La cour des grands

Éditions de la Baconnière

Focus du 14/02/2016 par Daniel Vuataz et Vincent Yersin, photo: Magali Girardin

La question vous brûle les lèvres, avouez-le. En quoi la Baconnière, fameuse maison fondée en 1927 au bord du lac de Neuchâtel, franchise mondialement connue pour avoir ouvert ses portes à de très grands écrivains français pendant la Seconde Guerre mondiale, en quoi l’enseigne de Hermann Hauser, l’un des «quatre mousquetaires» de l’édition romande du milieu du XXe siècle avec Albert Skira, Henry-Louis Mermod et Albert Mermoud, a-t-elle sa place dans un reportage sur les nouvelles maisons d’édition de Suisse romande?

Qui a dit que la Baconnière était morte?

Soit on a personnellement vécu ces années-là et alors on est fort âgé, soit on en a vu chez une vieille tante prof de gymnase, mais c’est obligé: tout le monde a observé un jour ou l’autre les couvertures souples et élégantes de la Baconnière rangées à côté d’une Guilde du Livre ou d’un Ramuz en Rencontre. Aragon, Éluard ou Pierre Emmanuel dans les Cahiers du Rhône, les petits volumes de «La mandragore qui chante», ceux, essentiels dans la construction intellectuelle de la Suisse moderne, de la mythique collection «Langage» (Walzer, Rougemont, Béguin, Raymond, Pichois…), la Baconnière et ses mille titres occupent une place de choix dans le paysage éditorial suisse, voire francophone.
Alors, quel rapport entre le nom de la tour du Château de Pierre à Boudry et le grand loft mansardé des Eaux-Vives dans lequel nous pénétrons, rue Maunoir, ce jeudi de novembre? L’ascenseur s’ouvre directement sur le triplex. En dehors du Cercle littéraire lausannois ou des cabinets médicaux, c’est assez rare. Pratique pour transbahuter des bouquins. Une photocopieuse, modèle pro, crache des pages juste à côté de la porte. Il y a des cartons empilés dans le couloir. À droite, on distingue une pièce remplie de livres. Un escalier nous mène en direction d’un vaste attique, avec un petit bar en coin, un large balcon, le ciel dégagé, une platine à vinyles, des affiches design et des photos noir-blanc. Une lumière changeante baigne tout l’étage, abondamment vitré. Il y a des manuscrits en train d’être lus sur la table basse, des contrats sur le bar. Au plafond, les ampoules sont nues. Petite touche savamment dépouillée, ou signe que l’éditrice qui vit et travaille ici mène une existence à cent à l’heure?
La page d’accueil du site web de la Baconnière synthétise l’histoire de cette renaissance: «À la mort d’Hermann Hauser, en 1980, sa fille Marie-Christine Hauser reprend les rênes de la maison d’édition, qui est rachetée en 1998 par les éditions Médecine et Hygiène puis reprise en 2012 par Laurence Gudin.» Laurence, c’est cette jeune femme qui se tient aujourd’hui face à nous, avec un sourire très amical. Elle nous propose du thé à la menthe.

La fin de l’imaginaire selon Monsieur Claude Frochaux

Remontons à nouveau le temps, mais très légèrement cette fois: octobre 2014, la librairie du Rameau d’Or organise une table ronde intitulé «L’édition en Suisse romande hier, aujourd’hui et demain». Il y a là Claude Frochaux, bras gauche de Dimitrijevic durant quarante ans à L’Age d’Homme; on projettera en début de soirée le «Plan-fixe» qui vient de lui être consacré (ça c’est pour l’édition d’hier). Il y a là aussi François Vallotton, le prof spécialiste de l’édition contemporaine. Laurence Gudin, également présente, est supposée incarner les lendemains qui chanteront peut-être, avec sa Baconnière nouvelle mouture. 
Il faut s’imaginer ce soir-là une joute verbale tout à fait déséquilibrée (en terme de temps de parole…) où un éditeur de la vieille garde accroché à «la fidélité d’une conviction» – pour le dire aimablement avec Aeschlimann dans l’Histoire de la littérature en Suisse romande – monopolise l’attention pour tenter d’expliquer à une jeune femme de cinquante ans sa cadette que se lancer dans l’édition aujourd’hui est pure folie. Pour l’homme qui a tout vu, tout lu, tout compris, «l’imaginaire a pris fin avec les années 1970». Aujourd’hui, dans un monde «saturé de réel», il n’y a «plus aucune littérature à produire»… Et donc «plus rien de valable à publier». En clair: la Baconnière d’Hermann Hauser, c’était super. Mais aujourd’hui, vous allez droit dans le mur, mademoiselle.
Attablés autour de ce thé menthe un mois plus tard, nous rappelons à Laurence le «débat» du Rameau d’Or. La principale intéressée éclate de rire: «De l’imaginaire, il y en aura toujours! Et le rôle de l’éditeur, c’est justement d’aller chercher les gens. Personne ne reste les bras croisés en attendant que les manuscrits arrivent. Et si un jour l’imaginaire s’éteint, alors ce sera aussi de notre faute, à nous, les éditeurs.»

Une pro dans la bergerie

Pas de chance pour ceux qui souscrivent à l’ambiante froc(h)onnerie, Laurence Gudin possède non seulement le sens de l’humour, mais aussi des compétences issues d’une formation solide. Un peu crâneuse, sûre d’elle, très ouverte, un peu «cash» parfois, cette professionnelle de bonne famille n’a rien de la libraire reconvertie, de l’écrivain frustré ni de la prof de français désireuse de meubler ses week-ends pluvieux avec un peu d’artisanat. Sortie de la Sorbonne nouvelle en 2004 avec une spécialisation en édition, auteure d’un travail de Master sur la diffusion en France des éditeurs de Suisse (tiens, ça devrait en intéresser quelques-uns!), stagiaire dans plusieurs grandes maisons parisiennes, Laurence découvre les réalités parfois ingrates du métier. Elle nous cite le bon mot de Julliard: «La seule place intéressante, c’est la mienne.» De toute façon, Laurence Gudin «voulait être éditrice depuis l’âge de seize ans» parce qu’elle «adore les seconds rôles». Si elle sait bien que l’éditeur-homme-à-tout-faire, si répandu en Suisse romande, est une bizarrerie autant qu’une nécessité, elle comprend également que dans un paysage à la fois luxuriant et instable, le meilleur geste n’est pas forcément la création d’une nouvelle enseigne… La licenciée en édition revient donc en Suisse romande par calcul: «S’il y a une place qui se libère ou se crée quelque part, il y a des chances qu’elle me revienne», explique-t-elle sans fausse modestie.
Le poste de rêve ne lui tombe pas tout chaud dans la bouche. D’abord engagée pendant trois mois par Jaeger Lecoultre pour éditer des catalogues de montres sur papier glacé, elle apprend que le groupe Médecine et Hygiène cherche à embaucher. «Quelqu’un de jeune, pour ne pas trop avoir à le payer», sourit-elle. Grâce à son ouverture et à ses compétences dans le domaine du numérique, Laurence y fait rapidement sa place. Elle y reste cinq ans. Là-bas, elle découvre que le groupe, qui détient aussi l’éditeur Georg, a dans son trousseau une maison d’édition littéraire maintenue dans un coma végétatif depuis une quinzaine d’années: la Baconnière, rachetée à prix d’or en 1998. On imagine les petits rouages s’exciter dans la tête de Laurence Gudin.
Jackpot. L’acte de vente est signé en décembre 2011. «Ma famille m’a aidé à rassembler les 100’000 francs nécessaires au rachat» confesse-t-elle sans problème. Une broutille, quand on sait que le fonds de la maison rapporte, «sans rien faire», 30’000 à 40’000 francs par année en terme de ventes. Le best-seller absolu de la Baconnière, toutes époques confondues? Dieu appelle, petit opuscule de réconfort spirituel qu’on doit au pasteur Georges François Grosjean et qui, à lui seul, rapporte depuis 1976 plusieurs milliers de francs par exercice. On ne sait pas si Laurence l’a lu, mais une chose est certaine: voilà un roulement bienvenu pour envisager l’avenir sereinement.

Assise sur un trésor

Depuis la grande table de travail, notre vue porte sur les toits de Genève et les nuages qui filent. «C’est sûr, un nom comme celui de la Baconnière ouvre des portes. En même temps, il fallait absolument racheter la maison pour ne pas laisser piller le catalogue!» explique Laurence en ouvrant son MacBook Pro Retina pour nous montrer l’impressionnante liste des titres à sa disposition. Calcul, intérêts, l’éditrice ne s’en cache pas: «Ne pas partir de zéro mais pouvoir construire sur une base préexistante est évidemment un atout, ne serait-ce que pour capter l’attention des auteurs et autres acteurs de la chaîne du livre.» Pour la diffusion en France et en Belgique, l’éditrice trouve par exemple un accord avec l’une des maisons les plus select du moment, Belles Lettres… avant même que soit sorti le premier titre! Héros-Limite a mis dix ans à y entrer… Fin 2011, acte de renaissance, paraît une édition des Chants de Maldoror illustrée par TagliaMani. La Baconnière est relancée.
Laurence Gudin entend dorénavant publier selon ses goûts et en toute indépendance. Par chance, le catalogue historique semble assez bien lui convenir: « Si je n’ai pas changé le nom de la maison, ce n’est pas seulement par opportunisme! Pour moi, les qualités principales du premier directeur, Hermann Hauser, étaient l’ouverture et l’esprit critique. Il tentait d’analyser les événements, sans engagement politique, faisant cohabiter à la Baconnière les idées les plus opposées. Je compte continuer sur cette lancée en publiant de la littérature au sens large, des textes qui interrogent l’homme et sa condition, qui questionnent sa place dans le monde.» Concrètement, il s’agira d’abord de valoriser le catalogue, notamment en numérisant le fonds pour le rendre disponible en ligne. «Près d’un quart des mille titres ont déjà été scannés», précise la reine de l’epub et du print on demand en nous proposant de petits biscuits industriels.

«J’aime l’idée d’être hybride»

 Trois collections, que Laurence a confiées à des spécialistes, sont en chantier. La fameuse collection «Langage» revit sous la houlette de l’universitaire neuchâtelois Daniel Sangsue. Deux titres y sont déjà disponibles: une étude sur le cynisme de Jean-François Louette et un essai sur la nouvelle par Michel Viegne. Ibolya Virág, traductrice et éditrice, proposera de découvrir dans une seconde collection les chefs-d’œuvre de la littérature de l’Europe centrale, un dada de Laurence Gudin (La Guerre des Salamandres de Karel Čapek a déjà paru en 2012). Quant au prolixe David Collin, il fera paraître des récits de voyages dans la collection «80 mondes». Laurence Gudin s’occupe elle-même de la collection «Trou blanc», dans laquelle vient de paraître A Hell of a woman de Jim Thompson, un classique du pulp américain redessiné pour l’occasion par un artiste suisse. Sa patte à elle, plutôt «noire et ironique avec un rapport marqué à l’humour», semble s’incarner à merveille dans ce grand volume aux tranches jaune vif, bien éloigné de l’idée qu’on peut se faire de la Baconnière ancienne façon.
La production romanesque «locale» trouve aussi sa place au catalogue, avec des textes bien sentis de Florian Eglin, Raluca Antonescu et, tout récemment, André Ourednik. N’échappant pas à la mode du «recyclage culturel», certains de ces livres pourraient devenir des pièces de théâtre. «Mais les actualités et happenings toutes les semaines, à la Encre fraîche, ce n’est pas pour moi!», précise-t-elle en se servant d’un biscuit pour montrer l’exemple.

Ceux qui vont durer

Dans les pipelines bien huilés de Laurence Gudin figure aussi une idée de regroupement tout à fait séduisante. Trois maisons avec qui le courant semble avoir bien passé au premier Salon des petits éditeurs – BSN Press, Hélice Hélas et Olivier Morattel pour ne pas les nommer – seraient dans ses bons papiers. Listes de diffusion, noms de journalistes, partage d’informations et d’idées, le rapprochement serait avant tout pratique et administratif. «Mais il pourrait aussi y avoir un concept de soirées à mettre en place pour exprimer le côté plus farfelu de notre métier», explique Laurence avec ce petit ton sophistiqué et ce franc sourire qui la caractérise. Nous n’en saurons pas plus pour le moment.

La Baconnière va-t-elle contribuer à instaurer un nouveau pôle éditorial fort en Suisse romande? Aura-t-elle les épaules assez larges pour venir concurrencer les éditeurs établis? Après tout, la maison possède une richesse historique sans concurrence… «La myriade d’éditeurs est toujours un signe de santé», commente-t-elle sobrement, avec des yeux qui en disent davantage. «Ce dont un éditeur a véritablement besoin, c’est de temps! Il faudra voir dans quelques années. Les petits qui naissent et meurent ne prendront jamais réellement la place de ceux qui vont durer.» Et les grands qui renaissent? Pour certains observateurs, la Baconnière, la vraie, est morte. Celle de Hauser, peut-être. Vive celle de Gudin!

Genève, jeudi 13 novembre 2014

Fiche d’identité

Nom complet: Éditions de la Baconnière. Raison sociale: S.A. Date de fondation: 1927; reprise par Laurence Gudin fin 2011. Lieu: Genève. Fondateurs: Hermann Hauser.

Directeur actuels: Laurence Gudin.

Pourcentage du budget couvert par des subventions publiques: 10-20%. Pourcentage du budget couvert par des subventions privées: 20%. Parutions par année: env. 10. Titres au catalogue: 1700 avant 2012; 20 depuis.

A-valoir et rétribution des auteurs: 10% sur la vente, pas d’a-valoir (ou un petit, parfois). Auteurs au catalogue: 22. Compte d’auteur: non. Auto-publication: non. Best-seller : Jim Thompson, A Hell of a woman (ill. Thomas Ott), 2014.

Secteurs de publication littéraires: littérature francophone et traduite, livres illustrés. Autres secteurs de publication: essais.