L’édition avec éditeurs

Commentaire

Focus du 07/01/2016 par François Vallotton

Au terme de la vaste enquête du Persil sur les nouvelles maisons littéraires, que peut-on dire plus globalement du poids et des caractéristiques de ces structures au sein du marché du livre romand contemporain?

La diversité des enseignes et des projets est réjouissante et confirme les constats chiffrés: le nombre des maisons d’édition tend à rester stable en Suisse. Mais cet équilibre est grevé par la fragilité économique grandissante des acteurs concernés. La survie de ceux-ci dépend d’une activité professionnelle extérieure; on devient éditeur comme on est écrivain, à temps partiel, voire à temps perdu. Si la nouvelle donne technique facilite l’accès au métier, il faut une énergie démultipliée pour assurer désormais une promotion et une diffusion efficace, en Suisse déjà pour ne pas parler de la France. A cet égard, les profils exposés diffèrent grandement et tout le monde ne joue pas dans la même catégorie.

Les problèmes de diffusion sont souvent compensés par de bons relais dans le monde médiatique et sur les réseaux sociaux. Toutefois, l’absence d’un fonds – si l’on excepte quelques rares maisons «héritières» – rend le métier particulièrement aléatoire, les mauvais choix se payant cash. Il faut aussi souligner la difficulté pour ces petites structures, fortement dépendantes des subventions, à entrer dans les critères de sélection privilégiés à l’heure actuelle au sein des politiques culturelles à l’échelon régional ou national.

Si l’on se réfère à quelques exemples internationaux, la portion dominée du champ de production (pour reprendre le vocabulaire bourdieusien) assume souvent une position d’autant plus forte sur le plan symbolique. Parmi le florilège proposé, force est de constater que ce n’est pas le cas: les catalogues sont surtout composés de «premières œuvres» et d’auteurs ou de genres qui n’ont pas trouvé leur place chez les autres maisons de la place. Les projets éditoriaux n’en sont pas moins déclinés avec conviction et imagination, comme le reflètent les portraits de leurs responsables: les maîtres mots sont sans nul doute le contre-pied mais aussi la cohérence qu’il s’agisse de l’image du catalogue, du soin donné à la forme des textes ou de l’exploration de nouveaux canaux de diffusion qui peut aller jusqu’au refus de la vente en ligne. Sans être toutes à l’avant-garde, ces maisons jouent sans nul doute un rôle avant-coureur qui va au-delà de la recherche de la position de niche.

L’hétérogénéité du monde des éditeurs n’est pas nouvelle en Suisse francophone si l’on se reporte à des figures historiques aussi atypiques, et pour la seule édition littéraire, de Castella à Albeuve, Parisod à La Chaux, Hugues Richard aux Ponts-de-Martel (pardon à toutes celles et ceux que j’oublie…). Elle montre que l’activité autour du livre déborde de l’arc lémanique auquel on la circonscrit souvent. Elle témoigne surtout de la vitalité d’une tradition régionale qui, à l’abri des modes du centre parisien, nourrit des impulsions souvent fécondes. Alors que de nombreuses Cassandres annoncent avec assurance la disparition programmée, voire l’inutilité, des éditeurs au temps de la désintermédiation, l’effervescence du paysage romand produit un bémol discordant et roboratif.

6 décembre 2014

François Vallotton est professeur ordinaire à la section d’Histoire de l’Université de Lausanne. Son essai Les Batailles du livre. L’Edition romande: de l’âge d’or à l’ère numérique a paru en 2014 (Lausanne, PPUR, «Le Savoir suisse»).