Bon retour en Romandie

Éditions Pierre Philippe

Focus du 08/04/2016 par Vincent Yersin et Daniel Vuataz, Photo: Magali Girardin

Et puis nous partons déjà à la recherche d’un restaurant en nous marrant dans les rues des Eaux-Vives. Un japonais fera l’affaire. Tiens, voilà une fin possible pour ce papier. La fin… On repousse depuis un certain temps la rédaction. Mais bon, à un moment il faut y aller: c’est tout de même lui qui nous a salués d’un «Bon retour en Romandie» quand nous quittions le minuscule local que sa secrétaire lui avait prêté pour une heure.

Monsieur Philippe Villette des Éditions Pierre Philippe

Cinq minutes plus tôt: nous sommes encore assis sur des chaises, dos à la porte, et il fait froid. En face de nous se tient Monsieur Philippe Villette, le chef des Éditions Pierre Philippe. Notre hôte porte une écharpe astucieusement placée sur les épaules à la façon d’un châle. Il parle bien. Sa voix a cet accent français qui articule fort les «e» même muets, comme dans «Rabelais», un auteur qu’il trouve «sympa». Son visage aux traits détendus, sans âge, a le teint qui trahit l’air frais des ces personnes qui s’alimentent bien, ne fument pas et agrémentent peut-être leur quotidien d’activités physiques volontaires. Assez rapidement, nous voilà prévenus: «Je n’attends pas d’être reconnu par les journalistes. Le côté famille qui s’auto-protège me fait sourire.» Nous ne savons pas si ce ton est habituel, didactique ou condescendant.
Autour de nous, c’est très confiné. Il y a des cartes géographiques – deux – et des objets exotiques. Par exemple, ces tissus vaguement africains. Il y a aussi quelques livres sur une étagère. De toute façon, cette pièce, Philippe Villette ne l’a pas décorée. Magali, qui est arrivée avant nous, a terminé les portraits. Maintenant, elle est assise sur une petite chaise contre la vitrine et nous regarde parler.

Presque l’Afrique

Il y a trois ans, «pour apporter un peu de légèreté» dans une carrière d’acupuncteur-homéopathe et afin de «concrétiser quelque chose en temps de crise», Monsieur Philippe Villette se lance dans l’édition. Basée à Genève et dotée d’un bureau à Paris («rue Saint-Honoré, pour le symbole que cela représente»), il nomme sa maison de ses deux prénoms, séparant ainsi clairement sa nouvelle activité éditoriale de ses activités professionnelles. Sa «double casquette» franco-suisse, il l’assume pleinement. On l’imagine avec deux chapeaux l’un sur l’autre.
«Je veux jouer la carte de la francophonie mais les Suisses ne sont pas les bienvenus en France. La Romandie, c’est  presque l’Afrique. À Paris on vous snobe. Les grandes maisons ont verrouillé le milieu littéraire et vous n’y êtes pas forcément bien reçus en venant de province et, qui plus est, de Suisse», nous renseigne-t-il avant d’évoquer «la bêtise du lectorat français» face aux auteurs belges et helvétiques. «Pour les Parisiens, la Suisse n’est rien d’autre qu’une province perdue par Napoléon.» Les difficultés de la diffusion, les embûches de la librairie et les corvées du subventionnement sont rapidement passés en revue: «Je ne cours pas après les aides de l’État comme Messieurs Favre et Campiche. Heureusement il reste quelques libraires fréquentables. Et puis, je possède un réseau, je connais des gens.» Sept commerciaux en France et un en Suisse veillent à ce que les livres des Éditions Pierre Philippe soient placés au mieux, nous explique-t-il. Notre éditeur réajuste son col en V alors que le téléphone du bureau se met à sonner d’un bruit horrible. Nous parlons par-dessus comme s’il ne sonnait pas. La secrétaire décide de répondre. Cela concerne apparemment une affaire annexe. Monsieur Villette en profite pour se lever. Il pose deux ou trois livres devant nous pour faire voir. Couvertures glacées illustrées. Nous feuilletons mais n’emporterons rien.

Armé du verbe Aimer

Nous invitons Monsieur Villette à présenter sa ligne: «Le contenu seul doit déterminer l’éditeur. Le lecteur ne veut plus de paraphrase ni de critères esthétiques élitistes. Il faut vouloir grandir, avoir de l’ambition, de l’audace!» Quelles sont ses ambitions dans un secteur aussi compliqué? «Le livre papier va disparaître, c’est sûr. Les librairies deviendront des bouquineries. Chez nous, tous les ouvrages sont disponibles au format e-book. Heureusement qu’Amazone est là. J’y réalise une partie de mon chiffre. Ce changement fait peur aux grands éditeurs qui ne font que peu d’efforts dans ce domaine.» Pour Philippe Villette, le numérique est l’occasion de casser le système clos des grandes enseignes parisiennes. Nouvelle interruption téléphonique. C’est le mobile posé sur le bureau qui s’enclenche. Monsieur Villette répond rapidement, prête attention, congédie puis reprend: «Les livres, j’ai toujours dans l’idée de les porter à l’écran. Je suis éditeur, mais aussi producteur.» Surnaturels et teintés à l’eau de rose, les romans de Geny Laffitte, ancienne ballerine et auteure phare des Éditions Pierre Philippe, semblent en effet bien indiqués pour la télé, l’après midi. Voyez le résumé publicitaire d’Alaïss, la délivreuse de vie, geste fondateur du catalogue:

«Femme discrète dont les souvenirs se perdent dans un monde éthéré. Sa beauté fascine et le bleu de ses yeux émerveille, il est unique. Elle est aimée de tous, engagée et forte pour défendre la vie et ce qu’elle a de bon. Pour sa meilleure amie Noëlle, Alaïss s’engage en toute confiance dans une enquête, armée du verbe Aimer, un droit inaliénable au même titre que le droit à la vie. Elle avance dans une succession d’évènements terribles et dangereux pour sa propre vie et celle de ses amis, en apportant des réponses à un inspecteur suspicieux.
Le coupable peut se cacher. Alaïss va rencontrer sa mère, et avec elle, comprendre certains souvenirs qui vont l’amener à utiliser avec facilité des qualités et des dons déconcertants. N’est-elle pas la délivreuse de vie, celle qui par un mot, un souffle peut changer notre vie, nous libérer d’une condition, d’un oubli, mais aussi celle qui peut combattre le mal… ? Elle délivrera Sue-Jin, Azis et tous ceux qui sur son chemin souffrent et acceptent son aide.»

Depuis, Madame Lafitte a fait deux autres romans chez Monsieur Philippe Villette. Ils sont désormais disponibles via France Loisir. Le catalogue, ouvert au genre du roman à histoires, lorgne aussi du côté de l’évasion et de la trajectoire de vie romancée. Certains «parcours de vie incroyables » – comme celui que relate le Vaudois André Durussel dans le «roman documentaire» J’ai gardé la frontière – voisinent au catalogue avec les thrillers historiques ou les écrits fantastiques.

L’Américain au contraire

«Vous savez, populaire ne veut pas dire médiocre. Ce n’est pas le bon mot», nous reprend gentiment l’éditeur-homéopathe, relatant au passage être «allé féliciter Marc Lévy au Salon du livre». Il poursuit: «Il y a des gens qui lisent Le Monde, d’autres qui préfèrent Gala. Ma démarche est très simple. Si j’ai aimé lire quelque chose, un inconnu pourrait lui aussi aimer, peut-être.» Non Philippe Villette n’as pas peur et connaît à Paris de grands auteurs. Mieux, il se tient même au contact direct de producteurs américains: «En France vous n’êtes pas pris au sérieux. L’Américain au contraire est très intéressé. Il prend cinq minutes pour vous écouter. On dit aïeaveugoudaïdi et ces gens importants prennent de leur temps pour vous entendre avec beaucoup d’attention.»
Quelque chose, nous le flairons, est sur le point d’être conclu avec l’Amérique pour les droits relatifs à un film, mais chut-mystère, le chef d’entreprise n’ira pas plus loin aujourd’hui dans ce petit local. Nous le questionnons un peu à propos des collègues, du champ éditorial d’ici. Il laisse l’Amérique: «Je n’ai pas adhéré aux associations suisses d’éditeurs. Je ne cherche pas cette étiquette.  À Paris l’image de la Suisse est trop connotée, trop identitaire et régionale. Il se trouve que je réside à Genève mais je produis de la littérature francophone.» A-t-il des contacts avec ses collègues et concurrents? «J’ai été invité au Salon des petits éditeurs récemment, et je trouve très bien de faire du local. Mais ce n’est pas du tout mon but.» L’homme qui est assis en face de nous termine ainsi cet entretien. Nous disons au revoir. Nous serrons la main. La phrase sur le bon retour en Romandie est lâchée.

Sur le trottoir nous ne savons quoi dire. C’est Magali qui brisera la glace. Et puis, nous avons trouvé ce restaurant japonais où, vrai coup d’cœur du matin, Alain Morisod mangeait du poisson cru.

Genève, jeudi 13 novembre 2014

Fiche d’identité

Nom complet: Éditions Pierre Philippe. Raison sociale: société en nom propre. Date de fondation: novembre 2011. Lieu: Genève, Paris. Fondateurs: Philippe Villette.

Directeur actuels: Philippe Villette.

Pourcentage du budget couvert par des subventions publiques: 0%. Pourcentage du budget couvert par des subventions privées: 0%. Parutions par année: 4 pour le moment, 8-10 à terme. Titres au catalogue: 12. Tirage moyen: 600 exemplaires.

A-valoir et rétribution des auteurs: contrat standard d’édition. Auteurs au catalogue: 11. Compte d’auteur: non. Auto-publication: non. Best-seller: Geny Laffitte, Alaïss, l’immortelle, 2012 et André Durussel, J’ai gardé la frontière, 2014.

Secteurs de publication littéraires: le roman, sous toutes ses formes. Autres secteurs de publication: romans biographiques (collection «Brins de vie»).