Du banditisme à l’écriture

Jean Chauma

Focus du 15/10/2009 par Anne Pitteloud

Ex-braqueur de banques, Jean Chauma a passé une vingtaine d'années sous les verrous et c'est de cette expérience qu'il tire la matière de son imaginaire. Son premier roman Bras cassés mettait en scène le milieu des «voyous» dans les années 1970; depuis, son travail littéraire «renouvelle profondément notre connaissance du banditisme», écrit son éditeur sur la quatrième de couverture de Chocolat chaud, son dernier livre publié – un recueil de nouvelles à l'écriture rapide qui dévoile une humanité blessée, fragile et violente. Conversation avec l'auteur, qui vit et travaille aujourd'hui dans la région lémanique.

C'est alors que vous étiez en prison, en France, que vous avez commencé à lire et eu envie d'écrire. Comment s'est passé ce passage entre le monde des «voyous» (selon votre expression), que vous décrivez structuré par les non-dits, hors du langage, et le monde de l'écriture?

Je précise que tout ceci remonte à une vingtaine d'années: vous êtes en prison, dans le plus grand dénuement, au raz des pâquerettes de l'évolution sociale – il n'y a pas grand chose en dessous, socialement et moralement. L'écriture a tout d'abord été pratique. Une doctoresse de la Santé disait qu'en prison, moins on sait lire et écrire, plus on est dans la merde, et c'est vrai: toute demande et toute communication passent par l'écrit. Mon écriture a donc d'abord été de manipulation, un moyen d'entrer en contact avec les gens – les avocats, les femmes, la famille – et de les intéresser. Car j'étais dans un quartier d'isolement, hors du monde, et il faut dire que jusque là je n'avais pas vraiment fait ce qu'il fallait pour que le monde s'intéresse à moi... J'avais besoin d'un coup de main; manipuler, c'est prendre dans la main, prendre par la main. Puis, de rencontre en rencontre, d'écriture en écriture, a émergé une écriture, une voix qui m'appartenait et je me suis dit que j'allais écrire un roman – ce qui est aussi une forme de manipulation, une manière de chercher à intéresser les autres. L'idée du roman a donc mûri en prison, où j'ai commencé à écrire des fragments.

Vous décrivez un monde des voyous où on ne parle pas, où le passage à l'acte est suscité justement parce que les actions ne sont pas dites, donc pas pensées, et où parler de crime organisé est un non-sens puisque les gestes sont exécutés avant d'avoir été formulés...

Il faut savoir de quoi et d'où on parle. Je parle des bandits qui, à mon époque, entre les années 1960 et 1990, venaient des milieux les plus défavorisés et considéraient à tort ou à raison que certaines choses leur étaient fermées. Le langage, par exemple: le monde qui les entoure évoque des choses qu'ils ne peuvent pas posséder et tout ce qu'on leur dit ne les concerne pas. Ils s'inventent donc un langage propre, qui passe par l'argot, les surnoms, etc., et diminuent leur vocabulaire – d'une part car ils ont peu fréquenté l'école, bien sûr, mais aussi parce que certains mots ne leur sont pas nécessaires dans leur quotidien.
À mon époque, la voyoucratie était un monde où on n'écrivait rien, où on ne disait rien. On ne pouvait pas dire ses délits parce qu'on n'en avait pas la capacité, mais aussi parce que ne pas dire signifie ne pas avoir fait. Ce qui n'est pas nommé n'existe pas. Les procès sont souvent décalés pour cette raison: ils mettent en mot des choses qui n'ont jamais été formulées. Enfin, dans le banditisme, si on nomme les actes on ne peut pas les exécuter: on commence à réfléchir, à peser les risques… Raisonner implique l'impossibilité de faire, la parole rend la démarche ridicule. Je parle ici du banditisme, non de la malhonnêteté en général.

On fait donc un casse quand on a besoin d'argent, sans y réfléchir, de manière quasi compulsive? Est-on dans le registre de l'urgence, de la survie?

Il ne faut pas trop employer le terme de survie, les gens ne survivent pas mais essayent de trouver leur place. Dans Bras cassés, c'est vrai que le personnage est compulsif mais il est lui-même un peu marginal parmi les voyous – qui ont parfois quelque chose de l'épicier, du commerçant, et ne sont pas forcément impulsifs. Il faut faire attention avec ce terme aussi, qui renvoie à la caricature du voyou violent. En revanche, la notion de passage à l'acte que vous évoquiez est importante. Les voyous sont des gens qui n'existent que par ce qu'ils font. Leurs actes sont leur représentation, leur carte de visite: puisque les notions de diplôme ou d'examen n'ont ici aucun sens, il ne reste que ce que vous faites et comment vous le faites. Là est le code de valeurs. Votre milieu va vous juger et si vous ne faites rien, vous n'êtes rien. Quelque chose oblige ainsi à passer à l'acte. Bien sûr, il y a cette histoire d'argent: le banditisme dont je parle ne demande rien à la société ni à personne. Les voyous vivent en dehors et ne gagnent leur vie que par leurs méfaits – par choix, si l'on peut s'exprimer ainsi, celui de ne pas être ouvrier comme son père par exemple.
Aujourd'hui je pense que cela a changé, le monde a évolué. Avant on avait la possibilité de se démarquer de son milieu social avec une Mercedes, un beau costard. À présent que tout le monde peut tout acheter à crédit, comment se définissent les voyous? J'aimerais beaucoup qu'un journal me paye pour mener une enquête dans le milieu…

Ce que vous décrivez évoque un besoin de reconnaissance, d'intégration sociale, que les voyous partagent avec les «honnêtes gens»…

Les voyous ont beaucoup de choses en commun avec les gens normaux: ils sont âpres au gain, avides de reconnaissance sociale, de réussite, de respect… Peu de choses intéressantes ont été dites sur le banditisme et les gens les plus intelligents font toujours la même erreur: le mettre en évidence comme s'il existait en dehors du monde. Or il est intéressant de l'analyser en le replaçant dans un contexte plus large. Les gens attaquent des banques et tuent, l'acte posé est grave mais une grille de lecture nous manque qui ramènerait cet acte dans la réalité des faits. Et cette réalité des faits n'est pas celle, spectaculaire, qu'affectionnent les médias. Ma réinsertion est possible car le banditisme fait partie de la réalité.

En quoi la lecture, découverte en prison, a-t-elle contribué à vous ouvrir à une autre facette de vous-même, et comment a-t-elle suscité votre envie d'écrire?

La lecture ne m'a rien fait découvrir sur moi, elle m'a fait découvrir les autres. Mais il y a tromperie: ceux que l'on côtoie dans la lecture sont une élite, des gens d'esprit. J'ai eu tort de croire que je rencontrais l'autre de manière générale, j'ai cru que je m'ouvrais au monde. Or cela concerne seulement un petit milieu qui, souvent, essaie de dire le monde tel qu'il devrait être et pas tel qu'il est. Les intellectuels pensent que le fonds commun de l'humanité est cette intelligence que l'on trouve chez les gens qui créent, alors que c'est encore une marginalité – il suffit de regarder la réalité quotidienne… Y croire a été une erreur de ma part. Quand on est en prison, on nous dit «changez de vie, de monde, venez dans le nôtre», et nous pensons que c'est parce que ce monde dans lequel on veut nous attirer est meilleur. Alors que c'est simplement parce qu'on ne veut pas du monde des voyous. Mais le vôtre n'est pas mieux, il n'est pas meilleur que celui que j'ai quitté. Seulement, les assistantes sociales et les éducateurs qui le prétendent ne le savent pas, quand le juge parle on ressent que c'est d'une position meilleure que la vôtre... En fait, la réinsertion que j'ai vécue m'a envoyé en pleine figure la réalité du monde tel qu'il est, terrible, épuisante, et beaucoup plus compliquée.

La vie du voyou était-elle donc plus facile?

Quand vous faites le voyou, vous êtes tout de même vraiment limité. C'était une façon de vivre simple et sans souci. Quand on la vit, on ne s'en rend pas compte, on se croit important, mais on ne se préoccupe pas des autres, du bien et du mal, on n'éprouve pas de doutes, on se pose moins de questions. On se soucie seulement de ses propres désirs. J'avais un ami qui était toujours content: il avait de petits besoins, il allait de temps en temps en prison, et il était content parce qu'il était con.
Les gens qui étudient ou réalisent des films sur le sujet du banditisme se trompent quand ils pensent que les voyous, parce qu'ils se permettent de poser des actes graves, énormes – et on ne voit que ces actes –, sont eux-mêmes graves. Non, leur vie n'a pas de gravité, ces actes sont irréfléchis et pour les commettre il faut être bête, basique. Il s'agit de désirs non différés: on veut quelque chose, on doit l'avoir tout de suite. Il faut noter que les voyous ont la capacité de vivre leurs rêves d'enfant. Ce sont de petits rêves – patron de bistro ou de boîtes de nuit par exemple –, mais ils tentent de les vivre.

La vie «honnête» implique ainsi une capacité à différer ses désirs, à se projeter dans l'avenir, qui s'avère plus difficile?

La différence entre le monde des voyous et celui des honnêtes gens réside en ce que, dans ce dernier, tout est lent. On devrait mettre en garde les personnes qui se réinsèrent en leur disant «attention, vous n'aurez pas tout ce que vous désirez et vous allez être très frustrés». On peut être la meilleure journaliste du monde il faut attendre, faire carrière pas à pas. Je suis en train d'apprendre que tout se construit petit à petit. Une relation sentimentale qui dure se situe aussi dans une longue échéance, une construction. Quand les couples durent, ils s'entendent souvent sur le passé, soudés par ce besoin d'avoir des souvenirs ensemble comme s'il y avait une valeur en soi à la durée. Pareil pour l'écriture: c'est une question de longue échéance et elle se construit de manière routinière. Quand Sollers – qu'on l'aime ou non – entre en écriture, il n'a vécu que des expériences qui l'ont amené jusque là, qui ont nourri, stimulé, alimenté son écriture.

Vous êtes sorti de prison en 2003, ce qui est finalement assez récent. Les nouvelles de Chocolat chaud parlent de la prison, de la dèche, de la prostitution. Une seule, qui raconte l'attirance naissante entre un menuisier et sa cliente, n'évoque pas cet univers. Comment votre nouvelle vie influence-t-elle votre écriture?

Le monde du banditisme est un fonds dans lequel je pourrai toujours puiser pour raconter des histoires. J'espère écrire un jour sur autre chose, mais je me vois mal en train de me documenter pour écrire sur un sujet qui m'est complètement étranger. Je ne me pose pas beaucoup de questions à propos de l'écriture et de l'imagination en soi: il y a ce fonds, et une foule de sujets m'intéressent, me posent question, m'amusent. J'essaie d'être rapide dans mon style: je pense qu'on ne peut raconter ce genre d'histoires qu'en étant bref, il faut que tout soit saisi, compris, le plus vite possible. Comme je ne me sens pas très sûr de mon vocabulaire ou de mes compétences en orthographe, pour ne pas me perdre dans des endroits où je pourrais devenir pompeux, artificiel, j'essaie d'écrire à ma manière en allant au plus près des choses. Ça plaît ou non, mais les critiques négatives me reprochent parfois justement le but que je cherche à atteindre – susciter le dégoût par exemple. En ce moment, je finalise un livre et je travaille sur un autre encore: l'écriture en soi est là, il suffit de s'y mettre, mais il est vrai que c'est plus difficile, il faut combattre.
Quand je lis des biographies d'artistes je réalise qu'ils étaient protégés dans leur manière d'écrire et de vivre. Quand on suit un projet de réinsertion sociale, on ne vous prépare pas à cela: vivre au dehors est très préoccupant, très prenant. On est tiraillé par mille choses et les jours sont trop courts, il faut gagner sa vie, répondre à une foule d'obligations… Écrire est donc plus délicat et demande davantage d'effort et de discipline. Tout et tous peuvent vous empêcher d'écrire, même la personne avec laquelle on vit, qui vous confronte à sa morale, à son désir. Les grands artistes et les grands écrivains sont souvent perçus comme égoïstes, mais aujourd'hui je comprends cela: il est nécessaire de ne pas tenir toujours compte des autres pour pouvoir créer. Il faudrait pouvoir se couper, ou avoir un métier peu prenant… Je me dis souvent que je ne suis pas écrivain car je n'ai pas cela chevillé au corps, ce n'est pas une nécessité envers et contre tout.
À ma sortie de prison, je n'ai pas pu trouver un métier intellectuel étant donné mon cursus. Je viens d'un monde qui n'écrit pas, je suis dans un monde qui n'écrit pas. La vie quotidienne ici, dans cette petite ville de province près de la frontière suisse, n'offre pas vraiment l'ambiance idéale pour être écrivain, surtout quand on débute: isolement, manque de stimulation… Ce n'est pas facile de rencontrer ce monde qui écrit, où il est possible de partager ses idées comme dans un laboratoire – même si ce n'est pas le manque d'idées qui m'arrête, plutôt le fait que je voudrais déjà avoir écrit cinq ou six romans. Mais il y a cette réalité où tout est long, lent!

Changer de vie s'est donc avéré une expérience plus compliquée que vous ne l'imaginiez?

C'est une erreur de croire qu'on peut vraiment changer de vie. Vous avez entre 40 et 50 ans et vous entrez dans le monde actif, réel. Mais vous n'avez pas les clés pour vivre avec les autres, vous n'en avez pas l'habitude. Quelles sont les clés du savoir-vivre avec les chefs, par exemple? Il faut tout apprendre et vous trouvez cela injuste car vous n'avez plus 18 ans, alors que vous êtes comme un enfant qui fait ses premiers pas. Vous vous dites: «Ah, le chef a le droit de me manquer de respect comme ça, de mal me traiter, on peut donc se parler mal…» Ici le rapport avec la hiérarchie est plus dur que chez les voyous! Dans leur monde il existe des interdits, on ne peut pas tout dire: si on manque de respect à quelqu'un ce n'est pas anodin, et on va peut-être le payer de sa vie ou en devant tuer. Car le milieu des voyous est simple: il n'y a pas de hiérarchie, le respect est donc dû à tous, et on ne peut pas manquer de respect à quelqu'un «en passant», sans le faire exprès. Si on le fait cela signifie que vous avez commis des actes très graves. Alors qu'au dehors, personne ne réagit quand un patron traite mal un employé...
Du coup, je regrette quelques fois mon passé de voyou. Aujourd'hui je serais un vieux voyou de 56 ans, mort ou en prison, mais… si j'étais vivant j'aurais de l'expérience dans mon domaine et je serais reconnu avec mon passé, respecté par les autres. Tandis que dans la normalité, personne ne vous connaît. Changer de vie implique de réapprendre tous les codes. J'y ai cru. Mais ce n'est pas une belle aventure, c'est faux. Je n'ai pas encore construit une vie, et il est tard. Je rencontre ici quelques écrivains, qui tous se connaissent – il existe des réseaux dans ce domaine aussi et l'écriture vient de ce terreau, elle ne surgit pas de rien. Tout ceci prend du temps à construire.

Dans ce quotidien marqué par de multiples contraintes, quel sens prend votre désir d'écrire?

Le banditisme est comme l'écriture. Une attaque à main armée, c'est faire quelque chose d'extraordinaire, qui nous dépasse, comme un enfant qui se «paye une gaufre». Ce n'est pas plus que cela, un plaisir proche de celui des enfants. Mais les voyous ne sont pas des enfants, et il y a des conséquences... Je me dis pourtant que je suis resté un enfant car j'aimerais que l'écriture m'apporte cette sensation, m'offre à nouveau cette sortie de soi éprouvée quand on braque une banque: être lu, être reconnu, comme moyen de sortir de cette réalité et de s'enivrer de succès. C'est comme après une interview, par exemple: on en ressort un peu saoul car quelqu'un a trouvé de l'intérêt à ce que vous pensiez.

Propos recueillis par Anne Piteloud