la structure impeccable et un véritable page turner, relate Anne Pitteloud dans Le Courrier. Une fois commencé, difficile de refermer ce pavé de 667 pages qui mêle polar haletant, réflexions sur l’écriture et tableau de l’Amérique des années 1975 à 2008.» La Vérité… est réellement un «thriller virtuose» renchérit Koutchoumoff, tandis que Jean-Louis Kuffer assure dans son blog qu’il s’agit là du «roman en langue française le plus surprenant, le plus captivant et le plus original que j’aie lu depuis bien longtemps.»

La consécration de Joël Dicker, étourdissante, suscite autant de dithyrambes que de réserves. Normal, d’après Pierre Assouline, membre du jury Goncourt, qui prédit dans son blog «La république  des livres» : «vous allez voir que bientôt, si ce n’est déjà fait, ’on’ traitera par le mépris d’un même élan et d’une même moue La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert de Joël Dicker et l’œuvre d’Edward Hopper [dont l’une des toiles illustre la couverture du roman] après les avoir également portées aux nues. Air connu, vieille rengaine.» En effet, bien des critiques regrettent une écriture lisse, des dialogues sommaires et des personnages au service de l’intrigue. C’est ainsi que David Caviglioli du Nouvel Obs dénonce un livre «sous-écrit», dans lequel «on peine à trouver le moindre vertige sous l’amoncellement de poncifs.» Bref, les pages de ce polar sont «dures à avaler. La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert est une puissante avalanche de clichés et de naïvetés, romanesques au pire sens du terme. On a l’impression d’un roman-roman anglo-saxon comme il s’en publie aujourd’hui par centaines.» Et selon Raphaëlle Leyris du Monde, il s’agit là d’un «honnête polar», cependant, sa «présence sur les listes automnales est un mystère plus épais que celui qui nourrit son intrigue.»

Soyons sincères: La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, s’il demeure un très bon policier, aspire plus au divertissement qu’au manifeste littéraire. Car Joël Dicker doit encore «trouver sa voix». Pour Anne Pitteloud du Courrier, la langue du jeune auteur «est transparente, et il ne renouvelle pas non plus le genre — si ce n’est qu’il écrit son page turner en français et non en anglais. […] La littérature ne se définit ici plus par un rapport créatif au langage, mais par le storytelling, technique de narration efficace — et venue du marketing.» Même avis du côté de L’Hebdo, sous la plume de Julien Burri. En effet, dans ce roman, «la mécanique fonctionne à merveille, en s’effaçant, sans même donner une impression de mécanique. Nous sommes dans l’évasion, pas l’invasion. Pourquoi un roman qui explore les gouffres de l’âme humaine le fait-il de façon si lisse, et sans se risquer à y descendre?»

Ne nions pas pour autant le grand plaisir de lecture qu’est La Vérité… et saluons le souffle de ce bon polar. On espère, toutefois, un prochain ouvrage à l’écriture plus sensible. Un livre d’auteur, enfin, et non un thriller aux tournures quelque peu génériques. Finalement, nous n’en sommes qu’aux prémices de l’affaire Joël Dicker.