«Il y a du bon, du très bon, de vraies perles et puis du pas bon du tout»

Commentaire de Caroline Coutau, Éditions Zoé

Focus du 18/04/2016 par Caroline Coutau

Quand le pétillant Daniel Vuataz m’a demandé le point de vue écrit d’un «gros» ou d’un «grand» (je ne me rappelle plus l’adjectif, c’est dommage) sur le vivier des petites maisons d’édition romandes, j’ai pensé que ça valait la peine, pour deux raisons. Dire, même si c’est banal, que ce foisonnement, c’est bien. Et dire ma perplexité, et comme elle est fréquente autant l’exprimer, quant à cette dénomination des Éditions Zoé comme un «gros», un «grand». Bref: pourquoi la démultiplication des petites maisons est-elle une bonne chose, d’une part, et quelle est la définition du petit et du grand dans cette activité qu’est l’édition, en Suisse romande, d’autre part?

Le grand nombre de petites structures éditoriales en Suisse romande prouve la densité et le foisonnement culturels de notre région, à la superficie pourtant réduite. Cette richesse fait penser que le Suisse romand, pourtant deux fois minoritaire – face à la Suisse alémanique et, pour ce qui est de l’édition, face à la France – n’a pas, ou plus, ni complexe, ni scrupules, qu’il a des choses à dire et se sent aussi libre que légitime de les dire: ce Suisse romand, peut-être bien qu’il vit dans les marges (même si aujourd’hui ce concept de marges a toujours moins de sens), par rapport à la France et à la Suisse allemande, mais il tient à prendre la plume, à faire circuler ses idées parce qu’elles valent la peine. Elles valent la peine parce qu’elles sont libres, indépendantes, loin du parisianisme, elles restituent la vie intérieure de notre monde d’aujourd’hui.

Et puis l’avantage certain de la petite taille, c’est la liberté. Peu de charges, peu voire pas de contraintes de catalogue, la politique du coup de cœur faisant l’affaire. La diffusion et la promotion ne sont pas des obsessions; les tirages restant modestes, les subventions peuvent suffire à payer la fabrication du livre et parfois un maigre salaire. Et du point de vue politique, la diversité culturelle est assurée.

Petit bémol, inévitable: il y a du bon, du très bon, des vraies perles et puis du pas bon du tout. Et ce n’est pas toujours facile pour les libraires, les journalistes, puis les lecteurs de faire d’emblée la différence dans cette foison de livres. Et pour les subventionneurs non plus. C’est le mauvais côté des choses évidemment, on ne va pas donner des médailles et se congratuler de l’amateurisme, ou du mal fichu, ou du régionalisme et du repli sur soi.

Et puis, que veut dire «petit» d’un côté, «grand» ou «gros» de l’autre, ce dernier adjectif ayant bien entendu une connotation gentiment péjorative? D’abord, grand et petit par rapport à quoi? Parce que si c’est par rapport à Gallimard, Feltrinelli, Hanser et Suhrkamp Verlag, Random House etc., tout le monde en Suisse romande est immédiatement rangé dans les petits, sans autre forme de procès. Alors imaginons quelques critères, modestes: «grand» voudrait dire plus d’un salarié employé; plus de huit à dix nouveautés par année; une diffusion professionnelle en Suisse et une diffusion professionnelle en France, la distribution seule ne suffisant pas; un travail sérieux de promotion. Tout ceci pour donner une chance aux titres publiés, avec acharnement et amour bien sûr, d’arriver jusque sous les yeux des lecteurs.

Alors cela voudrait-il dire qu’au fond, pour la «petite» maison d’édition, celle qui ne se paie pas, n’a qu’un maigre réseau de promotion, ne fait que quatre livres dans l’année, peu lui importe de publier des livres qui soient lus et arrivent jusque dans les mains des lecteurs? Pas nécessairement. Il faudrait plutôt faire la distinction suivante: il y aurait ceux qui publient dans leur coin sans se soucier d’un quelconque lectorat même confidentiel, qui publient pour leur unique plaisir (ou publicité?) et ceux qui cherchent, malgré tout, à construire un catalogue, même modestement, à s’inscrire dans un réseau éditorial large et surtout cohérent, à publier des livres dont la raison d’être serait, à chaque fois, nécessaire. Ce qu’il faut en tout cas éviter comme la peste, c’est de se trouver dans une logique absurde où l’éditeur publie un livre pour recevoir une subvention.

Caroline Coutau, 27 novembre 2014

Fiche d’identité

Nom complet: Éditions Zoé S.A. Date de fondation: 1975. Lieu: Carouge. Fondatrice: Marlyse Pietri.

Directrice actuelle: Caroline Coutau.

Pourcentage du budget couvert par des subventions publiques: 15-20%. Pourcentage du budget couvert par des subventions privées: 10-15%. Parutions par année: 25. Titres au catalogue: 850 (et une centaine d’epub). Tirage moyen: 2000 exemplaires. Diffusion/distribution: Zoé en Suisse, Harmonia Mundi dans la francophonie.

À-valoir et rétribution des auteurs: 1000.- à 2000.- d’à-valoir, 10% de droits (plus au-delà de 5000 exemplaires vendus). Auteurs au catalogue: plus de 250. Best-seller: en littérature, Agota Kristof, L’Analphabète, 2004.

Secteurs de publication littéraires: fiction, récits de voyages (aussi en traduction).
Autres secteurs de publication: essais en lien avec la Suisse ou la littérature (peu).