20 ans des Archives littéraires suisses

Entretien avec Vahé Godel, Matthias Zschokke et Giovanni Orelli

Focus du 14/07/2011 par Anne Pitteloud

C’est grâce à Friedrich Dürrenmatt qu’ont vu le jour les Archives littéraires suisses (ALS), en janvier 1991. Après vingt ans d’existence, cette véritable mémoire littéraire de la Suisse compte plus de 300 fonds d’auteurs en provenance des quatre régions linguistiques. Dürrenmatt (1921-1990) avait proposé de léguer gracieusement sa documentation à la Confédération suisse si celle-ci s’engageait à créer une institution nationale d’archives littéraires, afin de collectionner et conserver les fonds, de les cataloguer, de les étudier et de les diffuser. En 1989, les représentants de l’écrivain et peintre alémanique trouvent un accord avec la Confédération, et les ALS sont inaugurées à la Bibliothèque nationale suisse le 11 janvier 1991. Le même jour se déroulait une cérémonie à la mémoire de Dürrenmatt, décédé quelques semaines avant l’ouverture des ALS, le 14 décembre 1990.
Au moment de leur création, les ALS reprennent la section des manuscrits de la Bibliothèque nationale, qui comptait quelque 150 fonds, essentiellement de Suisse alémanique et romande (notamment ceux de Blaise Cendrars, Corinna Bille, Hermann Hesse et Annemarie Schwarzenbach). Les Archives ont ensuite étendu leurs activités aux littératures romanche et italophone – le don de ses documents par Giovanni Orelli marque une étape importante. Aujourd’hui, on y trouve notamment les fonds d’Adolf Muschg, Paul Nizon, Jacques Chessex, Alberto Nessi, Maurice Chappaz, Anna Felder, Robert Walser, Peter Bichsel, Etienne Barilier, Georges Borgeaud, Anne-Lise Grobéty ou Grisélidis Réal, pour ne citer qu’eux.
Cet anniversaire était l’occasion de donner la parole à trois écrivains suisses qui ont confié leur documentation aux ALS : Vahé Godel (né en 1931 à Genève), Matthias Zschokke (né en 1954 à Berne) et Giovanni Orelli (né au Tessin en 1928).

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Quand avez-vous déposé vos archives aux ALS ?

Vahé Godel : En 2007.

Matthias Zschokke : Il n’y a même pas une année.

Giovanni Orelli : J’ai commencé à déposer mes documents tout de suite après la fondation des ALS, en 1991, et j’alimente mon fonds régulièrement. Jusqu’en 1998, il s’agissait du seul fonds italophone des Archives.

Qu’est-ce qui a motivé cette démarche ?

VG : C’est l’aimable – et persuasive – suggestion de Marie-Thérèse Lathion, collaboratrice des Archives littéraires suisses.

MZ : C’est à cause de mon ami Niels Höpfner, de Cologne. Je lui écris des lettres, des fax et des mails depuis trente ans (Matthias Zschokke vient de publier une partie de cette correspondance dans Lieber Niels, aux éditions allemandes Wallstein, ndlr). Comme Niels a étudié les lettres (théâtre et littérature allemande), il a conservé tout ce qu’il a reçu de moi, m’expliquant qu’un jour ces archives seront importantes pour les études littéraires. Je riais de lui. Je n’ai jamais fréquenté d’université et n’ai jamais pris les académiciens au sérieux. De plus, je lui expliquais que je devais d’abord mourir et devenir célèbre pour que mes lettres soient intéressantes. 
Niels fume. La peur de s’endormir un jour avec une cigarette allumée grandissait dans sa tête. Il craignait de brûler toutes ces lettres dont il était persuadé qu’elles étaient précieuses, et ça le paniquait. Il a pris contact avec les Archives littéraires à Berne et leur a demandé si elles étaient intéressées par ces lettres. On lui a expliqué que les ALS n’achetaient pas une correspondance sans avoir toutes les archives de l’écrivain en question, et qu’elles n’aimaient pas faire des affaires avec des « marchands », mais préféraient donner l’argent à l’auteur lui-même, afin de ne pas encourager le marché professionnel de manuscrits.
Je n’avais jamais vraiment gardé mes affaires réglées et classées. Malgré tout, après trente ans, il y avait un manuscrit là, quelques lettres privées ici, etc. Comme Niels souhaitait que je gagne de l’argent avec cette transmission, il m’a fait cadeau des lettres, fax et mails qu’il avait collectionnés, et j’ai pu les vendre avec mes propres archives à Berne. Je n’ai vendu que les lettres et les archives actuelles ; je ne supporte pas l’idée de vendre des choses dont personne ne sait si elles existeront un jour. Si je deviens un grand poète célèbre, la deuxième partie de mes archives sera précieuse – sinon, elle ne vaudra rien.

GO : Je me suis longtemps demandé à qui confier mes documents. Trois noms honorables me venaient à l’esprit : Pavie, Lugano, Berne.
Pavie, en Italie, était à une époque la ville qui abritait ce qu’on surnommait l’« université des Tessinois ». Choisir Pavie pouvait être la métaphore d’un hommage, un signe de gratitude envers la littérature italienne qui m’avait nourri au cours de mes études et pendant mes quarante ans d’enseignement – d’Enée à Virgile, de Lucrèce à Dante, de Guicciardini à Vico, de Leopardi à Manzoni et Montale, pour ne citer qu’eux. Donner quelques humbles documents à Pavie me paraissait vouloir remercier Dante qui, avec d’autres auteurs majeurs et « mineurs » (j’emploie le mot « mineur » avec reluctance quand je pense à la qualité de la prose d’un Domenico Cavalca, auteur du Trecento), ont été si essentiels pendant mes années d’étude et de vie. Ça aurait été une façon d’exprimer ma gratitude envers ces maîtres, à commencer par le plus éminent commentateur de Pétrarque, Giuseppe Billanovich, qui m’a appris comment voir, derrière une feuille de parchemin ou de papier, la main et l’esprit d’un homme ; ou encore envers le poète Vittorio Sereni, né à Luino, non loin de la frontière suisse : il m’a fait comprendre à quel point la membrane osmotique qui trace la limite politique entre la Suisse et l’Italie pouvait être subtile. Mais j’ai dit non à plusieurs sollicitations de Maria Corti, dynamique animatrice du Fonds manuscrit de Pavie et grande amie du Tessin. Elle définissait ainsi l’esprit du Fonds : « Au-delà des événements qui passent, les Archives durent, chacune avec son histoire, et vivent dans ce que Borges appelait notre ‘quatrième dimension’: la mémoire. Et quand nous aussi partirons, elles, les Archives, resteront ici et ne sauront jamais que nous ne sommes plus. »
Ayant dit non à Pavie, il me restait Lugano et Berne. Les Archives luganaises, dans le bâtiment de la Bibliothèque cantonale, ne m’étaient certes pas étrangères : je parcourais presque tous les jours, après mes cours, les cinquante mètres qui séparent le lycée de la Bibliothèque cantonale. C’est là où est né en 1994, sous la houlette de Diana Rüesch, le livre Carteggio 1900-1940, correspondance entre Francesco Chiesa, écrivain et numéro un de la politique culturelle du canton du Tessin pendant la première moitié du siècle passé, et son beau-frère Brenno Bertoni, politicien tessinois actif au Parlement fédéral à Berne. Le fait le plus marquant dans cet échange est la rencontre entre deux beaux-frères autour d’une importante question de politique culturelle : le problème de l’identité de la Suisse italienne ou, comme on disait alors, de l’italianité. Suisse italienne ou Italie suisse ? Une célèbre conférence d’Ernest Renan, le 11 mars 1882 à la Sorbonne, posait la question jusque dans son titre : « Qu’est-ce qu’une nation ? » Que faut-il mettre à la base de quelle entité collective qui s’appelle nation ? Un caractère objectif qui pourrait être la langue, la religion, l’ethnie, etc. ? Ou un caractère subjectif, individuel et collectif, selon lequel une nation serait un plébiscite de tous les jours ? La formule est éclairée de façon splendide dans les pages de Renan.
C’est Renan qui a contribué à me faire choisir Berne, et non Lugano. C’est une question de choix politique, de volonté politique. « D’autre part – a écrit le linguiste Tullio De Mauro –, au cœur même de l’Europe, depuis des siècles se niche un Etat de traditions civiles et démocratiques anciennes et renouvelées, fondées sur le choix conscient du plurilinguisme, qui est la Confédération helvétique. » Notre devoir « de tous les jours », dirait Renan, est de renouveler aussi aujourd’hui et demain ces traditions civiles et démocratiques.

Qu’avez-vous choisi de confier aux ALS ?

VG : Il y a d’une part l’ensemble de ma correspondance littéraire avec des amis écrivains. Mes principaux correspondants sont Alain Bosquet (1919-1998), Jean-Marie Le Sidaner (1947-1992), René Ménard (1907-1982), Andrée Chedid (1920-2011), Jean Roudaut, Jean Starobinski, Michel Butor, Michel Deguy, Anise Koltz, Ion Caraion (1923-1986), Gellu Naum (1915-2001), Alfredo Silva Estrada, Nicolas Bouvier (1929-1998), André Miguel et Jacques Réda.
Enfin, j’ai également donné les rares récits dont j’avais conservé le manuscrit complet : OV (paru en 1992 aux Editions La Différence), Arthur Autre (ibid., 1994), Un Homme errant (Metropolis, 1997), ainsi que les manuscrits de plusieurs poèmes et extraits de récits.

MZ : Tout. Je n’ai pas un rapport fort avec mes vieilles choses. Ce qui est passé est passé pour moi. Je le jette ou le mets dans un carton. Il est rare que je relise d’anciens textes ou que je regarde des photos du passé. J’ai donc tout confié.

GO : Il y a du matériel concernant la préparation de mes travaux littéraires, quelques documents, des photos, etc. Le choix – si on peut parler de choix dans mon cas – a été fait en phases successives, par exemple lors de déménagements pour me libérer des scartafacci, comme l’écrivain italien Benedetto Croce nomme avec dédain les ébauches et autres brouillons.

Comment avez-vous choisi ce qui vous semblait digne d’être conservé et étudié ?

VG : J’ai le plus souvent détruit mes manuscrits, j’ai donc envoyé aux ALS à peu près tous ceux qui me restaient !

MZ : Je ne comprends pas l’intérêt des chercheurs. Ce que je trouve intéressant, ce sont ces lettres, fax et mails à Niels, parce qu’on y trouve toute la vie d’un Suisse qui essaye de devenir écrivain et vit plus tard en tant quel tel à Berlin, pendant les années 1980 à 2010. Cela forme une chronique détaillée qui aborde une foule de thèmes, la politique (avec la chute du Mur par exemple), les développements du théâtre, l’argent, les loyers, dieu, le monde entier – toute une vie. Cette longue durée et cette intégralité sont rares, cela me fait penser à Samuel Pepys, contemporain de Shakespeare (membre du Parlement et écrivain anglais, connu surtout pour son « Journal » qui couvre la période 1660-1669, ndlr).
Moi-même, je ne m’intéresse pas aux versions différentes d’un texte. Je lis ce que l’auteur a publié – cela me suffit. C’est pour ça que je ne comprenais pas vraiment l’importance d’archiver. Mais un jour, par hasard, j’ai lu une première et une dernière version d’un texte d’Adalbert Stifter. Je les ai comparées et ça a été une révélation : je pouvais voir comment travaille un vrai poète. Je n’ai jamais mieux saisi qu’alors ce que c’est de travailler comme poète. J’ai donc compris que disposer de versions différentes peut être sans prix. 

GO : J’ai très peu choisi. Avec impatience, brutalité même, je mettais dans un sac un peu de tout, y compris des papiers que j’aurais mieux fait de brûler.

Les ALS jouent un rôle important pour la reconnaissance des littératures suisses. Cela a-t-il pour vous un sens particulier d’avoir donné votre fonds ?

VG : Ayant atteint un âge où l’on commence tout naturellement à se défaire (à tous égards !) et, d’autre part, n’ayant rien à cacher, j’ai accompli cette démarche en toute sérénité. Je suis par ailleurs sensible à la Confédération et aux institutions suisses et je trouve important d’être présent aux ALS.

MZ : Depuis l’existence des ALS, la Suisse commence à réaliser que sa littérature vaut la peine d’être remarquée et respectée. Il n’y a pas seulement Goethe et Voltaire qui méritent d’être conservés, mais également des Suisses... Je pense que la reconnaissance et l’intérêt pour la littérature suisse ont augmenté dans la population.

GO : Oui c’est important, car la Suisse italienne est une minorité en Suisse. En 1972, le conseiller fédéral bâlois Hans Peter Tschudi écrivait, en réponse à un député tessinois à Berne, que le Conseil fédéral « ne tolérerait jamais une scotomizzazione de l’italianité du Tessin », soit un obscurcissement quasi visuel, une exclusion de cette italianité.

Que signifie pour vous l’idée de transmission ?

VG : Mi-genevois, mi-arménien, vivant entre deux langues, j’ai dès mes débuts d’écrivain éprouvé le désir – le besoin – de traduire des poèmes arméniens. Mon premier recueil, une mince plaquette intitulée Morsures, a paru en 1954 ; ma première traduction de l’arménien (Vahak, de Daniel Varoujan) en 1955… Telle demeure pour moi la première forme de transmission. Mais j’ai en outre alimenté des chroniques de poésie pendant plusieurs années, notamment à la Tribune de Genève, et je suis l’auteur de quelques essais sur des poètes d’ici et d’ailleurs. Citer, évoquer, commenter, étudier… c’est aussi bien transmettre !

MZ : Comme j’ai peu de rapport avec mes archives, la transmission ne signifie pas grand-chose pour moi. Quand j’ai confié mes manuscrits, je me suis senti soulagé, j’avais gagné de la place pour respirer. Dès ce moment, j’ai commencé à garder les textes de manière plus consciente. Je décide maintenant si telle chose vaut la peine d’être conservée ou non.

Quel est selon vous le rôle de la mémoire littéraire, de l’héritage littéraire ?

VG : Sans Michaux, Rabelais, Rimbaud, Montaigne, Grégoire de Narek, Octavio Paz et d’autres, je ne serais pas ce que je suis – le peu que je suis…

MZ : Je ne pense pas que la mémoire littéraire a beaucoup à faire avec le travail des ALS. Il faut lire les textes des décédés, absolument, et peut-être que les archives ouvrent parfois les yeux sur un auteur qui serait autrement oublié. Mais l’héritage littéraire n’est pas exclusivement conservé dans les archives, plutôt dans les bibliothèques. Bien sûr, si l’on valorise une œuvre dans des archives, cela augmente le poids et l’importance de son auteur. 

GO : L’idée de transmission est de première importance et pour moi, et elle est liée à celle d’héritage littéraire. Je suis justement en train de lire Port-Royal de Sainte-Beuve et le Contre Sainte-Beuve de Proust, ainsi que Quel Marcel ! de Mario Lavagetto (Einaudi, 2011) et Les Cahiers de Paul Valéry…

Savez-vous si des études sont en cours sur vos archives et si des chercheurs s’en occupent actuellement ? Si oui, sous quel angle ?

VG : Je n’en sais rien.

MZ : Mes archives ne sont pas encore enregistrées, on ne peut donc pas encore les étudier. 

GO : Je sais qu’une chercheuse italienne habitant à La Chaux-de-Fonds travaille sur mes scartafacci, et qu’une Américaine est venue aux ALS il y a quelques semaines : elle est en train de traduire en anglais Le rêve de Walacek.