L’éditeur sur le divan

Le renard par la queue

Focus du 08/04/2016 par Vincent Yersin et Daniel Vuataz (photo: Odile Meylan)

«La mémoire ressemble aux traces des renards, des belettes et des lièvres sur la neige […]» Ferenc Rákóczy, Éoliennes, L’Âge d’Homme, 2007

Ferenc Rákóczy? Vous l’avez peut-être croisé en tant que poète ou aphoriste sous une couverture blanche de L’Âge d’Homme, comme blogueur à l’enseigne du «journal poétique» Blogèmes, en maître de cérémonie dans une remise du Prix Pierrette-Micheloud, comme correspondant privilégié dans les fonds littéraires d’écrivains jurassiens à Berne – Roland Donzé, Pierre-Olivier Walzer…; peut-être même qu’il s’agit de votre médecin-psychiatre lausannois, place Grand-Saint-Jean, où le praticien organise régulièrement des projections cinématographiques et des débats littéraires après la fermeture de son cabinet. Depuis une année, il est même devenu possible de rencontrer Ferenc Rákóczy en tant qu’éditeur. Mais sans grand risque: sa maison, Le renard par la queue, n’a sorti pour l’heure qu’un seul livre.

Le Match Suisse-France

Quel jour plus indiqué que ce vendredi de haut stress pour se rendre chez un psychiatre-éditeur? La finale de la Coupe Davis et le dos de Federer occupent les gros titres de la presse. Nous passons notre après-midi les yeux rivés sur l’écran plasma aux couleurs saturées d’un bar lounge de la place Pépinet. Stan the Man mène dans le troisième set. C’est tendu.
Autre événement notable ce jour-là, un peu plus littéraire: les Éditions Slatkine font paraître le livre-clé des Écrits de Bertil Galland, une nouvelle brique destinée à cimenter le socle de sa Statue (ou la pierre roulée devant le Tombeau?). Son titre: Une aventure appelée littérature romande. Presque une religion. Un mythe qui se recroqueville sur lui-même. Nous feuilletons machinalement l’exemplaire en gardant un œil sur le revers de Wawrinka. Tsonga a des gestes d’humeur, la France plie. Deux clients, au bar, s’excitent.
– Ce coup-là, y a intérêt qu’on gagne! La France nous a trop longtemps dominé, et il y a bien trop de Frouzes installés ici pour qu’on puisse se permettre de perdre.
– Tu parles, sans nous, la Suisse romande ne serait rien! Le Canton de Vaud, c’est quasiment nous qui l’avons fait!
Pour peu, les commentaires passionnés pourraient concerner le gros bouquin à présent refermé sur notre table. Balle de deuxième set. Éclats de joie à la télé et partout en Suisse. Mais pas le temps de fêter, le téléphone sonne. La photographe nous attend déjà. Difficile de se soustraire au sport pour s’en aller causer bouquins…

Ferenc Rákóczy, psychiatre et psychothérapeute, 2e étage

«Écorcher le renard par la queue: locution populaire et triviale par laquelle on caractérise les accidents qui accompagnent ordinairement une indigestion d’ivrogne», nous renseigne la Petite encyclopédie récréative des proverbes français d’Hilaire Le Gai (1860) consultée sur Google Books pendant que nous patientons sur la margelle de la fontaine du Grand-Saint-Jean. Est-ce parce que nous sommes attendus dans le cabinet d’un psychiatre que nous doutons que cette acception ait guidé le choix du nom de la maison? L’entrée du bâtiment, adjacente à celle d’un grand magasin, est constellée de plaques en zinc détaillant noms et titres honorables. La cage d’escalier, vaste comme une chapelle, donne sur une salle d’attente avec magazines de circonstance. Une porte s’ouvre, une dame en fourrure file devant nous, on perçoit un «au revoir, à la semaine prochaine», puis un homme vient à notre rencontre. Pas très grand, rasé de près, bien habillé – costume, gilet, cravate –, Ferenc Rákóczy nous serre aimablement la main en nous invitant à le suivre dans la pièce où il consulte. Il y a là un vaste bureau derrière lequel, à même le sol, s’élèvent en tours des livres posés les uns sur les autres. Nous sommes invités à déplacer plusieurs toiles abstraites appuyées contre les murs de manière à créer un environnement favorable aux prises de vue photographiques. Par les vitres, c’est une ville crépusculaire que l’on découvre comme depuis les restaurants-terrasses de Manor ou de la Coop. Les lumières du Flon s’allument une à une.
Nous commençons par abattre notre «carte Popescu». «Marius? Oui, j’ai passé quelques soirées avec lui», se remémore Ferenc Rákóczy, avant de préciser en poussant un cactus près de la fenêtre pour faire place aux pieds de l’appareil photo d’Odile: «Je l’aime beaucoup, il est rigolo, on a passé de bons moments.» Plutôt jovial, amusé, extrêmement clair lorsqu’il s’exprime, à la fois ouvert et énigmatique, notre éditeur du jour est avant tout un homme bienveillant. Et absolument posé. Forcément: combien de renards utiliseraient ce mot, rigolo, pour qualifier une soirée passée en compagnie du loup roumain? Tout en prenant place sur le Chesterton qu’on imagine d’habitude réservé aux patients, et après nous avoir obligeamment tendu deux cafés, Ferenc prend une pose parfaitement maîtrisée, coude sur le dossier, trois doigts posés sur la tempe.

Une greffe, un don

«De même qu’on ne comprendra jamais le cerveau et, partant, le mystère humain, l’édition reste un processus créatif difficile à cerner», avertit d’emblée Ferenc Rákóczy. Après les bibliothécaires, les imprimeurs, les écrivains et autres enseignants, le profil de Ferenc détonne. Il serait pourtant beaucoup trop simple, ici, de filer la métaphore de l’éditeur-analyste à la profondeur sans pareille. Né à Bâle d’un père hongrois et d’une mère jurassienne, véritable «enfant de l’Europe», formé à la psychanalyse freudienne, Ferenc revendique aujourd’hui une approche «très systémicienne» de la thérapie. Et de l’édition!  Ça tombe bien: plus qu’un discours sur sa production effective – le  renard par la queue, nous l’avons dit, ne compte pour l’heure qu’un seul titre –, c’est un regard surplombant que nous sommes venus chercher dans ce cabinet de consultation.
«Pour moi, l’éditeur est celui qui simplifie, celui par qui les choses adviennent», poursuit Ferenc. Tour à tour comparé au «capitaine de bateau», au «pilote d’hélicoptère» ou au «producteur de cinéma», l’éditeur tel que l’entend notre hôte est avant tout un centre vers lequel «convergent un certain nombre de pulsions collectives»: «Plusieurs personnes travaillent avec ou pour moi, mais au final, c’est à moi seul que revient la responsabilité du geste éditorial», commente-t-il en prenant soin de ménager des pauses dans son discours pour faciliter notre prise de notes. «L’éditeur est un faiseur de liens, un producteur d’informations, son rôle est d’assumer une sélection, de garantir une qualité.» Produire des œuvres de cette prétention-là, est-ce vraiment possible? «Chaque livre qui paraît est une victoire arrachée au néant, un rein donné. Chaque livre édité relève du don», répond notre analyste, les yeux perdus au mur dans les gribouillages colorés d’un immense dessin d’enfant – probablement une œuvre d’art contemporaine de grande valeur.
Ferenc se lève un instant, déplace deux piles de livres et revient vers nous avec un volume tout blanc: le résultat maison de cette première transplantation, l’unique livre du  renard. Nous posons les cafés à même le sol pour manipuler l’objet. Couverture gaufrée, iconographie soignée, textes trilingues, World Theatre / Theatre World du plasticien Florian Froehlich à tout de l’intervention propre et réussie. Le travail de l’artiste s’y montre éclairé de brèves contributions – citations de grands auteurs, textes en pleine page –, toujours au service de l’image. L’ouvrage respire. Les larges blancs de la mise en page donnent à rêver. Sur la tranche, on trouve ce minuscule renard stylisé par Nicolas Bertholet, presque calligraphié, qui se tient tête en bas.

Nécessité des mondes intérieurs

«Prendre le renard par la queue, pour dire: commencer une affaire par où doit la finir» enseigne une antique version du Dictionnaire de l’Académie française, que Ferenc Rákóczy ne possède de toute évidence pas dans son cabinet, tant le projet de sa maison d’édition semble longuement mûri, presque téléologiquement construit. Depuis toujours «happé par la poésie et par l’image», Ferenc s’est lancé l’année passée en développant une boîte de production, Culturelog. C’est dans cette structure générale, au voisinage direct d’activités cinématographiques et d’un travail soutenu sur l’image, que prend place l’édition. Trait partagé par presque tous les éditeurs rencontrés, cette volonté de ne pas cantonner l’édition au texte (ni au livre) mais d’exploser les possibilités d’extension de l’œuvre, en amont ou en aval de celle-ci, est fortement revendiquée par Ferenc. Le site web du renard par la queue annonce la chose dans une jolie tournure: «Parce que nous avons la conviction que la poésie peut sauver nos nuits, nous en sommes peu à peu venus à la rechercher partout où elle trouve asile: dans l’art, la photographie, la documentation ancienne et moderne, mais aussi plus simplement dans tous ces bouts rimés du quotidien qui nous entourent pour éclairer nos vies.» Faire tomber les barrières, celles qui s’élèvent entre les arts, mais aussi celles, mentales, qui empêchent les créateurs de partager leurs singularités: «Chaque œuvre est en fait un résidu de monde intérieur de son créateur, et ce sont ces bribes, ces friches, qu’il m’intéresse de rendre publiques», confirme Ferenc Rákóczy en nous invitant à garder le livre pour nous.

«On peut vivre sans amour, mais pas sans argent»

Pour avoir côtoyé le bouillonnant Vladimir Dimitrijevic et publié quelques livres chez lui – pour avoir, comme d’autres, été contraint d’acheter des stocks de ses propres livres au patron de L’Âge d’Homme pour le tirer d’un mauvais pas –, Ferenc Rákóczy sait qu’«éditer, c’est aussi faire des affaires». Tiens, voilà un discours qu’on nous a (trop) peu servi. Nous enjoignons notre hôte à approfondir. «L’éditeur tient un rôle essentiel. Tout le monde n’est pas apte à décider de la valeur d’une œuvre, il n’y a rien de pire qu’un public qui dicte ses goûts, et de ce point de vue, le crowd founding en ligne, par exemple, est la meilleure preuve que quelque chose de la responsabilité s’est perdue…», assène-t-il en décroisant les jambes. De la même manière, le compte d’auteur reste pour lui une aberration. Le renard se fait cynique: «Il s’agit d’un recours valable, mais que dire de gens poussés aussi loin par le désespoir?» Ce discours à la fois qualitatif et commercial va au bout de sa logique libérale, puisque Ferenc refuse par principe toute forme de subventionnement: «La culture doit être rentable!» La métaphore suivante est agraire, et elle nous plaît bien: «Pour moi l’éditeur contemporain est un paysan qui, pour sa propre survie, court après les subventions et change de culture en fonction des lois et des années. Il n’est pas libre de faire pousser ce qu’il juge bon… Ou alors, il vit dans la précarité.» De ce point de vue, il est vrai qu’une position de médecin offre plus de confort qu’un poste de libraire dans l’exercice de ce hobby fort coûteux. Mais Ferenc s’en rend bien compte, modérant aussitôt son propos: «C’est trop facile d’être contre. Je suis pour le subventionnement de la culture, bien sûr! Mais je n’en veux pas pour moi. Je considère ma liberté comme plus importante.» Quitte à ne faire qu’un livre par année.

Le rêve et l’existence

Fondée sur des idées saines et de belles envies, l’enseigne a, malgré cela, encore tout à prouver. Le discours cultivé de notre analyste polyglotte, rehaussé de références culturelles de haut vol, ne se veut aucunement péremptoire: « Je fais de la slow édition. Mon activité reste tout à fait bénévole pour le moment.» Internet fonctionne comme réseau de distribution pour écouler le petit tirage du premier livre, 300 exemplaires «qui suffisent amplement». Mais Ferenc Rákóczy connaît aussi quelques libraires fidèles sur l’arc jurassien, où il a d’abord vécu, et garde précieusement ses contacts.
Une ligne se dessine-t-elle cependant dans le grand livre des projets du  renard? S’il précise qu’il en a «une dizaine d’autres dans ses valises», il en évoque deux plus particulièrement: un ouvrage autour d’une photographe lui tenant à cœur et dont il parle avec empathie, puis un livre de peintre avec Nicolas Bertholet et les textes d’une poétesse africaine dont il assumera personnellement la traduction. «Je vis ma pratique de l’édition dans l’instant présent, je me maintiens dans une attention flottante», confie-t-il encore. Et si quelqu’un lui proposait un roman génial? «Alors, je le passerai plus loin, à un éditeur mieux adapté!», assure-t-il sans hésiter.
Évidemment, sans les évolutions technologiques récentes, le docteur Rákóczy ne serait jamais devenu éditeur, producteur, encore moins cinéaste. La caméra qui lui permet aujourd’hui de réaliser des films l’aurait tout simplement ruiné il y a encore trente ans… Il nous montre ce bijou d’électronique: «L’éditeur, c’est aussi celui qui est conscient de ces changements.» Dans le domaine du livre, Ferenc croit fermement en l’avenir d’un numérique qui dépassera la simple mise en ligne de textes et proposera un véritable enrichissement de l’œuvre, une réalité augmentée, un approfondissement: «En Suisse, le domaine est un véritable no man’s land. Il y a pourtant de la place et de la compétence pour innover, mais nous en sommes aux balbutiements.» Le plancher craque, nous sommes sur le départ.

Un autre vieux dictionnaire français l’atteste encore: «Prendre le renard par la queue équivaut proverbialement à promettre le merle blanc», c’est à dire l’impossible. Aurions-nous trouvé la symbolique cachée de la maison de Ferenc? Nous faisons volte-face sur le pas de la porte pour lui poser la question. La réponse du psychiatre ne nous étonne qu’à moitié: non, pas du tout, c’est naturellement en rêve que ce nom là lui vint…
(PS: en ressortant, nous retrouvons Lausanne – presque quitté pour une ville imaginaire très 1910 Mitteleuropa – et les news sportives, à l’issue de la première journée de Coupe Davis, annoncent la Suisse et la France dos à dos.)

(21 novembre 2014)

Fiche d’identité

Nom complet: Le renard par la queue éditions. Raison sociale:  Culturelog Sàrl. Date de fondation: juin 2013. Lieu: Lausanne. Fondateurs : Ferenc Rákóczy.

Directeur actuels: Ferenc Rákóczy.

Pourcentage du budget couvert par des subventions publiques: 0%. Pourcentage du budget couvert par des subventions privées: 0%. Parutions par année: 1 pour le moment, si possible 2-3. Titres au catalogue: 1. Tirage moyen: 500 exemplaires.

A-valoir et rétribution des auteurs: l’auteur reçoit, par avance, 10% de l’entier du tirage. Auteurs au catalogue: 1. Compte d’auteur: non. Auto-publication: non. Best-seller: Florian Froehlich, World Theatre / Theatre World, 2014.

Secteurs de publication littéraires: poésie, «les friches, tout ce qui est dégradé, qui se reconstruit». Autres secteurs de publication: images, photo, peinture, arts visuels, sculpture…