Les gens qui éditent ne sont pas ceux qu’on croit

Torticolis et Frères

Focus du 08/04/2016 par Vincent Yersin et Daniel Vuataz, Photos: Odile Meylan

«Ça nous casse assez les couilles, l’idée de collections! Qu’est-ce qui nous empêche de nous lancer dans l’heroic fantasy le mois prochain?», lance assez fort Alexandre Correa avec des intonations géographiques étonnantes. Plusieurs personnes tournent la tête vers notre table. Nous sommes au Buffet de la gare de Lausanne un soir de semaine en compagnie des deux têtes de Torticolis et Frères, en pleine justification de la ligne éditoriale de leur maison. Le serveur en chemise blanche en a vu d’autres. De toute façon, avec cet accent, Alexandre pourrait être médecin légiste ou militaire que ça ferait quand même marrer. Torticolis et Frères est une enseigne établie à La Chaux-de-Fonds, mais pour ce soir les deux éditeurs ont eu l’amabilité de se déplacer jusqu’en «Lémanie». Au Buffet de la gare, c’est la semaine du papet.

«Nous n’aurions jamais publié Proust!»

Quelques minutes auparavant, nous attendons ces «frères» que nous n’avons jamais vus, assis sous ces lumières oranges qui atténuent les cernes et donnent contenance aux voyageurs fatigués. Arrive d’abord à notre table un homme qui cherche «le Colloque d’épigraphie grecque». Nous le congédions, puis décidons de jeter un œil au site web de Torticolis et Frères à la recherche d’une photo qui nous aiderait à reconnaître les deux gaillards. Le pop-up de la première page nous amuse – Nous n’aurions jamais publié Proust! –, le manifeste en dix-sept ou dix-huit assertions aussi – Un éditeur n’est pas une institution culturelle, mais un concepteur de livres ou La littérature romande a pu exister et elle pourra exister, n’en déplaise à ceux qui cherchent à exister –, mais pas de portraits des frangins.
Dix minutes plus tard, entrent deux types. Un grand costaud, qui sourit et nous écrase les mains: Alexandre Correa. Et un autre, moins balèze aux yeux bleus romantiques: Tristan Donzé. Nous apprenons qu’ils ne sont pas frères mais profs. Les tatouages qui dépassent de leurs vestes et leur allure générale, pas trop piano à queue, nous rassurent rapidement. On ne sait jamais avec les enseignants. Les lunettes de Tristan donnent tout de même au binôme un petit air intello: un peu celles que porte Johnny Depp dans Secret Window et qui disent: «Je suis aussi un mec sérieux.» Nous leur proposons le papet, qu’ils acceptent de bon cœur. Au-dessus de nous, le Château de Chillon et les grandes villes suisses sont peintes dans un genre rose-vert très héroïque: Neuchâtel, Fribourg, Genève, Zermatt. Manque bien sûr La Chaux-de-Fonds.

«On est des terriens»

«C’est vrai que c’est con, on habite dans la troisième ville de Suisse romande, et il n’y a quasiment aucun éditeur», remarque Alexandre, à peine de mauvaise foi. Pourtant dans le canton, apprend-on, «les éditeurs reçoivent mille balles par bouquin, automatiquement…» Tristan précise illico: «Mais on a envie de beauté artistique, humaine, on s’en fout pas mal de publier des Neuchâtelois pour toucher cette thune.» Le ton est donné.
Leur histoire commune dans l’édition commence en 2012. À l’occasion d’une «énorme cuite fondatrice», les deux collègues font un constat. Ils écrivent tous deux, enseignent la littérature, en viennent à se soûler ensemble de temps à autre. La critique est facile, «il est difficile de faire». Le système éditorial en place leur semble périmé. «Nous sommes tous les deux licenciés en lettres. Faire des livres est une sorte de retour aux sources», explique Tristan. Une association est fondée, un comité réuni et Torticolis et Frères naît dans l’idée de «décloisonnement» et de «do it yourself».

Alexandre, fruit d’un croisement contre nature de Hulk et de Mr Proper, possède par bonheur des connaissances comptables et entrepreneuriales: il exerce aussi dans la vente de fondue par internet, avec Pierre-Alain Sterchi, célèbre affineur chaux-de-fonnier. «Une des choses les plus touchantes, c’est la vente! Aborder les lecteurs, leur parler. Quand ils rentrent dans une grande librairie, les gens sont paumés. Ils aimeraient bien lire, mais du fait de l’avalanche de l’offre, ils se sentent perdus», poursuit ce colosse idéaliste. Il déplore le peu d’attention apporté au lecteur, l’altitude d’une certaine Littérature et assume sans détour la position d’éditeur local, de proximité. «Nous avons un très bon public troisième âge, faut pas croire», lâche-t-il en montrant le catalogue, «il faudrait vendre nos livres sur les marchés, dans les stations-service, au rayon des légumes». Quatre assiettes de papet vaudois arrivent sur la table, avec saucisse et lard. Autant de chopes de bière ou de verres de vin blanc. Tristan pique avec sa fourchette et résume, contrepoint mesuré: «Ce qu’Alex veut dire, c’est simplement que les arts ont une fonction sociale, une fonction de lien et d’échange.» On acquiesce évidemment, avalant porc gras et porreaux.

Rock indé et brasseries

Leur conception de l’édition, assez éloignée de celle qui prévaut un peu partout aujourd’hui, s’inspire autant des labels musicaux que de la micro-brasserie. Torticolis et Frères vise un lectorat «grand public de qualité» et développe – avec Thierry Gogniat qui a fait les logos de l’ancienne revue [vwa] et de la bière BFM – une ligne graphique en mutation permanente. Chaque salve de parutions se distingue graphiquement des autres. Les quatre petits livres posés devant nous ce soir-là ont une tranche rose fluo bien reconnaissable, des couvertures vert-pomme à grosses lettres blanches et des achevés d’imprimer rigolos du type «13.7 % des chauffeurs de camion qui ont livré cet ouvrage chez votre libraire ont passé le test Ecoconduite® avec mention bien». 
Et il faut dire que pour un début, la fratrie y est allé fort. Alexandre pose un index sur le catalogue pour détailler les titres. Une vingtaine d’ouvrages ont paru sur trois ans. Y compris cinq de leurs propres titres: Quand ça sent le sapin (2012), Des sarments (2013) et le livre pour enfants Lullaby et le frigo qui chante (2014) pour Tristan; Nuisibles (2012) et Des villes (Du sable) (2013) pour Alexandre. Les deux textes de 2013 ont même été édités tête-bêche, sorte de manifeste collectif et individualiste à la fois. «Parce qu’il ne faut pas croire qu’on soit d’accord sur tout. La plupart du temps, on pense complètement à l’envers l’un de l’autre, surtout Alex», prévient Tristan, pendant qu’Alexandre l’insulte assez peu discrètement.
Et quand ils ne s’auto-éditent pas, que recherchent-ils dans les textes des autres? «Les maladresses nous plaisent. Il y a aussi une forme de revendication à ne pas publier chez les grands éditeurs. L’habitude dicte trop souvent les critères», déclare Alexandre. Une police du bon goût qui ne se retrouve pas vraiment dans les titres des ouvrages proposés par Torticolis et Frères, comme Fille facile de Dunia Miralles (2012) – l’auteure du recueil Swiss Trash –, le curieux texte et musique Porno Switzerland d’Antoine Joly (2013), ou encore les très bons Nuggets du pseudo Howard Grace (2014), qui pourraient se passer au Mondial, au Moderne ou dans n’importe quel cinéma de boules. «Merde hein ! Pourquoi devrait-on forcément être coincé du cul quand on fait des bouquins!», envoie joyeusement Alexandre en lorgnant vers le gros jet d’eau de Genève peint au-dessus de nous. «Et puis, n’en déplaise à Noëlle Revaz, des auteurs qui publient sur internet et qui ont du succès, ça va aussi arriver en Suisse.»

Comme le Velvet mais en littérature

Pas de complexe à se publier soi-même, ni à faire payer les autres si l’occasion se présente, pas de ligne claire, pas de graphisme prédéterminé… Venue du rock indé, des locaux de répet’ et du cd-démo autoproduit, la paire semble penser que leur système pourrait bien représenter le salut d’un secteur qui, selon eux, se fige dans des principes. Ils trouvent la chaîne actuelle du livre obsolète, élitiste, protégée. Et, surtout, gonflée économiquement: « Le système actuel de subventionnement, par exemple, fausse le regard et maintient en vie des choses complètement désuètes», explique Alexandre. L’avenir, comme pour les fruits et les légumes, se trouve du côté du commerce de proximité. «Ça fait peur à certains, les diffuseurs notamment, parce qu’ils savent que leur petit monopole ne repose pas sur grand chose et qu’ils sont facilement contournables. Mais de nouvelles formes de business culturels se mettent en place, c’est certain», reprend Tristan. Alexandre le coupe, souriant: «Franchement, je ne sais toujours pas vraiment à quoi sert un éditeur… L’avenir, ça sera de mettre des gens en contact, les laisser fureter et dénicher comme des grands.» On demande des cafés en essayant de ne pas poser nos manches dans le gras fondu qui recouvre les assiettes.
S’ils dégomment le système, c’est peut-être parce que les deux rockers savent qu’ils en font partie. Depuis l’année passée, pour continuer à tourner, Torticolis et Frères s’est résolu à faire des demandes de subventions. «C’est vrai qu’en Suisse, nous jouons un peu comme des gamins riches. Le système est de toute façon biaisé par les fonds privés et publics mis en jeu… Alors, autant essayer d’en faire quelque chose de beau», philosophe Tristan. «On s’est même mis avec l’OLF pour la diffusion… ça nous fait un peu chier, on aimait bien faire nos petits paquets», rajoute Alexandre. Le plus marrant, c’est que tous les deux ont reçu de Pro Helvetia, à une année d’intervalle, une bourse de 25’000 francs d’encouragement à l’écriture. Qui leur a en partie permis de s’auto-publier: «Nous ne pouvons vraiment pas nous plaindre. J’ai d’abord cru qu’ils s’étaient trompés. C’est sûr, ça a dû jaser en Lémanie…»

Faux-frères de l’édition romande

Mais au fait, si le «métier» ne sert plus à rien, pourquoi font-ils de l’édition? Tristan frime en paraphrasant librement Ricœur: «Pour faire vivre des textes. Si tu ne t’en occupes pas, si tu n’en parles pas, un bouquin reste un tas de papier…» Pour Alexandre la réponse est plus prosaïque: «J’aime surtout voir à quel point les gens sont désarçonnés par notre travail, alors que nous ne faisons rien d’autre que de petits livres… Ça nous prouve juste le degré phénoménal de conformisme qui existe aujourd’hui dans ce milieu.» Donc, font-ils quand-même le job? Interviennent-ils, par exemple, dans les textes à publier? «Bien sûr que nous travaillons. Mais nous n’imposons rien, nous conseillons simplement. Pour nous, les filtres culturels classiques n’ont plus de raison d’être», dit Tristan avec la voix calme du prof d’Aïkido. «Conserver les plis d’écriture, ne pas trop lisser, c’est ce qui garantit des voix originales. Quitte à choquer.»

L’heure file. Alexandre Correa et Tristan Donzé acceptent que Le Persil paie le papet pour gagner du temps. En enfilant leur veste, entre les tables et les odeurs de brasserie, ils nous demandent expressément de les descendre dans un paragraphe de cet article. Leur petit côté maso? Alexandre surtout, parce qu’il «aime bien l’idée que Coltrane se soit fait péter la gueule avant de devenir Coltrane!» Soit… Mais après l’accent qui n’aide pas, le côté loisir de profs et l’image un peu poseuse de rockeurs au cœur tendre, pourquoi en rajouter? À quoi bon essayer de faire passer ces gentils pour des méchants? «Torticolis et Frères : éditions sérieuses et sympathiques», affirme une carte postale publicitaire emportée en souvenir et sur laquelle un hamster tourne dans sa roue. Pour le sérieux, l’avenir le dira; mais le papet fût vraiment sympathique.

Lausanne, mercredi 19 novembre 2014

Fiche d’identité

Nom complet: Torticolis et Frères. Raison sociale: association sans but lucratif. Date de fondation: 2012. Lieu: La Chaux-de-Fonds. Fondateurs: Tristan Donzé, Alexandre Correa.

Directeur actuels: Tristan Donzé, Alexandre Correa.

Pourcentage du budget couvert par des subventions publiques: 30%. Pourcentage du budget couvert par des subventions privées: 20%. Parutions par année: 6-7. Titres au catalogue: 20. Tirage moyen: 500-1000 exemplaires.

A-valoir et rétribution des auteurs: contrat ouvert: les éditeurs louent les droits du texte pour la série; l’auteur peut ensuite faire ce qu’il veut de son texte. Auteurs au catalogue: 16. Compte d’auteur: oui. Auto-publication: oui. Best-seller: Alexandre Correa, Nuisibles, 2012 et Tristan Donzé, Quand ça sent le sapin, 2012.

Secteurs de publication littéraires: tout. Autres secteurs de publication: tout est ouvert.