Le jour où Gherasim s’est foutu dans la Seine

Éditions Héros-Limite

Focus du 15/02/2016 par Vincent Yersin et Daniel Vuataz, photo: Magali Girardin

«Mon père a habité dans une tour qu’on ne peut pas voir d’ici et qui se trouve derrière ce bâtiment.» C’est Magali, la photographe, qui nous montre avec le doigt les toits gris de Genève. La ville est baignée par une sorte de bruine. Rue du Vélodrome, la journée tire à sa fin, le gros boulevard perpendiculaire est saturé de tramways à planchers surbaissés.
Sur le smartphone, nous relisons le message qui nous explique comment trouver l’éditeur. Nous descendons une rampe et passons une double porte de garage pour nous engouffrer dans un tunnel assez long intitulé «Centre artisanal – Cité-Jonction». A l’intérieur, une alignée de portes et un couloir très large, d’aspect industriel. A gauche et à droite, des ateliers. Un type scie quelque chose avec une machine. On entend des coups de marteau, des boîtes de vis renversées, des radios allumées. L’immense cacahuète argentée d’Alexandre Joly est stockée sur une palette de chantier. Ça sent le bois et le diluant. On chemine dans la galerie sous la lumière des néons. Nous cherchons le bon numéro. 412.

À la Jonction

Sur le site internet des éditions Héros-Limite, il est écrit: «Associer un atelier d’imprimerie typographique à une maison d’édition était lié à une perception de la littérature. […] L’écriture ne peut être qu’artisanale […] les conditions dans lesquelles un livre se conçoit ne sont pas indifférentes ou anodines.» Nous poussons la porte. Le grand open space compartimenté par quelques cloisons de verre ressemble effectivement à un lieu où l’on travaille avec ses mains. Nous détaillons: un vélo rouge, un grand cornet bleu posé sur un bac en métal, au moins deux tables, des établis contre les bords. Juste devant nous un massicot vert. Au plafond, une tuyauterie apparente comme à Alpamare ou dans les premiers Alien. Plus loin, des machines, une presse FAG Control 525, plusieurs pots de Pantone (R) warm red ou de Cyan Europa 750-4-3106, des casses de 12 – 14 – 15 cicéro, des trucs comme ça. Une flopée de classeurs fédéraux colorés. Et des caisses, partout. Nous ne remarquons pas tout de suite l’imposante bibliothèque parce qu’elle se trouve dans notre dos quand nous entrons.
Nous voyons avant tout, à cet instant, deux personnes se détacher dans l’espace cuisine du local. Nous allons à leur rencontre. Gaia Biaggi. Bonjour. Alain Berset. Bonjour. Ça sent le café, alors ils en proposent. Nous nous asseyons en acceptant pendant qu’ils cherchent d’autres chaises, très calmement.
Il est bien sûr entendu que les éditions Héros-Limite débordent largement de nos critères de sélection. Fondées bien avant l’an deux-mille, d’abord implantées dans les friches post-punk d’Artamis, les éditions Héros-Limite ont grandi dans la Genève alterno de la fin du siècle dernier. Comme nous sommes trop jeunes pour avoir vraiment connu cette époque, nos yeux brillent un peu. Sur les terrains acides de l’ancienne usine chimique, au milieu des ateliers, des théâtres, des salles de concert et des boîtes de nuit – l’Etage, le Piment Rouge, le Shark, le K-Bar, Le Galpon… –, la maison fondée par Berset s’est naturellement inscrite aux confluences des arts vivants, aux confins de la littérature au sens traditionnel. Une friche: bel endroit pour fabriquer des livres. Au début des années 2000, le site de culture alternative est vidé de ses occupants. Contaminé, nous apprend Wikipédia. Héros-Limite s’installe dans les ateliers de la rue du Vélodrome. Sur l’ancien terrain d’Artamis, dans un futur proche, il y aura un éco-quartier et une crèche. Difficile de dire si Alain Berset regrette quoi que ce soit quand il nous raconte cette histoire.

Gherasim Luca, John Cage et Roaratorio

Héros-Limite est officiellement inaugurée en 1994, terrible année où le poète roumain Gherasim Luca se jette dans la Seine à l’âge de huitante ans. Le titre d’un de ses premiers recueils devient d’ailleurs celui de la maison, en soi programmatique. «Au début, la production était artisanale, irrégulière», commence Berset. Quelques livres par an, parfois un seul. Glanés aussi bien autour de Genève que dans les merveilleuses marges de la littérature mondiale. Notablement: Ulises Carrión, Eugen Gomringer, John Cage traduit par Vincent Barras et la voix de Gherasim Luca publiée sous la forme d’un CD en coédition avec José Corti: Gherasim Luca par Gherasim Luca… «Des textes qui n’étaient pas disponibles à ce moment-là», explique l’éditeur.
La première «façon» de Héros-Limite doit donc beaucoup au répertoire de la poésie sonore mondiale, et plus particulièrement à celle performée dans les années 1990 à Genève. Le festival de La Bâtie, pour lequel Berset joue les co-programmateurs avec Vincent Barras et Heike Fiedler, fait venir les plus grands noms du genre. Dès 2003, le trio polymorphe poursuit ses activités sous la bannière de l’association Roaratorio, nommée en référence à un jeu de mots emblématique de John Cage. Jusqu’à la dissolution de l’association dix ans plus tard, une centaine d’auteurs se produisent au bout du Léman, parmi lesquels John Cage, Bernard Heidsieck, Christophe Tarkos, Oskar Pastior, Kathy Acker, Charles Pennequin, Katalin Molnár, Valère Novarina, Christian Uetz ou Pascale Favre. Et Gherasim Luca.

L’autre Alain Berset

À ce stade, il faudrait peut-être décrire Alain Berset, ne serait-ce que pour s’assurer que l’image très propre d’un homonyme plus fédéral que lui ne prenne le dessus. C’est donc une silhouette d’un homme d’atelier, libraire de formation, avec des cheveux très courts plutôt gris, qu’il faut se représenter. Une gentillesse dans le regard et aux lèvres la petite clope roulée, souvent éteinte, pour ne pas trop parler. Une gêne très souriante quand il faut poser pour la photo. Berset s’exprime avec un grand calme, presque mélancolique, comme un ouvrier, le soir, après une longue journée de travail. Comme un homme qui en sait de toute façon beaucoup plus que ce qu’il va consentir à vous dire. Un adepte de la litote, peut-être, qui ne se sent «pas éditeur dogmatique», «pas en concurrence avec qui que ce soit» et pense qu’aujourd’hui, «le contexte éditorial romand est à la fois plus simple et plus compliqué qu’avant». Un peu laconique, Berset? Sa phrase préférée, en tout cas ce soir-là, ne dissipe pas le doute: «C’est sûr, ça a beaucoup évolué.»

90 % des ventes en France

Et comment Héros-Limite est-elle passée du stade de la maison un peu confidentielle à celui de l’enseigne aujourd’hui réputée jusque dans les cercles universitaires et parmi les plus fins spécialistes? C’est somme toute l’histoire d’un succès et d’un triomphe modeste. «Une fois la page Artamis tournée et avec des loyers à payer, il a fallu hausser le rythme», se contente d’expliquer Berset en rallumant son cul de clope. «Depuis 2004, le nombre de parutions annuelles a grimpé pour se stabiliser à environ un titre par mois.» La maison augmente encore la voilure en 2008 lorsqu’elle s’attache les services des diffuseurs Servidis pour ici et surtout de Belles Lettres pour la France, où, profitant d’un très bon réseau de librairies, Héros-Limite «réalise près de 90 % de ses ventes». Un chiffre absolument unique en Suisse romande. «Cela prouve seulement qu’il est possible d’exister, même sans occuper constamment le devant de la scène», minimise notre héros avant de souligner la chance qu’ont les Genevois en termes de soutien à l’édition. «Ailleurs qu’ici, on n’aurait jamais pu durer aussi longtemps.»
Alain Berset consacre désormais tout son temps à sa maison, rejoint il y a huit ans par Gaia Biaggi, d’abord venue suivre dans l’atelier un stage de typo. Elle réalise aujourd’hui les mises en page et les couvertures de la quasi totalité de la production. «Un éditeur n’est jamais une personne seule», rappelle Berset, bon prince. «La maison tient le coup grâce aux compagnonnages, celui de Gaia et de Geroges Mishuga, de toute une communauté: Alexandre Gillet, Marfa Indoukaeva, Hervé Laurent, Jil Silberstein et Vincent Barras notamment.»

Lire plus, publier moins

Cette prise d’ampleur progressive, pas toujours désirée d’ailleurs, oblige aussi Héros-Limite à infléchir son image légèrement «élitiste-pointue-pour-les-artistes» pour s’adresser à un plus grand nombre de lecteurs. Essais, rééditions, traductions, écrits d’artistes, poésie et proses poétiques au sens large constituent son catalogue, où seul le roman contemporain n’est pas largement représenté. Les principales collections s’appellent «Feuilles d’herbe» et «Géographie(s)»; «Courts lettrages» se consacre à la publication de textes non conventionnels issus des recherches d’étudiants de la Haute école d’art et de design (HEAD). «Timbres» réunit des documents sonores qui nous permettent d’entendre les voix de Cingria, Roud, Dimitrijevic ou Novarina. Le reste relève du hors-collection. C’est par exemple Héros-Limite qui avait fait cet incroyable retirage de la Cuisine de guerre d’Auguste Jotterand paru à Lausanne en 1917 promettant, moyennant des ingrédients appropriés, jusqu’à 150 % d’économie sur la nourriture. Parmi les rééditions et traductions, se trouvent nombre d’auteurs classiques et prestigieux: Borges, Bouvier, White, Rilke, Frisch, Ramuz, Ausländer, Trakl, excusez du peu…
Berset reformule pour nous son motto: «Je suis un éditeur de poésie. L’important pour moi, c’est de publier des textes qui sont l’aboutissement d’une recherche, d’un travail réel d’écriture. Je ne me trouve dépendant d’aucune ligne. J’aime me situer là où on ne m’attend pas.» Cet automne, une revue voit même le jour en ce sens, L’Ours blanc, dirigé par Hervé Laurent, qui s’occupe de publier un seul texte court par livraison. De petit format, extrêmement soigné, l’Ours est fort bien coiffé. Quatre numéros ont paru. Ils mettent en lumière quatre auteurs publiés par Héros-Limite. L’éditeur-typographe sourit et boit avec nous une gorgée de café. Derrière lui, sur un meuble à casses, il est écrit:

S.A. fabrique de caractères en bois

Roman Scherer

Lucerne


Dans un atelier voisin, les activités sidérurgiques battent leur plein.  Ça fraise. On pose la question de l’avenir. Alain Berset répond soigneusement à côté: «Pendant des années, je n’ai pas eu le temps de me poser sérieusement la question du prochain livre que j’allais faire. Il y avait sans cesse quelque chose en route. Maintenant, je lis beaucoup plus qu’avant… Je crois devoir lire énormément pour finalement publier assez peu.» Il roule une seconde cigarette. On en profite pour fumer aussi. C’est devenu rare à l’intérieur.

A writer does not write books

«Les textes réclament une forme adéquate, nouvelle à chaque fois», lâche Berset, rappelant une idée de Carrión qui se trouve à la page 129 de son On Books paru en 1997 et retiré en 2008: «A writer, contrary to popular opinion, does not write books. A writer writes texts.» Mais il le dit en français, comme à la page 31, car ce livre est bilingue. Entre le texte et le livre, s’insère le travail de l’éditeur, c’est lui qui pense et matérialise cette transformation. Si l’éditeur accorde une attention particulière à l’espace et au rythme, ce soin typographique se traduit par le confort de lecture des livres bien faits. Travaille-t-il avec les auteurs pour concevoir leurs volumes? «Non non, surtout pas! C’est un travail d’atelier, avec Gaia et Georges» assure Berset avant de se défausser: «Par contre, il est impossible de tout publier avec la même attention. Il y a toujours des degrés, des différences de traitement.» Alain Berset n’en dira pas beaucoup plus et beaucoup moins que ses livres le laissent entendre.

Tissus genevois

Au sujet des évolutions récentes du milieu éditorial que nous lui proposons de commenter, Berset baisse un peu la garde: «Le milieu est moins corporatiste qu’avant, moins protégé.» Pour lui, l’un des effets positifs de l’atomisation du champ réside dans «l’augmentation du dialogue entre les gens», même si, au niveau des ponts à bâtir, il aurait aimé «faire plus de liens avec des universitaires et des auteurs d’ici». Le tissu genevois, «très bien structuré» notamment par le Cercle de la librairie et de l’édition dont il est membre du comité, semble lui convenir. Proche de Labor et Fides, admiratif de L’Âge d’Homme «pour le nombre de publications fondamentales que Dimitrijevic a fait paraître», Alain Berset remarque que ce n’est pas forcément des éditeurs dont il lit le plus de livres qu’il se trouve être le plus proche, même s’il connaît bien et estime, entre autres, le travail des collègues art&fiction… Quant à la floraison actuelle à laquelle Le Persil l’associe, il avoue n’avoir «pas vraiment d’opinion là-dessus, sinon que c’est très bien». Sa mesure est exemplaire. Peut-être aurait-il fallu passer dix ans plus tôt? Nous ne tirerons décidément pas de scandale d’Alain Berset, qui trouve même le moyen de dire que «le développement de Noir sur Blanc en Suisse a largement ouvert le champ de la traduction», domaine qu’il était pourtant l’un des seuls, avec les «anciens» Zoé et L’Âge d’Homme, à occuper depuis quelques années.

Presque sans bruit, Alain Berset se lève et s’enquiert de deux cornets pour les livres qu’il nous offre ensuite, accroupi devant le stock-étagère. C’est beau, vingt Héros-Limite posés les uns sur les autres. Tout est donné à double pour ne pas faire de jaloux, et là, près des objets publiés, l’éditeur trouve vraiment le sourire. Nous le remercions en lui touchant la main et nous engouffrons à nouveau dans le tunnel de la Jonction. Sur la banquette d’un Intercity, plus tard, nous lisons les discours bizarres de John Cage, Silence, puis guignons, sous une superbe couverture dessinée par Marfa Indoukaeva, la traduction des nouvelles d’Áron Tamási. Sans Berset, jamais nous n’aurions connu le nom de cet écrivain sicule. Nous aurions bêtement manqué une lecture essentielle.
Lire avant de causer. Et lire avant de publier. C’est peut-être la leçon de la Jonction.

Genève, lundi 17 novembre 2014

Fiche d’identité

Nom complet: Éditions Héros-Limite. Raison sociale: société en nom propre. Date de fondation: 1994. Lieu: Genève. Fondateurs: Alain Berset.

Directeur actuels: Alain Berset.

Pourcentage du budget couvert par des subventions publiques: 25%. Pourcentage du budget couvert par des subventions privées: 25%. Parutions par année: 10-15. Titres au catalogue: plus de 100. Tirage moyen: entre 500 et 3000 exemplaires.

A-valoir et rétribution des auteurs: tous types de contrats, livres reçus, pourcentage, à-valoir… Auteurs au catalogue: moins de 100. Compte d’auteur: parfois. Auto-publication: non. Best-seller: Áron Tamási, Ábel dans la foret profonde, 2009.

Secteurs de publication littéraires: poésie, essais autour de la géographie, proses, nouvelles…  Autres secteurs de publication: documents sonores.